Les existences «de rien du tout», vécues par les gens «de la vraie vie», sont des terrains glissants sur lesquels peuvent pousser des films aux airs de sermons. Le genre qui donne au réel des grimaces de dignité, avec des prolétaires de conte de Noël, des démonstrations de principes en défense de l’humanité sans chichis, en garde contre l’injustice… C’est tout ce que On Falling n’est pas, premier long métrage déjà grand d’une Portugaise installée au Royaume-Uni depuis plus de dix ans, Laura Carreira, adoubée par l’autorité du cinéma social qu’est Ken Loach, coproducteur.
Le titre laisse entendre l’inéluctabilité d’une chute. Non pas celle du système qu’observe le film – le secteur pandémoniaque du commerce en ligne où règnent les géants de la distribution, bouleversant la face du monde et donc du travail, car c’est la même chose. L’écroulement en question est celui d’Aurora. Une petite main parmi d’autres, immigrée portugaise, préparatrice de commandes pour une enseigne de vente jamais nommée, qui chronomètre sa cadence. C’est l’effondrement discret, existentiel, d’une héroïne qui aime mieux ne rien demander à personne et dégringoler sur la pointe des pieds.
Aurora est taiseuse, sans amis ni hobbys connus. Pas le temps, pas l’énergie. Affairée tous les jours dans les allées d’un immense entrepôt sans fenêtres, quelque part en Ecosse (où, tiens donc, se trouve l’un des plus grands centres de traitement d’Amazon), elle est la femme avec le bip. Comprenez la fonction faite femme, opérationnelle, constante, un scanner humain, un boîtier qui marche. «Je suis l’homme avec le van», lui répliquera un travailleur de la même zone industrielle, rouage d’une seule entité anonyme.
Un dérèglement sans retour
Le soir, elle mange des pâtes avec la machine à laver en fond sonore, dans l’appartement qu’elle partage avec des gens de toutes nationalités, un peu sans âge comme elle. Le film fixe ce quotidien immuable, en s’accordant à la magnitude des silences qu’elle dépose autour d’elle, trouve une distance respectueuse de sa fatigue qui nous la rend proche. Inscrit dans une tradition, On Falling pense tendrement aux sœurs du XXe siècle que sont Rosetta des Dardenne et Wanda de Barbara Loden, sans fantasmer à Aurora l’ardeur de l’insurgée. Elle ne fait qu’un avec son interprète, Joana Santos, Joconde des entrepôts, visage du travail moderne et phénoménale source de lumière dans un film qui pourrait étouffer dans la noirceur. Au contraire, il est aussi affaire de tremblements doux, d’épiphanies qui font glisser l’une sur l’autre la détresse du personnage et son entêtement à surmonter un jour après l’autre, l’espoir de retrouver le sourire en postulant pour un job d’aide-soignante.
L’histoire est celle d’un accroc tout bête dans la routine très réglée d’Aurora, qui précipite un dérèglement sans retour. Cent livres (environ 114 euros), déboursées pour réparer un téléphone, ça ne devrait être rien du tout. Or le film donne la mesure de ce que représente cette somme manquante à la fin du mois, l’engrenage déclenché par une dépense imprévue. Jusqu’aux dernières limites de la honte qui fait se terrer sous la couette, plutôt qu’admettre qu’on ne peut pas payer une facture, ou survivre à la pause déjeuner.
Une vie d’apnée
Laura Carreira sait se tenir tout près de la vie insignifiante, déceler la maltraitance tapie dans l’anodin, le spectre de la transaction qui hante chaque rapport, jusqu’au covoiturage avec cette collègue et compatriote un peu porte de prison (en sourdine, la musique club, sinistrement festive qui remplit sa voiture est le détail qui tue). Et l’on se demande si l’on avait déjà vu pareille attention aux gestes de la solitude d’aujourd’hui : scrolling zombie du téléphone portable, petit cérémonial gêné des interactions entre colocs. Le miracle d’un nouvel arrivant polonais, ou d’une rencontre à la cafétéria brouille volontiers les pistes, esquisse la perspective d’une romance pour mieux nous ramener au vertige de la perte de soi dans le travail, une vie d’apnée.
La ligne de mire de On Falling se situe entre la précision du réalisme et l’abstraction du mélodrame à demi-mot, prenant le risque du non manichéen, expulsant les schémas du patronat monstrueux et du précariat sublime. C’est un beau film à vivre, bien qu’il donne de bonnes raisons de hurler dans un sac en sortant. Comme Jeunesse de Wang Bing, essentiel sur la face cachée de l’hyperconsommation, On Falling donne l’impression d’avoir été fait par nécessité absolue. Ce n’est pas de la science-fiction, mais le travail des années 2020, fixé dans une vision de cauchemar indélébile : coincé au milieu du tapis roulant, un colis roule en surplace infini, néoparadoxe de Sisyphe à l’heure d’une automatisation qui n’a fait que reléguer les mains humaines à l’invisible.
