Le nouveau long métrage de la cinéaste allemande, «Ingeborg Bachmann», sort en compagnie de «l’Amie» (1983). Deux beaux films sur l’intimité des femmes, leurs relations amoureuses ou amicales.

À l’occasion de la sortie d’Ingeborg Bachmann de Margarethe von Trotta, cinéaste incontournable issue du nouveau cinéma allemand des années 70 (et seule femme derrière la caméra du groupe), la société Splendor Films ressort, couplé, l’Amie (1983). Quarante ans les séparent. La permanence chez Trotta est celle des femmes donc des actrices qu’elle étudie : là Angela Winkler et Hanna Schygulla liées par une amitié inédite car sans envie ni rivalité féminine, qui débute par un coup de foudre et finit par un coup de feu ; ici Vicky Krieps en Ingeborg Bachmann, immense écrivaine autrichienne de l’après-guerre et de la pensée de l’après-guerre – très proche de Paul Celan avec qui elle entretint une correspondance essentielle –, de la possibilité ou non de la poésie après les camps.

Krieps, l’actrice-sphinx, ici dans son élément de sable, fan de Lawrence d’Arabie, semble entrer à son tour «en amitié» avec la figure de Bachmann, comme Barbara Sukowa dans les précédents films, mais elle procède comme à chaque fois sans le moindre mimétisme : Krieps ne fait même pas l’effort de se coller une frange à la Bachmann. Elle préfère, à la ressemblance cosmétique, une évocation et un état : le tourment, l’étourdissement. Elle flageole, se tient au bord du malaise, de l’effondrement, comme d’un précipice. Krieps use de ses cernes comme seul maquillage, et de ce trait qu’elle exagère elle fait le centre du caractère, de sa fatigue morale, de son trouble y compris visuel, comme si Bachmann, entre deux cigarettes, était en proie à des migraines ophtalmiques.

Météorologie diaphane

Krieps incarne et atteint Bachmann non par la ressemblance du masque, donc, mais par des nuances d’ombres et de blancheur dans un jeu de météorologie diaphane. Elle la transfigure en accord avec la cinéaste, c’est une étude quasi zweiguienne, «24 Heures dans la vie de Bachmann». Les spécialistes de la ­poétesse comme les biographes de Max Frisch – le dramaturge charismatique et son amour avec Bachmann, que le film restitue seul –, tous les puristes s’étrangleront face à la ­trahison. Qu’importe, Trotta a toujours eu ce talent fin et cruel de rendre d’un couple (elle vécut vingt ans avec Volker Schlöndorff et l’œuvre traite foncièrement de cela, de cette expérience à deux-là) les tropismes, les intensités qui rapprochent deux êtres tout en éloignant l’homme de la femme : l’homme est ­libre de sa vanité, ego admis dans la société, la femme se voit reprocher son arrogance, nuance.


Le fascisme est la première chose dans la relation entre un homme et une femme.» La phrase de Franza, roman inachevé de Bachmann, qu’on entend prononcer dans le film, signe l’univers de Trotta depuis toujours, l‘Amie en particulier, toutes ses études de couple – comme des amies et des sœurs qui remettent en cause le fonctionnement du couple. Quelques heures, quelques années dans la vie d’une femme, c’est toujours l’étude d’une femme créatrice dans son couple et pas un biopic hagiographique. Trotta privilégie les moments privés, d’introspection comme de travail (toutes écrivent), et les échappées ou retraites au désert, en Egypte pour Bachmann, en Israël pour Arendt, en prison pour Luxembourg, en Provence pour «l’amie». Le processus qui ronge les âmes écartèle le couple, entre convention et création, l’ethos bourgeois et l’éthos révolutionnaire, le silence et le fracas. Qu’elle soit une femme d’exception et célèbre (Rosa Luxembourg, Hannah Arendt, Ingeborg Bachmann) ou une femme parmi les autres, extraordinaire et banale (une amie, une sœur, une Katharina Blum), se joue une tension toujours singulière entre sororité, fraternité quand l’héroïne a un frère (comme dans l‘Amie où il s’est suicidé), et conjugalité.

«Sous cloche»

Les deux films sont beaux et distincts. Trotta, cinéaste du couple (recomposé, décomposé ou heureux) se concentre sur l’organisation de ses récits, l’art du raccord, des transitions et des rimes, comme dans ce dernier tout de sentimentalité glissée. Elle travaille de plus en plus à une élaboration plastique, en vue de la plénitude discrète, ultraclassique, des cadres, des avants et arrière-plans (les lignes de regard et d’horizon sont cruciales). Elle crée dans Ingeborg Bachmann un paysage psychique à la transparence magnifique, à la manière des mondes «sous cloche» des derniers Resnais. Les films commencent souvent par une fenêtre, par une femme à la fenêtre, son visage tourmenté.

Ensuite la femme s’allonge ou s’affaisse, le plus souvent une cigarette à la main. La fin tragique réelle d’Ingeborg Bachmann, brûlée dans son lit alors qu’elle s’est endormie avec sa cigarette, semble soudain l’évident point d’incandescence de l’œuvre consumée, parfois lumineuse parfois éteinte, de Trotta.

Ingeborg Bachmann de Margarethe von Trotta, avec Vicky Krieps, Ronald Zehrfeld… (1h51). L’Amie de Margarethe von Trotta avec Hanna Schygulla, Angela Winkler… (1h45).

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