Dans son atelier, Tatiana Trouvé met de l’ordre avant de préparer sa prochaine exposition, à Bruxelles. Elle travaille et vit dans cette ancienne manufacture à Montreuil ; vivre et travailler se confondent pour elle. «Je ne peux me détacher du lieu dans lequel je travaille, le fil de la pensée m’y relie.» C’est une femme aux yeux grands ouverts, une plasticienne franco-italienne dont, cet été, les œuvres colonisent entièrement le Palazzo Grassi, à Venise. Quarante salles d’exposition, 5 000 m2. Ce n’est pas rien. Là-bas, dès l’atrium au marbre couvert d’un tapis d’asphalte incrusté de plaques d’égouts, qu’on nomme aussi des «regards», venus de différentes mégapoles, le ton est donné. Les yeux de Tatiana Trouvé voient les choses banales des parcours urbains, le briquet au sol, la canette compressée, la valise lasse, traces, indices suggérant des récits. La narration, son fil rouge, court de salle en salle. Des livres de marbre, d’onyx ou de bronze parsèment l’exposition : celui de Nastassja Martin, l’anthropologue attaquée par un ours ou d’Ursula K. Le Quin, l’autrice écoféministe de SF, de Thoreau. Et Agamden, et Italo Calvino. «Les écrivains construisent une sorte d’atmosphère autour de son œuvre, mais leur influence n’est jamais littérale», souligne cependant James Lingwood, co-commissaire de l’exposition.
Sa silhouette d’adolescente s’affaire dans la cuisine. A l’aide d’une petite moka Bialetti, cette célibataire sans enfants prépare un délicieux café qu’elle offre dans des gobelets de terre cuite qui pourraient bien être de sa main. Divers récipients s’alignent le long d’une tablette selon un classement prémédité, rappelant irrésistiblement l’Inventario, la sculpture-installation du Palazzo Grassi. Trouvé a reçu beaucoup de journalistes depuis le lancement de l’exposition qui court jusqu’au 4 janvier, mais elle a accepté de nous rencontrer lorsque nous avons proposé de faire son portrait à travers les livres et récits qui l’ont construite.
Avant même de savoir lire, elle découvre le pouvoir des contes. Devant la maison où habite Tatiana Trouvé à Gorée durant son enfance sénégalaise, des griots chantent l’histoire des ancêtres. Non ceux de la fillette née en Calabre d’un père français et d’une mère italienne, mais ceux de la famille d’autrefois. Suivant une carte ancestrale, les bardes vont de maison en maison et en échange de quelques pièces de monnaie, font revivre en wolof les villageois d’avant, leurs métiers, leur rôle au sein de la communauté. «Comme si le passé existait en parallèle ou se juxtaposait à la réalité présente», dit-elle. Ces récits révèlent une autre réalité cachée sous la surface des choses. Sa mère, prof de lettres, lui lit les Contes italiens d’Italo Calvino, une collection d’anciennes légendes régionales avec ogres, baguettes magiques, oies qui parlent, poux qui se transforment en diamants : ne jamais se fier aux apparences.
Hostiles à la ségrégation implicite des écoles françaises de Dakar, ses parents l’inscrivent dans une école franco-arabe dont elle est la seule enfant blanche. Son père Jacques, architecte et sculpteur, enseigne à sa sœur Lorelei et à Tatiana à dessiner, à tracer au Rotring des plans sur du calque, à faire des maquettes. A 15 ans, pas très scolaire, Tatiana entre aux beaux-arts de Dakar. «L’Afrique possède une telle force de narration…» Elle a appris à regarder les choses sous plusieurs angles, comme si elle possédait plusieurs cerveaux.
Elle n’a que 17 ans lorsqu’elle quitte l’Afrique pour la Villa Arson, à Nice, «par facilité, pour qu’on [la] laisse tranquille», dit-elle de sa belle voix lente à l’accent indéfinissable, une voix de rêveuse, de conteuse. Un an plus tard, une œuvre du sculpteur Alighiero e Boetti provoque le déclic : une vitre reposant contre un mur, intitulée Rien à voir, rien à cacher. Devenir artiste, ça vaut la peine. «L’amour de la lecture et de l’écriture me sont venus à ce moment-là.» Elle découvre le Moi et mon double de Gombrowicz et sa séduisante description de l’adolescence, Espèces d’espaces de Georges Perec, «il part de la page blanche pour rejoindre le cosmos en passant par son lit, son immeuble, son quartier, son pays, une planète». Au bas des pages, des notes renvoient à d’autres livres, qu’elle se procure. Elle compose une bibliothèque mentale qui nourrit son cosmos artistique et sa vision de l’art.
En 1995, après deux années à l’Atelier 63 d’Amsterdam, elle s’installe à Paris. Dénuement, atelier dans un squat. L’un de ses jobs, gardienne à Beaubourg. Elle découvre la poétesse Ingeborg Bachmann, Marguerite Duras, Gabriel Garcia Márquez. Des lectures pas gaies, elle ne l’est pas non plus, mais au moins Duras ou Bachmann ont su faire quelque chose de leur chagrin. Elle rédige CV et lettres de motivation pour trouver un emploi. Archivant ses courriers et les refus, les miniaturisant sous forme de maquette, elle commence la construction de son Bureau d’activités implicites, le BAI Une première œuvre littéraire, en somme, une autofiction plastique. Pendant ce temps, elle lit le sociologue Bruno Latour, le biologiste Jakob von Uexküll, élargissant encore sa conception du monde vivant.
Dix ans plus tard, le prix Marcel-Duchamp la transforme en «valeur montante» de l’art contemporain, les grands marchands (Perrotin, Gagosian) la «défendent» (contre qui, ? contre quoi ?), ses œuvres sont exposées à New York. François Pinault et sa conseillère Caroline Bourgeois visitent son atelier de Pantin, un hangar SNCF désaffecté. «Une rencontre forte. Malgré des conditions de travail peu idéales, nous la sentions très engagée», dit Caroline Bourgeois. Quand a-t-elle lu Borges, Grisélidis Réal, Goliarda Sapienza, Ingeborg Bachmann, Judith Butler, c’est difficile à dire, mais elle continue à tisser des fils. A Pessoa, elle emprunte le titre d’une série de ses dessins, Intranquility, un état inquiet d’étrangeté au monde de celle qui est, pourtant, très soucieuse de la crise écologique.
«Ce qui continue à m’étonner, c’est son imagination sans limites, elle trouve toujours à se renouveler avec de nouvelles idées, de nouveaux matériaux», note James Lingwood. Une manière, peut-être, d’inventer son quotidien. Lorsque le confinement l’emprisonne à Montreuil, chaque jour elle dessine sur la une d’un quotidien. Un voyage autour de son atelier : sortir du confinement, se relier à la planète. A Venise, les 56 dessins forment la série From March to May. Sur le mur de l’atelier, la une de Libération des 14-15 mars 2020 qui l’a inspirée, avec son titre : «le Jour d’avant». Il y a deux ans, après la mort de Nahel, le centre de Montreuil est saccagé et pillé la nuit. Au matin, Tatiana Trouvé entreprend un relevé du phénomène, moulant les décombres avec un élastomère. Ainsi s’élabore Histoire nocturne, 30 juin 2023, sculpture verticale en plâtre.
Dans l’atelier, elle va chercher deux livrets en marbre posés dans l’atelier et le catalogue d’une exposition, à San Francisco, consacrée à une collection de petits livres gravés, des «gages d’amitié» qui s’offraient autrefois. Une idée qu’elle compte creuser.
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