Laura Carreira, réalisatrice de «On Falling» : «Je voulais parler de la pénurie d’argent, de temps, mais aussi d’occasions de nouer des relations»
Laura Carreira est portugaise et vit depuis des années à Edimbourg, venue poursuivre des études de cinéma alors que la crise économique dans son pays incitait la jeunesse à lever les voiles. Mal à l’aise avec la forme documentaire («cette impression qu’il fallait mentir, intervenir tout en faisant semblant de ne pas être là») qu’elle a délaissée, poussée dans les bras de la fiction, cette admiratrice de Ken Loach et du néoréalisme italien signe à 32 ans un beau premier film, On Falling, dans les pas d’une employée d’entrepôt en Ecosse. Punaisé au mur derrière elle, dans le champ de vision de la webcam, l’affiche de l’Emploi de Ermanno Olmi. Entretien à distance, via Zoom, avec celle qui dit avoir une «obsession pour le monde du travail».
Vous montrez comment une dépense imprévue dans la routine de votre héroïne, Aurora, enclenche une infernale mécanique de dérèglement. Avez-vous pensé à Jeanne Dielman de Chantal Akerman ?
C’est un film qui m’a beaucoup inspirée, notamment dans la manière de cadrer Aurora dans la cuisine, comme si la caméra suivait elle aussi sa routine. La différence, c’est qu’on ne voulait pas d’une trop grande distance avec elle et son visage. Tout au long du film, le rapport hauteur-largeur était pensé pour faire sentir son inconfort et qu’elle ait l’air exposée, vulnérable, comme si elle devinait la présence de la caméra. Nous travaillions dans des petits espaces, mais en veillant à ce que les autres personnages aient plus de place qu’elle, pour accentuer cette sensation de claustrophobie alors qu’Aurora a toujours un mur derrière elle.
Le film est attentif aux usages les plus intéressants des téléphones portables : se donner contenance dans une situation sociale, se protéger d’une interaction qu’on a peur d’avoir…
Pour beaucoup de cinéastes, j’ai l’impression qu’il faut éviter à tout prix de filmer quelqu’un qui regarde son portable, comme si c’était trop ennuyeux. Or même si les téléphones sont difficiles à filmer, je voulais faire un portrait du quotidien tel qu’il est aujourd’hui. En même temps, je ne voulais surtout pas savoir ce qu’Aurora regarde dessus, ça aurait été une sorte d’intrusion dans son intimité, une atteinte à la vie privée. Nous avons seulement cherché à jouer avec les sons, imaginer avec quoi l’algorithme la ciblerait. De la même manière, nous ne sommes jamais allés fouiller son relevé bancaire pour donner une idée exacte de ses finances. C’était plus puissant pour nous de voir ce personnage lutter sans chercher à prouver combien d’argent elle a précisément sur son compte. On la voit travailler dur, il semblerait normal qu’elle ait de quoi vivre, et pourtant…
Vous êtes-vous appuyée sur votre propre expérience de travail, ou sur des témoignages de «pickers», ces préparateurs de commandes dans les entrepôts de distribution ?
C’est une combinaison des deux. En arrivant à Edimbourg pour mes études, j’ai commencé à travailler dans les bars, les restaurants et comme aide-soignante. Ça a changé ma manière de voir le monde, je me souviens m’être dit : «C’est comme si la vie se résumait à travailler.» Je n’ai jamais travaillé comme «picker», mais j’ai fait de nombreuses recherches auprès de gens du secteur, la plupart immigrés au Royaume-Uni. Nos conversations ont beaucoup influencé le film. Par exemple, j’ai tout appris sur les scanners qui contrôlent leur cadence, en indiquant le temps qu’ils ont pour préparer une commande à la seconde près…
Analyse
La fatigue, qui empêche de trouver un sens à ce qu’on fait, était un gros sujet. C’est un problème de travailler si dur que l’on n’a pas l’énergie d’avoir une vie en dehors. J’ai intégré au film cette réponse de l’un d’eux sur ce qu’il fait de son temps libre : «La lessive.» Je voulais parler de cette pénurie à tous les niveaux : le manque d’argent, de temps, mais aussi d’occasions de nouer des relations. J’ai surtout mis de mon vécu sur l’expérience des colocs. On croit vivre en communauté mais en fait, tout le monde est isolé dans sa chambre, chacun a ses horaires et vit sa vie. Le plus frappant au Royaume Uni est que le salon est généralement converti en chambre à louer, il ne reste donc que la cuisine pour socialiser. Je savais que cette pièce serait importante pour Aurora.
