Alors que j’écris cet article, j’admire à mon petit doigt une chevalière montre, tout en sirotant dans une Stanley Cup violette (tasse gigantesque à paille et à poignée intégrée), cousine indigne de la gourde, tandis qu’à mon sac pend un «Lafufu», faux Labubu, ces jouets dentus pour enfants terrifiants à tout âge.

A 40 ans et demi, ces babioles continuent de me fasciner par leur criardise. Et elles me ramènent à une question qui m’obsède : «Qu’est-ce que le moche ? Et qui décide ?».

Le moche, toujours mouvant, est devenu une mission de vie. Enfant, j’ai compris que j’avais mauvais goût, comme certains chantent faux : tout ce qui me prenait aux tripes, que je trouvais spontanément sublime, époustouflant, renversant, se révélait racoleur, commercial, provoc. Mais que faire de mes émois bien réels – bouleversée par Pavarotti dans une pub Lindt ou éblouie par les costumes de patinage artistique ? Une émotion peut-elle être kitsch ? 

J’avais compris que le beau s’éduque, et que j’avais tout faux. Alors, j’ai bricolé : j’ai bluffé, surassumé, et fini par en faire une carrière, et un livre entier, le Goût du moche (Flammarion, 2021), où je recensais mes variétés préférées : kitsch, vulgaire, dégueulasse, et autres nuances affriolantes.

Ni l’opposé du beau ni celui du bon

J’explorais l’idée que le moche n’est ni l’opposé du beau ni celui du bon : si le beau s’oppose au laid et le bon au mauvais, le moche, lui, est en dehors de cette binarité. C’est une catégorie annexe, un trouble fait de babioles inclassables, indéfendables, et inoubliables – doudous, pulls de grands-mères, ratages et tentatives sincères, belles à force d’être aimées. Ou lorsque redécouvertes par un tout autre public.

Elevée à Malakoff, encore communiste, j’ai le sentiment de grandir le cul entre deux chaises : ado, je passe le bafa et travaille tôt en centre de loisirs, à la cantine, comme pionne, pour gagner un peu d’argent, tandis que mes parents m’envoient dans une école privée à Paris. Là, je découvre la honte à travers le regard des autres élèves. Pas les bonnes baskets, pas les bons goûters, pas les bons parents : une mise à nue dans les plus infimes détails. Je le comprends graduellement : le moche commence là où le bon goût bourgeois s’arrête. Le goût n’est pas une préférence : c’est un coming out de classe.

Ce qui me déroute particulièrement, c’est ma découverte de cette gauche caviar. Dans de vastes appartements haussmanniens, Karl Marx ou Richard Marienstras sont là, mais en belles éditions reliées ; le bleu de travail aussi, impeccable et couture et la faucille et le marteau se collectionnent comme des objets design. Dans ce décor à thématique lutte des classes, la gauche n’est plus un horizon politique, mais une sous-culture chic et choc.

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Le moche, c’est chic

Aujourd’hui, le «moche» est à la mode – ce qui revient souvent à dire : le goût populaire d’un passé désormais légitimé par le temps. La tendance Y2K (1), revival des années 2000, remet en circulation la fast-fashion de l’époque : jeans taille basse, crop tops, strings apparents. Des réseaux sociaux aux podiums, les Crocs deviennent des objets de luxe et à talons, et les baskets Lidl se muent en snobisme.

Quelle étrangeté de voir mes faux pas d’autrefois célébrés comme des gestes radicaux – par les mêmes milieux qui m’avaient donné des complexes. Entre-temps devenue bobo en cheffe, j’écris depuis un espace double, entre le souvenir des hontes anciennes et l’expérience d’une assimilation nouvelle. Le même vêtement criard, porté désormais par la journaliste de mode que je suis devenue, est soudain ironique, savant. Voilà qui résume tout le paradoxe du moche : sitôt cadré, légitimé, il se transforme en citation consciente – et le moment de son triomphe est donc celui où il cesse de l’être.

Aujourd’hui, cette fascination de la mode pour les marges, je la vois réactivée dans la tendance dite kétamine chic, en écho au heroin chic, la glamourisation de la maigreur extrême au tournant du millénaire. Cette trend renvoie à l’imaginaire de la kétamine, anesthésiant pour animaux repris par les scènes rave, et à ses k-holes, des états dissociatifs intenses.

L’esthétique qui en découle fonctionne comme une traduction visuelle de ces trips : superpositions dissonantes, silhouettes sans hiérarchie, collisions de symboles – un treillis sous un kilt, un bustier associé à un chapeau de cow-boy en fausse fourrure et des santiags.

Aussi surnommée «kesthetics», elle évoque l’idée d’un flux continu d’images, de signes vidés de leur sens, de la surproduction de vêtements de fast-fashion, du détournement de substances légales. Mais le kétamine chic ne se réduit donc pas à une ambiance nocturne : il est indissociable d’un contexte de précarisation, de la fermeture de nombreux lieux queer, du durcissement des cadres festifs, et du déplacement des scènes vers des espaces périphériques, clandestins. Ce n’est pas qu’un style : c’est un imaginaire façonné par des contraintes bien réelles.

De l’esthétique du squat

Dans le même mouvement, TikTok fantasme (de façon tout aussi virale que cynique) le squattercore ou l’esthétique du squat. Baskets volontairement sales (parfois achetées déjà salies), doudounes XXL, superpositions désordonnées : l’insalubrité devient une valeur visuelle, presque désirable. On parle aussi de «poverty cosplay» – imitation du peuple façon Marie-Antoinette jouant à la fermière – et de «activist cosplay», lorsque des objets issus du monde associatif ou militant sont reconfigurés en produits de luxe : gourdes, vêtements pseudo-utilitaires, slogans politiques. La précarité, comme l’engagement, se mue en performance de classe : des valeurs politiques portées comme des panoplies calibrées pour les réseaux, où la marginalité devient le dernier exotisme disponible.

