Le docteur en science des arts explore le phénomène de la bioluminescence chez les animaux des abysses, donnant à imaginer une façon d’être au monde radicalement différente de la nôtre.
Il était une fois une bactérie, Vibrio fischeri, et une petite seiche, Euprymna scolopes, de la famille des Sepioladae, habitant sur les côtes hawaïennes. Elles ne s’aiment pas d’amour tendre. Leur union est d’intérêt. Enterrée dans le sable la journée, chassant la nuit, la sépiole se nourrit de crustacés, d’annélides et de poissons. Mais elle doit se protéger des barracudas et du méchant phoque moine d’Hawaï. Elle le fait par une stratégie de camouflage bien maline. L’animal émet en effet, par sa face ventrale, une luminosité dont il peut, grâce à un dispositif optique complexe – le photophore – faire varier l’intensité jusqu’à ce qu’elle«corresponde parfaitement à la luminosité ambiante (en l’occurrence celle produite par la lune en surface)», de sorte que chaque fois que son corps, opaque le jour, se transforme nuitamment en corps lumineux, il apparaît et disparaît à la fois, «fondu» dans le clair de lune – et donc invisible à l’œil des phoques et des sphyrènes. Voilà une vie de seiche somme toute convenable. A ceci près que sans sa compagne la bactérie, elle n’eût pu la mener. A sa naissance, en effet, Euprymna scolopes n’est pas luminescente, et n’a guère de photophore. Dès sa sortie de l’œuf, elle doit dare dare recevoir des soins externes, l’aide précisément de Vibrio fischeri : mais comment trouver cette bactérie, «qui représente moins de 0,1 % du total des bactéries présentes dans ce milieu, dans l’immensité de la mer qui l’entoure», la seule pourtant à pouvoir former le photophore et la rendre luminescente ? La sépiole s’affaire et explore le site de rencontre qu’est l’océan, faisant circuler l’eau de mer au travers d’une série de passages filtrants, triant une quantité considérable de micro-organismes afin de «faire entrer dans une cavité précise la bactérie désirée, son symbiote», et de l’y retenir grâce à un mucus qui, miracle de l’amour, n’accroche que cette bactérie-là. Dès lors la symbiose commence : la bactérie effectue des «rénovations majeures» dans le corps de la seiche, notamment en créant la place pour la constitution du photophore, et bien d’autres métamorphoses morphogénétiques. En «retour courtois», la sépiole «agit sur la population bactérienne qu’elle renouvelle quotidiennement, à l’aube, afin d’en maximiser la luminescence».
On aurait pu prendre bien d’autres exemples des étranges relations qui se nouent autour de la lumière, des transformations que la lumière fait subir aux corps et à l’environnement, ou que les corps et l’environnement font subir à la lumière. On le sait pour la lumière solaire et électrique qui «éclaire tout» et est devenue comme un milieu duquel il semble impossible de sortir ; on le devine pour l’obscurité qu’elle provoque – telle la torche qui, dirigée vers tel buisson, plonge dans le noir tout ce qui est alentour ; et on l’ignore quasiment (malgré films ou documents animaliers) pour cette faible clarté produite dans les profondeurs marines par les être bioluminescents. Aussi doit-on s’attendre sinon à un choc du moins à un fort «étonnement» (celui-là même que les Anciens disaient être à l’origine de la philosophie) en lisant Bestiaire de lumière. Plongée dans les aventures lumineuses du vivant de Jeremie Brugidou, qui, par une approche à la fois scientifique, artistique, philosophique, éthologique, écologique, anthropologique et cinématographique, invite à s’interroger sur ce que les «créatures-lumière» – lucioles, certains coléoptères, vers de terre ou champignons sur terre, seiches et bactéries dans l’océan, céphalopodes, crustacés, méduses et autres cnidaires, mollusques, cténaires, planctons, poissons… – auraient à nous apprendre sur nos manières d’apparaître et de disparaître, d’être au monde, de communiquer, de collaborer, d’émettre et de traiter une information, d’imaginer, d’entrer en relation avec l’altérité, fût-elle fantomatique ou spectrale, de tisser un rapport décent avec l’environnement et tous les êtres vivants.
