Lucy Railton, 

La compositrice anglaise, figure de l’avant-garde et de l’électronique, a intégralement fabriqué son «Blue Veil» en plongeant au cœur du son de son violoncelle. Elle présente l’album cette semaine à Paris.

publié aujourd'hui à 3h28

Dans l’œuvre récente de Lucy Railton, on trouve Three Or One : 24 pièces de Bach tirées de son répertoire instrumental et de ses cantates, retranscrites par le pianiste Fred Thomas. Or la violoncelliste anglaise est toujours un peu surprise qu’on lui en parle pour évoquer la diversité délirante de ses activités et comme un détour dans sa carrière récente, essentiellement dévouée à l’avant-garde puisqu’elle l’a enregistré… en 2012. «Moi aussi, j’adore ce disque, mais j’avais 24 ans à l’époque, j’en ai 39 aujourd’hui ! Manfred Eicher d’ECM est comme ça, il valide un truc et il le sort dix ans plus tard. C’est l’enregistrement le plus ancien de ma discographie, donc plutôt un point de départ qu’un détour…»

Qu’on ne s’empêche pas pour autant de mettre en regard ce Bach au firmament de la centaine de disques auxquels Lucy Railton a contribué et Blue Veil, son nouveau solo intégralement composé, arrangé et joué par elle selon les préceptes libératoires de l’intonation juste – basée sur les harmoniques naturelles du son plutôt que les notes de la gamme occidentale. En dépit des apparences d’une œuvre où se confondent violoncelle et électronique autant que performance et composition, tout est cohérent chez Lucy Railton.

L’infiniment petit du son

Attablée dans un café face au Louvre, elle résume, passionnément, le bonheur qu’elle a à créer seulement munie de son instrument, un violoncelle écossais de 1810, pour se fondre dans l’infiniment petit du son. «C’est un peu comme quand on manipule un synthétiseur, où tourner un bouton du bout du doigt peut faire naître un univers. On se concentre sur le détail le plus minuscule du son, sur la manière dont les harmoniques, les fréquences réagissent. En tant qu’artiste, je me sens beaucoup plus à l’aise de travailler à cette échelle plutôt que de vouer mon attention à la vue d’ensemble d’une œuvre. La musique de Bach n’existe pas dans ses notes prises individuellement mais par ses structures – il faut dézoomer pour les apercevoir.»

Précédemment Railton avait cherché sa voix dans l’électronique : les remarquables Paradise 94 (2018), Corner Dancer (2023) et Forma (2020) évoquaient tous une exploration façon spéléo dans la carcasse de son violoncelle, les sons des cordes, du bois, de l’air qui s’agite sous les vibrations comme vus depuis l’intérieur de l’instrument agrandi, aggravés, rallongés par l’ordinateur ou les synthétiseurs.

Un peu plus tôt, à l’occasion de concerts en duo avec Peter Zinovieff, l’Anglaise jouait d’un autre violoncelle, en morceaux épars et posés sur une table, comme on ferait une autopsie. Autres moyens, même vue perçante sur la musique que Lucy Railton souhaite faire advenir au monde – Blue Veil est inspiré par son travail avec les compositrices Catherine Lamb et Kali Malone ou l’orchestre berlinois Harmonic Space, mais surtout la prolongation de sa propre recherche musicale, au sens le plus intime. «Blue Veil va attirer l’attention parce que je suis un peu plus avancée dans ma carrière mais c’est un disque plus ancré dans mon passé. Il est essentiellement acoustique, à peine soutenu par des sons électroniques subliminaux, comme une seule performance à écouter d’une traite. C’est une œuvre composée avec l’oreille, puisque c’est en m’écoutant jouer que je la fais évoluer. Mais aussi en la ressentant avec le corps, sous mes mains, contre ma poitrine, sur mes jambes. J’adore jouer ainsi puisque je ressens une liberté absolue.»

«C’est si naturel, si facile. C’est comme mon corps»

Tout a commencé à 6 ans pour Railton – l’âge où le corps atteint la taille suffisante pour faire tonner le violoncelle. Sa mère et ses frères en jouaient pour le plaisir, elle en adorait le son, d’où ce choix logique pour une fille d’organiste et chef de chœur – mais Railton estime que c’est moins le jeu sur son instrument qui a initié sa vocation de chercheuse que le chant à l’église avec son père. «Je m’installais devant l’orgue de l’église et je me retrouvais dans un déluge de musique. L’idée d’utiliser le violoncelle comme un outil pour développer ma voix est arrivée bien plus tard. J’étais une interprète de répertoire. Plus tard, vers 18 ans, j’ai commencé à étudier des œuvres plus contemporaines. Je me souviens de Jalons de Xenakis, un monde sonique qui m’a fait comprendre que mon instrument pouvait être utilisée d’une façon qui avait plus avoir avec la texture, la couleur, la densité du son qu’avec la mélodie et l’harmonie.» A l’occasion d’un échange au New England Conservatory de Boston (jumelé avec la Royal Academy of Music où elle a obtenu son diplôme), Railton a également été initiée, via l’improvisation, à l’idée qu’elle pouvait «être elle-même» comme artiste en plus d’interpréter«les idées de quelqu’un d’autre, essentiellement des hommes morts». Sa carrière depuis, dont elle admet que Blue Veil est une manière d’inventaire, aura donc été comme un dévoilement progressif : de sa voix et de son tempérament, fabuleusement précis et opiniâtre.

Jusqu’au prochain disque, qu’elle promet électronique et plus prospecteur que jamais. «Quand je joue avec mon matériel électronique, je dois porter 50 kilos de matériel. J’en pèse 55. Souvent, je me dis : pourquoi je ne me contente pas du violoncelle ? C’est si naturel, si facile. C’est comme mon corps. C’est moi. Blue Veil, c’est une manière de confirmer que je n’ai besoin de rien d’autre et c’est immensément satisfaisant. Ma voix d’artiste au violoncelle est complète. C’est différent pour la musique électronique, qui est beaucoup plus une exploration à tâtons de qui je pourrais être, qui je pourrais devenir. J’ai le sentiment qu’elle pourrait m’emmener plus loin comme musicienne. Mon prochain disque, d’ailleurs, pourrait bien ne contenir aucune note de violoncelle.»

Lucy Railton Blue Veil (Ideologic Organ). En concert le 9 avril à l’église du Saint-Esprit (75012).

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