L’ensemble s’inscrit sous l’ombrelle plus large d’une tendance désormais qualifiée de «left coded». Le terme, apparu dans The New York Times et la presse anglo-saxonne, ne désigne pas un militantisme, mais une consommation saveur gauche. On y range pêle-mêle la série The White Lotus, Timothée Chalamet (dit Proust Coded parce qu’il incarne l’intello sensible français), les tote bags de librairies féministes, le vin nature, le sans gluten, les podcasts féministes. Autant de signes immédiatement lisibles, moins destinés à transformer le monde que à attester de sa lucidité politique.

A l’inverse, le «right coded» renvoie à une autre grammaire esthétique, surnommée «boom-boom» : l’ostentation façon Trump, Mar-a-Lago, le rococo tapageur, les dorures à outrance, les faux cils, le brushing spectaculaire. Yachts, bronzage, injections visibles, corps bodybuildés composent l’image d’un corps pensé comme productif, conquérant, une esthétique de la puissance assumée.

La grammaire stylée

En miroir, la politique de gauche valorise une allure de sobriété et de sérieux. Les costumes volontairement simples de Zohran Mamdani - pourtant soigneusement composés avec le styliste Bailey Moon - prolongent une grammaire déjà installée : celle de Bernie Sanders et ses moufles, de Jeremy Corbyn et ses vestes froissées. Cette esthétique convoque des fragments reconnaissables, pêle-mêle, ouvrier, intellectuel, grassroots organizer, syndicaliste pour signifier une proximité avec «les vrais gens». Paradoxe évident : même le naturel est produit.

Romy Pasto, consultante, me dit que «se montrer plus pauvre que l’on n’est relève d’un fantasme d’ultra-privilégié. Les milieux précaires ne veulent pas de ça». Issue d’un milieu immigré italien, elle décrit des parents toujours impeccables, soignés, sans aucune envie de «faire négligé». Pour elle, le choix d’un laisser-aller travaillé par certaines figures politiques pour «parler au peuple» sonne cynique, misérabiliste, déconnectée d’un rêve d’ascension sociale où l’apparence entretenue raconte protection, fierté, et espoir de mobilité.

Pour les uns, la pauvreté devient une allure ; pour les autres, elle reste un stigmate à tenir à distance. Ce privilège suppose un certain type de corps socialement protégé, capable d’endosser les codes de la marginalité sans jamais en payer le prix, et surtout de pouvoir les abandonner dès que nécessaire. Cette mise en scène de soi rejoint ce que les auteurs Tom Wolfe et Rob Henderson ont nommé «radical chic» et «luxury beliefs» : une bourgeoisie qui affiche ses valeurs politiques dans son allure sans redistribution réelle ni renoncement matériel. La critique sociale devient un vernis subversif parfaitement compatible avec l’ordre existant.

Cagoule zapatiste, harnais BDSM et jogging trois bandes

«Leftie aesthetics», ou cette gauche industrialisée continue cette tradition, dans un bric-à-brac coûteux de codes marginaux : références queer, luttes féministes, imaginaires de travailleuses du sexe, de banlieue, de squat ou de free party amalgamés en une même masse indifférenciée. Une cagoule zapatiste, un harnais BDSM, un jogging trois bandes ou un tee-shirt de manif deviennent de simples options sur un même moodboard. Pour l’esthétique de gauche, ces signes sont ensuite hybridés, lissés, offerts en dépaysement et promesse d’encanaillement. Les vies dont ils proviennent se transforment en terreau d’inspiration pour une démographie en quête d’émotions progressistes. La compétence de ce marché : déchiffrer, sélectionner, hiérarchiser, mettre en forme le chaos et en récolter le prestige. Il ne s’agit pas tant d’«être avec» les personnes citées que de les convertir en répertoire de style.

Cette adoption me fascine, comme si elle relevait d’une performativité naïve : la croyance que citer le code suffit à produire ce qu’il désigne. Porter du tartan ferait d’une élite de salon un punk instantané ; un bomber, et nous voilà teufeur berlinois ; un manteau de cuir, blouson noir pour la soirée. Le lendemain, le même corps peut repasser au rang de perles, au sautoir, à la chemise blanche. Les signes sont interchangeables, réversibles, sans coût, et la marginalité devient un pastiche flottant.

La leftie aesthetic repose sur une double invisibilisation : les vies qu’elle transforme en références, et les personnes qui fabriquent les vêtements. Le symbole circule, et avec lui, disparaît toute attention portée à ce qui rend ces objets possibles.

Aujourd’hui, je me demande : un tel vêtement peut-il être arraché à ses origines ? Je ne le crois pas. Ce que l’on prend pour un décor est, en réalité, ce qui produit ses formes. C’est là que le vêtement mérite d’être regardé de près – non comme une image, mais comme une pratique : une suite de gestes, de transmissions, une écoute du corps et de ses contraintes. Dans les pratiques punk, ce sont la récupération, le DIY, les épingles à nourrice, les patchs qui importent – pas le perfecto couture.

Ma solution est triviale, mais j’y crois : réparer ses fringues. Et bien le faire. Parce que réparer, c’est réintroduire du temps, de l’écoute, une réponse sur mesure à l’objet. C’est rendre au style ce que la citation lui a retiré : sa trace, et sa capacité à se réinventer.


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