A strictement parler, rien ou presque de ce qui est bioluminescent ne se donne à «voir» : «dans l’océan profond, il y a seulement du noir ponctué de flashs, de zigzags lumineux éphémères, de nuages vaporeux, de viscosités solubles, temporaires, véloces et non éclairantes»– toutes choses invisibilisées dès qu’elles sont «éclairées» : filmées sous éclairage elles disparaissent, filmées dans le noir, par des appareils à haute sensibilité (ISO), elles produisent des images altérées par le grossissement du grain argentique ou du «bruit numérique». Ceci détermine une sorte de point critique entre photogénique et photosensibilité, ou, dit Brugidou, une «twilight zone» qui serait le champ d’une «interaction du troisième type, au travers de laquelle deux ordres apparemment disjoints (le technologique et le vivant) entrent en contact». Au sens non métaphorique, la «twilight zone» désigne aussi la couche «mésopélagique» des océans (entre 200 et 1000 mètres, la couche «hadopélagique», la plus profonde, descendant dans la fosse des Mariannes jusqu’à 11000 mètres), couche fluctuante où «la lumière solaire disparaît progressivement pour laisser place à la lumière produite par les organismes eux-mêmes, la bioluminescence». C’est là qu’advient la migration la plus importante de la planète, la «migration verticale des organismes entre les zones les plus profondes sans photosynthèse biologique et la zone photique», par laquelle – «dans un espace sans solides, sans points saillants, sans paysage, sans cachette» – se réalisent la répartition des espèces, l’interaction des corps ainsi que les transformations biologiques et morphologiques des organismes (opacité, transparence, dispositifs de réfraction, de réflexion, de polarisation, d’iridescence, taille et spécialisation des yeux, photorécepteurs dermiques…). Autrement dit, là où tout est noir, le vivant se structure par la lumière.
Bien sûr, la bioluminescence a des fonctions précises, que la science classe au vu des stratégies «liées à la chasse directe (systèmes de leurres et d’éclairages invisibles), la défense par stupéfaction (flashs, jeux de lumière tournoyante de type “alarme” lumineuse, émission de substance lumineuse visqueuse), la défense par délégation […], la reproduction et la communication intraspécifique…» La description des «activités ingénieuses» liées à la prédation est surprenante : ainsi un flash brusque et intense provoque habituellement la fuite, alors qu’une émission «moins intense et maintenue dans le temps (un glow) sera attractive, car elle désigne souvent une source de nourriture». Ce sont les bactéries, dont le développement s’est fait «sur les matières organiques en suspension» – ressource d’autant plus rare que la profondeur augmente – qui émettent typiquement ce type de glow : mais certains organismes, grâce à des bactéries hébergées dans leurs organes lumineux, peuvent l’imiter pour attirer leurs proies. Ainsi «une lumière dans l’océan est toujours une énigme, un potentiel simulacre, une fausse piste, une diversion, un écran de fumée…» Certains copépodes «émettent des viscosités lumineuses» qui entourent soudain leur prédateur d’une aura phosphorescente et le désignent ainsi comme proie pour d’autres. Les annélides sont capables de «détacher une partie lumineuse de leur corps», afin que leur prédateur se lance à sa poursuite, et qu’elles puissent, elles, s’échapper. Certaines méduses développent des systèmes de «burglar alarm»(alerte d’intrusion) : «Leur manteau se recouvre soudain de lumières tournoyantes comme un gyrophare scintillant qui semble ainsi appeler à l’aide, tenter d’effrayer l’intrus ou de le faire manger par d’autres.»
La lumière, une «bête bizarre»
Jeremie Brugidou n’est pas microbiologiste, bien que ses connaissances en ce domaine soient très assurées : c’est un chercheur artiste, docteur en science des arts, spécialiste d’études cinématographiques (intéressé à Pasolini, Lynch, Maya Deren, Rossellini, Naomi Kawase…) qui a commencé par publier une thèse sur la bioluminescence chez James Cameron (Abyss) et un ouvrage de philosophie du cinéma et d’écologie des médias, Vers une écologie de l’apparition (2022), puis a travaillé au MIO (Institut méditerranéen d’océanologie) et à l’Institut d’études avancées Iméra, à Marseille, où il a réalisé plusieurs installations d’œuvres lumineuses («je place des bactéries dans des sphères transparentes, dont je sculpte la surface interne avec une matière nutritive gélosée, produisant des topographies variées sur lesquelles se développent des bactéries») fixées sous l’eau, «à
Dans Bestiaire de lumière, il est question de cinéma, d’anges et de diables, de Donna Haraway, du capitaine Nemo, de Raphaël Dubois, le physiologiste qui le premier observa «les mécanismes intimes de la production de lumière dans le vivant», de Derrida, de Deleuze, des sépioles et des bactéries, des lucioles de Pasolini ou de Vampyroteuthis infernalis, le poulpe abyssal dont «le spectre hante les réseaux sociaux». On voit ainsi que le propos de Brugidou ne s’en tient pas à la fonctionnalité de la bioluminescence chez les organismes marins ou les lucioles, mais veut explorer la «communauté inter-spécifique» qui se forme autour de la lumière, voire tracer les linéaments d’une «science des comportements de la lumière et de ses modes d’expression à travers les figures qui l’incarnent». Enquête originale, qui montre que le mystère n’est pas toujours dans les ténèbres. L’insolite, Jeremie Brugidou le place du côté de la lumière, cette «bête bizarre» dont il analyse les «comportements, gestes, interactions, modalités figuratives, cognitives et affectives».
«Comment faire de la lumière – ce socle de familiarité rassurante (la lanterne, la veilleuse, le bout du tunnel) – une inconnue, une altérité perturbante, afin de l’observer avec un regard neuf et curieux ? La bioluminescence permet une telle éthologie : elle est la lumière qui agit, pâtit, informe et transforme.»
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