Gershom Scholem
Qu’y a-t-il de plus beau qu’un vendredi soir ?» se demande Gerhard Scholem fin 1914 dans son Journal de jeunesse, pour la première fois traduit en français. Il a 16 ans, est issu d’une famille juive assimilée non pratiquante de Berlin, qui n’observe ni le shabbat, ni presque aucune fête. Alors qu’est-ce qui pousse un adolescent qui n’a jamais vécu dans la tradition à concevoir une passion immédiate et définitive pour tout ce qui se rattache au judaïsme oriental ? La réponse flotte au-dessus de ces années avant de Quitter Berlin – c’est ainsi qu’est titrée l’édition de ce journal – où sont décrites avec ferveur les forces qui entraînent Scholem à se consacrer pleinement à l’étude de la Bible et de l’hébreu, conscient très tôt d’avoir une tâche à accomplir dont il parle comme d’une chasse au trésor : renouveler le judaïsme, «conduire la religion jusqu’au point où elle devient philosophie».
Ce qui est frappant dans Quitter Berlin, c’est le rapport à l’espace-temps. Scholem est déjà loin, déjà ailleurs, «je passe mon temps à me transporter en rêve dans des mondes et des époques qui n’existent pas ou sont déjà révolus». L’exploration de la symbolique de la kabbale et de la mystique, des rapports entre traditionnel et personnel, est d’emblée au cœur de sa recherche. Elle le conduira à publier les Grands Courants de la mystique juive, somme qui décrit au fil des siècles les forces contradictoires et souterraines qui continuent de dessiner l’histoire non linéaire du judaïsme. Il y définit la mystique comme «la période romantique de la religion». Le Journal de jeunesse de Gerhard Scholem est cela : une grande période romantique qui court de 1913 à 1923, faite de bouleversements et de rencontres, notamment celle, décisive, avec Walter Benjamin, sans pour autant qu’il ne dévie de son intime objectif : quitter l’Europe où il ne peut plus être juif, préparer son départ pour la Palestine où il prendra le prénom de Gershom («Etranger») et deviendra professeur de mystique juive à l’université hébraïque de Jérusalem.
L’apparition de Walter Benjamin est racontée avec une passion égale : «Mon monsieur Benjamin est là ; il lève la tête et ne peut plus détacher ses yeux des miens.» Scholem veut plaire à son aîné, il est rassuré lorsqu’ils tombent d’accord ou quand «Walter» juge ses idées importantes, souffre dès que le «triangle» avec Dora Kellner, qui deviendra la femme de Benjamin, se fragilise. «L’ange de l’insécurité» a rencontré «l’ange de l’Histoire». Mais Benjamin n’est pas la seule figure. En chaque compagnon croisé, Scholem voit l’occasion de débattre sur ce qui l’agite : le destin des Juifs en Europe, le sionisme, son refus de l’assimilation à la culture allemande dans laquelle il craint de perdre sa judéité profonde, lucide sur le fait qu’il restera un Juif aux yeux des théoriciens antisémites qu’il s’applique à lire.
C’est l’histoire d’un jeune garçon qui ne vit rien qu’il ne découvre, change d’avis sans cesse, trouve des vérités perçantes dans tout ce qu’il regarde ou qu’on lui adresse, toujours prêt à revoir ses croyances, paré à toute éventualité de cataclysme. Chaque jour est le vœu renouvelé de poursuivre sa tradition. La jeunesse de Scholem est comme une grande Havruta, cette méthode rabbinique où les étudiants se rendant à la yeschiva travaillent ensemble sur un même texte pour débattre de points de vue opposés. Ainsi, rien de dogmatique ni de figé, tout souffle dans des directions inverses. Aussi brillant soit l’esprit de Scholem, c’est toujours le journal d’un adolescent en train d’apprendre. Seule ne change pas sa colonne morale, jetant très tôt les bases d’un engagement pacifiste et antimilitariste, d’abord exclu de son lycée à cause de ses prises de position, puis échappant plusieurs fois à la mobilisation pour neurasthénie ou démence précoce.
«Il n’y a d’espoir qu’ici»
Mais ce qu’on sent surtout dans le journal, c’est une solitude grandissante. «Je ne suis jamais allé à aucune fête de ma vie». Scholem, Juif à l’esprit errant et tenu par l’espoir, seul avec son idée de la communauté, insiste dans sa voie, s’inquiète de produire une littérature qui ne pourra être comprise que par lui-même. Son sionisme anti-Herzl, antiétatique, antiagricole, est paradoxal : «Je ne peux pas discuter de mes affaires sionistes avec les sionistes». Ce serait presque une quête intérieure, à ceci près que Sholem comprend précocement ce qui se prépare en Europe. Il sait que s’il veut vivre, il ne pourra pas rester physiquement là où il est. «Je suis parti pour la terre d’Israël parce que je pensais qu’il n’y a d’espoir qu’ici», répétera-t-il. Son frère Werner, figure du parti communiste d’Allemagne, sera assassiné à Buchenwald. Benjamin se suicide en 1940. Scholem conclut en avance : «La communauté la plus profonde et la solitude ultime sont identiques.»
Cette communauté, il va la trouver dans les livres et l’enseignement. C’est là où semble s’accomplir son judaïsme. «Je suis un étudiant, un Talmid, un débutant – et c’est ma seule gloire, ma seule fierté d’être déjà cela.» C’est peut-être le sens de son journal : «L’enseignement comme critère de toute chose.» Amour de l’étude, du commentaire et de la discussion jusqu’à ce qu’elle vienne «adoucir la racine» des contradictions. Scholem était un exalté qui aimait les exaltés. Pour qui veut se représenter les mouvements qui constituaient le judaïsme juste avant la Shoah, autant que ceux à l’œuvre dans l’esprit en mosaïque d’un jeune homme, ce Journal, dont il faut saluer le remarquable appareil de notes de Sacha Zilberfarb et Angela Guidi, est une entrée idéale. La recherche de Scholem rappelle que nous ne sommes jamais immobiles, qu’on peut toujours se reconnaître dans quelque chose qui n’est pas complètement nous, comme lui s’est reconnu un vendredi dans deux chandeliers allumés à la tombée de la nuit. Au royaume secret des corrélations, «chaque instant est la petite porte»écrivait son ami de toute une vie.
Gershom Scholem, Quitter Berlin. Journal de jeunesse. Traduit de l’allemand par Angela Guidi et Sacha Zilberfarb, préface de Johann Chapoutot, introduction de Sonia Goldblum, postface de Giulio Busi, Rue d’Ulm, 584 pp
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