La galerie Gagosian expose pour la première fois à Paris le travail très politique de l’Américain Titus Kaphar, 49 ans, révélé au grand public depuis qu’une de ses œuvres a fait la couverture du magazine Time, après la mort de George Floyd le 25 mai 2020, tué par un policier à Minneapolis (Minnesota). L’artiste met en regard l’effacement des figures noires dans la peinture occidentale et les inégalités structurelles subies par les Afro-Américains depuis la fondation des Etats-Unis.

Vous êtes d’une génération qui s’empare de l’histoire de l’art pour réinscrire des figures noires longtemps effacées. Entretenez-vous un rapport ambivalent d’admiration et de rejet des artistes anciens qui vous ont précédé ?

L’histoire de l’art est terriblement imparfaite, problématique en ce sens. Il n’y a pas beaucoup de place pour les personnes qui me ressemblent. Mais j’aime la peinture et l’histoire de l’art. Je ressens toujours de la joie devant un tableau de Velazquez ou de De Kooning. Et bien sûr, l’histoire de l’art m’inspire. Je pense à [l’Italo-Argentin] Lucio Fontana quand je fais des découpes dans mes tableaux. Ce qui compte, c’est de mettre tout cela de côté pour laisser l’œuvre être elle-même. Si le tableau me dit d’aller dans un sens ou dans un autre, je dois l’écouter. Et la peinture me dit toujours d’aller plus loin vers l’inconnu.

Quelle est l’origine de vos sculptures récentes ?

J’ai voulu expérimenter un médium que je n’avais jamais pratiqué auparavant pour rendre hommage aux personnes qui m’inspirent, mes saints à moi, en quelque sorte. Je me suis mis à sculpter. Cette dimension physique est très importante. Ce sont mes mains, mon travail. C’est comme une offrande. Je cisèle, je martèle, et j’en éprouve un grand bonheur. C’est une manière de me couper du monde extérieur. Et puis j’ai participé à une exposition collective à la National Portrait Gallery, à Washington.



L’administration américaine a commencé à qualifier les artistes de cette exposition d’« antipatriotiques ». Mais moi, j’étais dans mon atelier, à faire une œuvre autour de la joie. Puis l’organisation à but non lucratif NXTLVL, que j’ai cofondée à New Haven [Connecticut], s’est vu retirer une subvention publique de 40 000 dollars destinée à une bourse, au motif que nous serions trop « woke ». Mais nous avons réussi à récolter d’autres fonds. Heureusement, il existe des gens formidables, sincèrement préoccupés par les divisions qui traversent aujourd’hui les Etats-Unis et qui s’engagent à aider les jeunes à s’épanouir grâce aux arts et à l’éducation.

Avez-vous le sentiment que l’air se raréfie pour les artistes noirs aux Etats-Unis ?

J’ai abordé cette année en pensant qu’elle serait mauvaise pour plein de raisons, mais, malgré tout, j’ai eu envie de réfléchir à l’idée de la joie. Je pensais à quel point la situation devait être traumatisante pour les jeunes artistes que nous accueillons à NXTLVL. Et puis, soudain, une artiste a présenté son travail, et elle a dit : « Ce qui compte pour moi, c’est la joie. » Je n’avais jamais entendu un artiste le formuler de cette façon auparavant. Je n’avais jamais pris au sérieux la joie en tant qu’horizon artistique.

A défaut de la joie, quel avait été votre moteur ? La colère ?

La colère, non, mais la confusion. La plupart du temps, je suis motivé par des choses qui me perturbent et que je veux comprendre. Toute une série d’œuvres passent au crible l’héritage de George Washington, le premier président des Etats-Unis. Je l’ai réalisée après avoir entendu ma grand-mère raconter que nos aïeux avaient été esclaves dans sa plantation. Je n’y croyais pas, je lui répétais qu’elle avait tort, mais elle insistait. Alors j’ai voulu vérifier. Et dans le registre de ses esclaves, j’ai retrouvé des noms de notre famille. Mais ce qui importait, ce n’est pas d’avoir retrouvé ma famille, mais que j’aie vu qu’il y avait 300 esclaves dans cette plantation. Il y avait un écart entre nos discours sur la liberté et nos actes en son nom. Tant que nous refusons d’admettre que nous avons toujours évolué au cœur de cette contradiction, il nous est impossible de progresser.


L’administration Trump vient de retirer une exposition sur l’esclavage au parc national historique de l’Indépendance, à Philadelphie, en réponse au décret présidentiel visant à « rétablir la vérité et la raison dans l’histoire américaine »…

Regardez [il montre une œuvre d’après Scourged Back, une photo de 1863 représentant un esclave au dos flagellé, dont l’administration américaine a ordonné le retrait d’un parc national en Virginie]. Vous la reconnaissez ? C’était une image extrêmement importante, difficile à regarder, mais elle sert à nous rappeler de ne pas revenir en arrière. L’ignorer revient à ouvrir la voie à une réécriture de l’histoire et à la création de faux récits.


Vous ne mentionnez jamais le nom de Trump. Avez-vous peur de le critiquer frontalement ?

Mon ami Jason Stanley, qui était professeur à Yale et a critiqué l’administration actuelle – il a écrit un essai formidable, Erasing History. How Fascists Rewrite the Past to Control the Future [« effacer l’histoire. comment les fascistes réécrivent le passé pour contrôler le futur », 2024, Footnote Press, non traduit] –, a choisi de quitter les Etats-Unis pour le Canada. Au vu de ce que montrent les médias, il serait déraisonnable de ne pas avoir peur. Regardez ce qui se passe à Los Angeles, à Chicago, dans le Minnesota : la population immigrée est prise pour cible, et cela s’étend à d’autres communautés noires et métisses. Et regardez ces citoyens patriotes, qu’ils soient blancs ou de toute autre origine, qui résistent et en paient le prix en recevant des balles.


En d’autres termes, le risque est réel, et il faut être prudent. Mais la peur ne peut pas dicter mes actions, et la neutralité n’est pas acceptable. J’ai participé aux manifestations « No Kings » [organisées à l’automne 2025 pour dénoncer les dérives autoritaires du président américain]. Je sais aussi que je viens d’une communauté de résistance. Mes ancêtres ont résisté, et c’est grâce à eux je suis ici.



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