Faut-il reconnaître dans le film les entrepôts d’Amazon ?
(Sourire entendu) Il y a beaucoup de centres de distribution de ce type, liés aux commandes en ligne… Il était très difficile pour nous d’avoir accès à un entrepôt de cette taille, et nous n’avions évidemment pas envie de donner de l’argent à des entreprises qui en ont déjà suffisamment pour obtenir une autorisation. Nous avons tourné dans une combinaison de cinq lieux différents, avec des effets d’échelle à l’arrière-plan qui visuellement, donnent l’impression d’un endroit beaucoup plus grand qu’il ne l’était en réalité.
Joana Santos joue un personnage discret, passionnant à regarder. Vous aviez envisagé une comédienne non professionnelle ?
Nous avons fait un casting très large au Portugal, qui nous a fait voir environ 500 personnes, dont des comédiennes non professionnelles. Joana est très connue au Portugal, mais surtout pour les feuilletons télé, c’était donc comme un nouveau territoire pour elle. En même temps, elle s’est montrée incroyable dès sa première vidéo d’audition, elle a cette capacité folle à nous faire rester avec elle, même quand elle est silencieuse. Sinon, la moitié des personnages du film sont interprétés par des gens dont le cinéma n’est pas le métier. Pour certains rôles, nous cherchions des accents très particuliers, et c’est difficile de trouver des acteurs au Royaume-Uni qui ont gardé leur accent d’origine – la plupart essaient de le gommer pour jouer des rôles de Britanniques. Nous nous sommes donc retrouvés à exiger l’inverse d’eux, puis, à proposer des rôles aux gens qui avaient eux-mêmes exercé ce genre de travail dans les entrepôts.
Il n’y a pas de vrais antagonistes dans le film, la violence du travail s’exprime à travers la bienveillance paternaliste…
Je m’intéresse beaucoup à la perception qu’on a de l’autorité aujourd’hui. La violence était beaucoup plus explicite dans une première version du scénario, il y avait des confrontations avec les managers… Or pendant mes recherches, je n’entendais rien de ce genre, plutôt : «Oh, vous savez ils sont sympas, ils nous récompensent en nous laissant choisir une barre de chocolat.» Ce qui est insultant bien sûr, je savais que je devais réécrire le film. Ça a été un choc pour mes producteurs qui trouvaient que toutes les scènes de conflit avaient disparu, et qu’on perdait l’impact du film. Je pense au contraire que la vérité était là : d’où vient la violence quand on ne trouve personne à blâmer, ni les colocataires, ni les collègues, ni les managers qui vous offrent du chocolat ?
Laura Carreira est portugaise et vit depuis des années à Edimbourg, venue poursuivre des études de cinéma alors que la crise économique dans son pays incitait la jeunesse à lever les voiles. Mal à l’aise avec la forme documentaire («cette impression qu’il fallait mentir, intervenir tout en faisant semblant de ne pas être là») qu’elle a délaissée, poussée dans les bras de la fiction, cette admiratrice de Ken Loach et du néoréalisme italien signe à 32 ans un beau premier film, On Falling, dans les pas d’une employée d’entrepôt en Ecosse. Punaisé au mur derrière elle, dans le champ de vision de la webcam, l’affiche de l’Emploi de Ermanno Olmi. Entretien à distance, via Zoom, avec celle qui dit avoir une «obsession pour le monde du travail».
Vous montrez comment une dépense imprévue dans la routine de votre héroïne, Aurora, enclenche une infernale mécanique de dérèglement. Avez-vous pensé à Jeanne Dielman de Chantal Akerman ?
C’est un film qui m’a beaucoup inspirée, notamment dans la manière de cadrer Aurora dans la cuisine, comme si la caméra suivait elle aussi sa routine. La différence, c’est qu’on ne voulait pas d’une trop grande distance avec elle et son visage. Tout au long du film, le rapport hauteur-largeur était pensé pour faire sentir son inconfort et qu’elle ait l’air exposée, vulnérable, comme si elle devinait la présence de la caméra. Nous travaillions dans des petits espaces, mais en veillant à ce que les autres personnages aient plus de place qu’elle, pour accentuer cette sensation de claustrophobie alors qu’Aurora a toujours un mur derrière elle.
