A quoi on s’attendait ? Qu’elle crache dans la soupe ? Qu’elle bordélise le temple vénitien de François Pinault ? Qu’elle fasse imploser sa petite PME qui avec les années a rejoint les sommets du CAC 40, tout épaulée qu’elle est désormais par les puissantes galeries Gagosian et Kamel Mennour ? Au Palazzo Grassi, l’artiste franco-italienne Tatiana Trouvé ne cherche plus à faire illusion. Elle dont le fabuleux Bureau des activités implicites, aussi tentaculaire que fragile, nous avait pourtant ouvert tout un monde au début des années 2000, et nous avait fait croire que la poésie et la puissance narrative pouvaient se nicher dans les strates les plus ingrates d’une société rationalisée et efficace.
Perfection inébranlable
Les sources d’inspiration sont les mêmes. La beauté des installations et des dessins, qui échangent parfois leurs rôles (racontant des histoires en deux dimensions pour les premiers, ouvrant les portes des perspectives d’espaces imaginaires pour les seconds), est toujours saisissante, mais la magie n’opère plus tout à fait de la même façon. La faute sans doute à cette perfection inébranlable que confèrent les moyens illimités des superproductions. Et qui créent même parfois des collusions violentes.
Que penser de ce mur qui barre l’une des salles, hommage aux émeutes qui ont suivi la mort de Nahel et ont embrasé la ville où se trouve son atelier, à Montreuil ? L’artiste en fait une empreinte à échelle 1, prélevant les stigmates (bagnoles cramées, goudron défoncé) de l’embrasement social qui font, au mieux, comme un cheveu sur la soupe sous les ors de la maison Pinault. Ou encore de ce simple carton censé rendre justice aux «homeless», mais qu’elle a coulé dans le bronze, indestructible et onéreux matériau qui sert de mètre étalon à la quasi-totalité des sculptures et dont on finit par faire une overdose tant il sent le fric ?
Sentiment de malaise
Même la série des gardiens (toujours en bronze), censée dresser un portrait en creux de celles et ceux qui peuplent discrètement les expositions, laisse un sentiment de malaise, quand on connaît un tant soit peu la réalité de cette profession ultra-précarisée et invisibilisée - ici représentée par des chaises vides de toute présence humaine, mais sur lesquelles ont été déposés des objets et livres signés Italo Calvino ou Ursula Le Guin.
Deux endroits peut-être échappent à cette dérive de l’artiste en pleine fièvre ascensionnelle (comment lui en vouloir ?). L’un comme l’autre offrent des hors-champ et ouvrent vers d’autres mondes. Celui de son atelier d’abord, presque entièrement reconstitué au dernier étage du bâtiment, avec ses centaines de clés, menus rebuts, livres fossilisés et remisés sur des étagères.
Une sorte de mausolée doré mais dont l’extravagance liée autant à l’accumulation qu’aux obsessions rappellent la singularité d’une artiste qui ne fait pas qu’exploiter un bon filon. L’autre est un contre-espace : il se dessine derrière des vitres fumées, on tente d’y accéder, on le contourne, il nous échappe. Une petite porte entrouverte et inadaptée laisse entrevoir qu’il se joue autre chose dans les coulisses. La prochaine fois, on aimerait beaucoup y retrouver Tatiana Trouvé.
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