Alpha est le troisième et dernier film français de la compétition après Dossier 137 de Dominik Moll et la Petite Dernière d’Hafsia Herzi. Le nouveau projet de Julia Ducournau, palme d’or en 2021 avec son deuxième long métrage Titane, a été soigneusement tenu secret, quelques images filtrant ces derniers jours. En dépit de ce que son titre pourrait laisser accroire, il ne s’agit pas de l’exploration de la masculinité toxique. Alpha est le nom d’une adolescente de 13 ans, personnage principal de ce qui se présente comme le roman d’apprentissage d’une jeune fille rongée par les traumas jalonnant une enfance au cœur d’une famille dysfonctionnelle.

On est dans les années 1980, une maladie contagieuse transforme progressivement ceux qui l’attrapent en statue de marbre, la chair se transmuant en surface lisse et minérale de gisants. Alpha (Mélissa Boros) se réveille dans une fête avec un A majuscule gravé sur le bras. Sa mère, médecin dans un hôpital, craint que l’aiguille ne l’ait contaminée. La mère et la fille voient alors ressurgir Amin, le frère et oncle, sous la forme d’un fantôme agité dont le destin fracassé zigzague entre deux OD et séjours en prison.

Coloscopie mentale

Les prises de risques de la gamine, sa sexualité précoce, ses crises de panique qui la voient hurler pendant que le plafond de sa chambre lui dégringole dessus soulignent à quel point la raison et la tempérance que sa mère pense préserver déraillent complètement. Golshifteh Farahani déploie dans plusieurs séquences une énergie remarquable dans la pratique du massage cardiaque musclé ou du plantage de seringue dans le thorax tandis que Tahar Rahim, maigre à faire peur, sue, tremble, pleure et se fait des fix en grimaçant tel un damné aux yeux caves.

Même si Alpha laisse un sentiment d’éprouvante reptation de deux heures dans le tunnel sous-éclairé d’une inspiration en mal de sensations fortes et de transgressions soldées, transformant le spectateur en véritable caméra-témoin qui progresse dans l’extraordinaire désordre d’une coloscopie mentale hachée de spasmes et de larsens, il serait faux de croire que le film est dingue.

En fait, il surprend même par le caractère pour le moins ténu et mollasson de son argument et le peu d’intérêt ou d’empathie portés à ses différents protagonistes. Sans doute ne suffit-il pas de coucher sur le papier des idées vagues sur un monde de noirceur, d’angoisse de mort et d’existence horripilée pour traverser par la fiction le risque pur et simple d’une perte de sens, d’un vrai passage à la limite.

Supplice émotionnel

Le goût de la séquence choc et les explosions de poudre aux yeux de Julia Ducournau sont même à limite du réflexe névrotique dans Alpha : à chaque fois que son récit s’approche d’un peu trop près de l’opportunité de sonder l’âme d’un de ses protagonistes pour nous en relater quelque chose d’un tant soit peu compatissant, il s’immerge, s’enfouit, fonce en piqué vers le premier orifice plus ou moins dégueu ou le premier bout de chair ou muqueuse à exposer à la loupe (en version XXL pour l’écran de la salle de gala).

A la place du détail et de la nuance, du macro comme une énième variation de ce fétichisme doloriste des bouts de peau qu’on scarifie, pique, fait suinter que Ducournau nous ressert une énième fois comme son plus fondamental trait de singularité auteuriste. Le fétichisme au cinéma a produit des films sublimes quand les contours d’une idée fixe soit se précisent soit se dissolvent dans un régime d’abstraction ou d’intensité psy, sociale ou politique.

Rien de tel dans Alpha, et même pire en l’espèce, puisque le film exploite les ravages causés par deux épidémies qui ont secoué la France à l’époque où elle déroule son histoire : celle de l’héroïne dans les classes populaires et les banlieues, et celle du sida. Recyclant les images – les corps décharnés des malades, les seringues dans les cages d’escalier et les mecs défoncés se disloquant devant les pas-de-porte – autant que l’effroi qu’elles suscitèrent, la réalisatrice semble n’agir que pour le seul profit de son film à saturer d’effets, et ce avec le même détachement que celui affiché pour ses personnages soumis à divers degrés de supplice émotionnel.

Il faut vraiment garder son calme devant cette transformation de faits tragiques en motifs dévitalisés, même si le film dans son incohérence et son agressivité semble rejouer formellement la loi d’entropie du monde qu’il dépeint. De même qu’on se pince devant une longue scène de repas de couscous dans la famille berbère, telle une relecture phobique de la scène du repas de la Graine et le Mulet de Kechiche, une sonate de Beethoven en bonus incompréhensible recouvrant cette fois les dialogues mêlant français et arabe dans un capharnaüm dont on est censé déduire qu’il a tellement farci le cerveau du frère qu‘il n’avait d’autres issues ou sauvegardes personnelles que de basculer dans la dope. Bizarre.

Fièvre autour de Julia Ducournau

Fille d’une gynéco et d’un dermato, Julia Ducournau s’obsède des thèmes du corps et de ses mutations depuis son tout premier court métrage à la Fémis où un personnage se grattait la tête jusqu’à se faire un trou dans le front. Grave et ses étudiantes vétérinaires anthropophages, puis Titane donc, imaginant l’accouplement d’une femme et d’une voiture pour on ne sait quel avènement d’un nouveau modèle de pot d’échappement baignant dans un placenta d’huile de vidange lui ont permis de brûler les étapes et de sortir du lot.

Sa personnalité tranchée, son aplomb et la manière dont elle intellectualise avec brio son propre travail en interview ont encore augmenté l’espèce de fièvre qui l’entoure, héroïne quasi-gourou d’une jeune génération de cinéphiles qui se disent probablement en voyant ses films que c’est ça qu‘ils veulent faire. Difficile de savoir si Alpha fera retomber en partie le soufflet ou galvanisera les troupes, électrisées par l’énergie et l’argent qu’il consume à n’avoir à peu près aucun scrupule ni tabou ou discernement.


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