Le film est attentif aux usages les plus intéressants des téléphones portables : se donner contenance dans une situation sociale, se protéger d’une interaction qu’on a peur d’avoir…
Pour beaucoup de cinéastes, j’ai l’impression qu’il faut éviter à tout prix de filmer quelqu’un qui regarde son portable, comme si c’était trop ennuyeux. Or même si les téléphones sont difficiles à filmer, je voulais faire un portrait du quotidien tel qu’il est aujourd’hui. En même temps, je ne voulais surtout pas savoir ce qu’Aurora regarde dessus, ça aurait été une sorte d’intrusion dans son intimité, une atteinte à la vie privée. Nous avons seulement cherché à jouer avec les sons, imaginer avec quoi l’algorithme la ciblerait. De la même manière, nous ne sommes jamais allés fouiller son relevé bancaire pour donner une idée exacte de ses finances. C’était plus puissant pour nous de voir ce personnage lutter sans chercher à prouver combien d’argent elle a précisément sur son compte. On la voit travailler dur, il semblerait normal qu’elle ait de quoi vivre, et pourtant…
Vous êtes-vous appuyée sur votre propre expérience de travail, ou sur des témoignages de «pickers», ces préparateurs de commandes dans les entrepôts de distribution ?
C’est une combinaison des deux. En arrivant à Edimbourg pour mes études, j’ai commencé à travailler dans les bars, les restaurants et comme aide-soignante. Ça a changé ma manière de voir le monde, je me souviens m’être dit : «C’est comme si la vie se résumait à travailler.» Je n’ai jamais travaillé comme «picker», mais j’ai fait de nombreuses recherches auprès de gens du secteur, la plupart immigrés au Royaume-Uni. Nos conversations ont beaucoup influencé le film. Par exemple, j’ai tout appris sur les scanners qui contrôlent leur cadence, en indiquant le temps qu’ils ont pour préparer une commande à la seconde près…
Analyse
La fatigue, qui empêche de trouver un sens à ce qu’on fait, était un gros sujet. C’est un problème de travailler si dur que l’on n’a pas l’énergie d’avoir une vie en dehors. J’ai intégré au film cette réponse de l’un d’eux sur ce qu’il fait de son temps libre : «La lessive.» Je voulais parler de cette pénurie à tous les niveaux : le manque d’argent, de temps, mais aussi d’occasions de nouer des relations. J’ai surtout mis de mon vécu sur l’expérience des colocs. On croit vivre en communauté mais en fait, tout le monde est isolé dans sa chambre, chacun a ses horaires et vit sa vie. Le plus frappant au Royaume Uni est que le salon est généralement converti en chambre à louer, il ne reste donc que la cuisine pour socialiser. Je savais que cette pièce serait importante pour Aurora.
Faut-il reconnaître dans le film les entrepôts d’Amazon ?
(Sourire entendu) Il y a beaucoup de centres de distribution de ce type, liés aux commandes en ligne… Il était très difficile pour nous d’avoir accès à un entrepôt de cette taille, et nous n’avions évidemment pas envie de donner de l’argent à des entreprises qui en ont déjà suffisamment pour obtenir une autorisation. Nous avons tourné dans une combinaison de cinq lieux différents, avec des effets d’échelle à l’arrière-plan qui visuellement, donnent l’impression d’un endroit beaucoup plus grand qu’il ne l’était en réalité.
Joana Santos joue un personnage discret, passionnant à regarder. Vous aviez envisagé une comédienne non professionnelle ?
Nous avons fait un casting très large au Portugal, qui nous a fait voir environ 500 personnes, dont des comédiennes non professionnelles. Joana est très connue au Portugal, mais surtout pour les feuilletons télé, c’était donc comme un nouveau territoire pour elle. En même temps, elle s’est montrée incroyable dès sa première vidéo d’audition, elle a cette capacité folle à nous faire rester avec elle, même quand elle est silencieuse. Sinon, la moitié des personnages du film sont interprétés par des gens dont le cinéma n’est pas le métier. Pour certains rôles, nous cherchions des accents très particuliers, et c’est difficile de trouver des acteurs au Royaume-Uni qui ont gardé leur accent d’origine – la plupart essaient de le gommer pour jouer des rôles de Britanniques. Nous nous sommes donc retrouvés à exiger l’inverse d’eux, puis, à proposer des rôles aux gens qui avaient eux-mêmes exercé ce genre de travail dans les entrepôts.
Il n’y a pas de vrais antagonistes dans le film, la violence du travail s’exprime à travers la bienveillance paternaliste…
Je m’intéresse beaucoup à la perception qu’on a de l’autorité aujourd’hui. La violence était beaucoup plus explicite dans une première version du scénario, il y avait des confrontations avec les managers… Or pendant mes recherches, je n’entendais rien de ce genre, plutôt : «Oh, vous savez ils sont sympas, ils nous récompensent en nous laissant choisir une barre de chocolat.» Ce qui est insultant bien sûr, je savais que je devais réécrire le film. Ça a été un choc pour mes producteurs qui trouvaient que toutes les scènes de conflit avaient disparu, et qu’on perdait l’impact du film. Je pense au contraire que la vérité était là : d’où vient la violence quand on ne trouve personne à blâmer, ni les colocataires, ni les collègues, ni les managers qui vous offrent du chocolat ?
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