Amoureux d’Erik Satie, Didier da Silva conte les pérégrinations d’une œuvre majeure mais méconnue du compositeur à travers un puzzle magique où le souffle de la poésie pimente ce qui pourrait être le pitch d’une série à succès de l’histoire de la musique. C’est une suite de shots romanesques, agrémentés de précisions de musicologue qui n’affecteront guère la lecture du béotien. Episode 1 (1918) : Erik Satie picole au café-tabac du «Lion», place Denfert-Rochereau. Il compose en repensant à Claude Debussy tout juste décédé et à leur longue amitié, polluée sur le tard par ces conversations de salons qui insinuent que l’auteur de la Mer (1905) devrait tout aux expérimentations du pauvre Satie, vivant dans son taudis d’Arcueil. Qu’importe, au fond ces deux-là s’entendaient comme larrons en foire et l’inventeur des Gymnopédies qui feront sa gloire post-mortem se demande ce que Claude aurait dit de ce Socrate qu’il écrit sous les dernières bombes s’écrasant sur Paris. Joliment édité, ce livre nous entraîne dans l’histoire de ce petit drame pour orchestre et chant platonicien qui a d’abord enthousiasmé la princesse de Polignac et ses amies de la vieille noblesse hellène qui lui en avaient proposé 2000 francs. Satie n’est-il pas cet original qui a su épurer le gras de cet art académique en mode grec que l’on appelle «classique» ? Certes, ce n’est pas encore Dada, mais cette manie singulière de tenir la note et de glisser dans l’infini d’une mélodie sans développement est bien intrigant.
Divination chinoise
Episode 2 (1925) : une cirrhose a raison du pauvre Satie qui s’éteint à l’hôpital Saint-Joseph, porte de Vanves, entouré de Brancusi et de Picasso. Jouée cinq ans plus tard aux Etats-Unis, la pièce attire l’attention de John Cage qui en propose un premier arrangement pour piano. C’est l’épisode 3 (1947). Avec son chéri Merce Cunningham, Cage s’apprête à révolutionner la danse contemporaine. Tout est déjà là, de l’élan postmoderne à venir, dans cet écrin de six minutes intitulé Idyllic Song où la musique de Satie dopée aux surprises de Cage magnifie la lenteur ironique de la chorégraphie du jeune Merce. Episode 4 (1968) : Cage se voit refuser les droits du Socrate dont il veut renforcer l’orchestration. Mais pour qui se prennent-ils ces Américains, maugrée-t-on aux éditions Salabert. Pas de quoi décourager John qui s’attelle à la rendre méconnaissable en l’épurant, la désossant et finalement en la réinventant. Pour ce faire, il utilise le Yi King, le Livre des mutations de divination chinois qui permet – à chaque question posée – de nombreuses interprétations, et deviendra l’un des socles du travail d’écriture aléatoire de Cage, de Cunningham et d’autres, dont Brian Eno (aujourd’hui ce serait plutôt l’IA, autre temps, autres outils).
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