Lalada-di-dada-dada… Le refrain entraînant et irritant de l’eurodance dégénérée de Be My Lover de La Bouche résonne sans jamais s’arrêter sur une fête décadente blindée d’officiels israéliens, alors que la caméra virevolte dans tous les sens entre le buffet et la piscine, à l’unisson d’un couple lancé dans une danse frénétique, inquiétante d’être trop enthousiaste, fun jusqu‘à l’atroce. Le nouveau film de Nadav Lapid vient de commencer, et Yes (Oui en français, Ken en hébreu) semble décidé à nous en mettre non seulement plein la vue, mais aussi plein la gueule, voire à nous la plonger de force dans un saladier de punch glacé. Comment faire du cinéma sous le fascisme, sous l’horreur ? La question n’est pas théorique ou historique mais urgente, surtout pour un cinéaste israélien filmant son pays, après le 7 Octobre, responsable de l’anéantissement de Gaza et du massacre de ses habitants. «J’ai fait un film dans le pays de l’ennemi, qui est ce que mon pays est devenu», déclarait Lapid lors de la première projection à la Quinzaine des cinéastes.
Pour un réalisateur aussi ambitieux et en pleine possession de ses moyens que Lapid, auteur de quatre précédents longs métrages s’attaquant déjà violemment au nationalisme et au devenir autoritaire de son pays (Synonymes, ours d’or à Berlin en 2019, le Genou d’Ahed, prix du jury à Cannes en 2021), la question de la possibilité d’un film sous le fascisme, tourné parmi les méchants, est une question de mise en scène, de solutions formelles à une situation hostile, irréconciliable. Son cinéma habitué aux morceaux de bravoure esthétiques et politiques n’était sans doute jamais allé aussi loin dans la rébellion survoltée qu‘avec ce film volontairement rebutant, épuisant, jusqu‘au-boutiste et pas dénué de courage.
Qu’un tel étalage de virtuosité, qui en deux heures et demie nous aura autant échaudés que refroidis pour nous laisser totalement exsangues, n’ait pas obtenu sa place en compétition officielle laisse planer un désagréable soupçon de lâcheté sur le Festival. A l’heure où les voix dissidentes israéliennes sont inaudibles, une charge venue de l’intérieur contre les errances d’une société ultra-violente et assoiffée de vengeance aurait pu réaffirmer le fameux rôle de veilleur du cinéma, si souvent revendiqué en ces lieux.
A la gloire et à la thune
A la place, le film a donc été projeté jeudi, en fin de Festival, à la Quinzaine devant une salle comble. Le cinéaste, visiblement fébrile, en a profité pour saluer le risque pris par ses producteurs de l’avoir soutenu à l’heure où tout le monde jugeait plus sage d’abandonner le projet. Nadav Lapid avait écrit, avant le 7 octobre 2023, un scénario sur un artiste vendu, naviguant dans un monde vulgaire – il en reste quelque chose dans le film – mais devant le spectacle horrible qui se mettait en place, le spectacle d’«une nation qui souffre du pire et s’apprête à commettre le pire», dans ses mots, il l’a remanié en brûlot et perdu pas mal de soutiens.
La sensation est celle d’une fiction sans cesse rattrapée par la mauvaise conscience, où les petites histoires individuelles des personnages dans Tel-Aviv en 2024 sont court-circuitées et parasitées par la réalité de l’injustice et de la brutalité omniprésentes, qu‘elles soient gardées hors champ par l’aveuglement général ou étalées sur la place publique sur le mode de l’obscénité. Le film se met régulièrement à vriller, l’image à convulser littéralement, la caméra affolée, secouée par des spasmes de rage et d’indignation.
Portrait en 2019
Un homme nommé Y. (initiale des personnages masculins de la plupart des films de Lapid, galerie de ses alter ego, ici joué par Ariel Bronz), amuseur professionnel, entre bouffon et crevard, chaussé de bottines en serpent tout droit sorties d’un Sailor et Lula remixé par Ruben Ostlund, sillonne avec sa femme Yasmin, danseuse (Efrat Dor), les mondanités des cercles du pouvoir dégoulinant d’argent, de corruption et de masculinisme guerrier et patriote, dans le but d’accéder à la gloire et à la thune. «La résignation, c’est le bonheur», enseigne Y. à son petit garçon. Yasmin et Y. s’adorent, ce qui au début leur permet de tenir ensemble dans le déni du réel, mais la commande passée à Y. de composer un nouvel hymne national à partir de paroles appelant à l’extermination totale de Gaza, vient appuyer sur leurs contradictions et mettre en péril leur couple.
Commence pour Y. une longue dérive qui l’amène auprès de son ex, Leah, musicienne devenue employée de la propagande. Avec elle, le film bascule vers son cœur brûlant, une séquence en deux temps où ils se rapprochent en voiture de la frontière avec Gaza. Après que Leah a énuméré les crimes commis lors du 7 Octobre dans une longue litanie traquée à travers le pare-brise par une caméra plus tremblante, vacillante et distanciée que jamais, Yesarrive à son point culminant, point de départ et d’arrivée à la fois : la dénommée «colline de l’amour» depuis laquelle les ex-amants regardent Gaza brûlant en contrebas, les fumées des bâtiments bombardés s’étendant au loin à perte de vue.
«Attention, c’est glissant»
L’intrusion, après tout le cirque survolté qui a précédé, de ces plans documentaires, qui simplement regardent l’horreur réelle de loin, depuis le «point de vue», comme on dit d’un promontoire, d’Israël (ils ne peuvent pas dire qu‘ils ne voient pas), interrompt provisoirement la fiction d’un éclair de lucidité. Puis reprend de plus belle le film vulgaire sur la vulgarité, le film cynique sur le cynisme, de plus en plus consciemment obscène. Ils se roulent une pelle et repartent en marche arrière, mais le film, et nous ses spectateurs, n’en repartirons jamais vraiment. «Attention, c’est glissant», dit Y. à Leah en redescendant la pente de la colline.
Cette séquence est à la fois la plus grande des provocations (que vient faire le cinéma là, sur ce point de vue imprenable, impossible ?) et la raison d’être de Yes, sa justification. Le film tente de se hisser à la hauteur de l’histoire, du scandale de l’actualité, en matérialisant très nettement la dissociation, la schize à l’œuvre dans la vie de ses personnages, dans la réalité israélienne d’aujourd’hui, et dans tout le film. C’est son geste depuis le début, sa méthode politique, de nous faire faire l’expérience de l’intenable, de l’aliénation, en en rajoutant dans l’inconfortable jusqu‘à l’insupportable, pour nous mettre face à notre propre dissociation. Y. se rappelle que sa mère morte, conscience morale du film, n’avait «aucune patience pour les larmes des colons» et le fait savoir, envoyant depuis l’au-delà une pluie de pierres sur son fils.
Comment être Israélien aujourd’hui ? Le film se termine sur un départ, seule issue sans grand espoir. Les histoires amoureuses dans le film (la menace de séparation avec Yasmin, l’au-revoir renouvelé à l’ex et à l’innocence de l’enfance) valent pour diagnostic historique, de fin d’une histoire et de l’idée d’un pays, et autobiographique, d’adieu de Nadav Lapid à Israël. «Vous êtes durs à aimer», lance Y. à ses compatriotes, dans un film important qui en ceci leur ressemble.
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