Les valises d’archives de l’auteur de «Notre-Dame-des-Fleurs» déballées à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, près de Caen.
publié le 23 avril 2021 à 11h49

Il y a trente-cinq ans, le 15 avril 1986, Jean Genet était retrouvé mort dans une chambre d’hôtel du XIIIe arrondissement. Si c’est son théâtre qui l’a mondialement rendu célèbre, l’essentiel de son œuvre ne lui aura guère pris plus de dix ans. Après son théâtre publié en 2002, ses Romans et poèmes, qui se concentrent de 1942 à 1948, paraissent aujourd’hui dans la Pléiade. Quinze jours avant sa disparition, l’écrivain de retour du Maroc passe chez celui qui était son ami et son avocat depuis la guerre d’Algérie, futur ministre des Affaires étrangères, avec dans les mains une sorte de legs testamentaire. Sur le bureau, il dépose une valise en cuir noir, une autre en skaï marron, et une liasse de papiers que l’avocat s’empresse de ranger dans une serviette en cuir. Genet se sait condamné par un cancer de la gorge. Il a arrêté de prendre son traitement pour pouvoir achever l’ouvrage qui l’occupe depuis trois ans. On trouvera d’ailleurs sur la table de nuit de la petite chambre d’hôtel mortuaire les épreuves corrigées d’Un Captif amoureux, son dernier livre. Ces deux valises sont comme des mémoires d’outre-tombe. Jusqu’en 2020, le contenu de cette livraison in extremis était resté quasiment au secret dans le cabinet de Roland Dumas, avant que celui-ci n’en fasse donation à l’Imec (Institut mémoires de l’édition contemporaine, près de Caen) fin 2019. A l’automne dernier, Albert Dichy, spécialiste de Jean Genet et directeur littéraire de l’Imec, a déployé en savant entomologiste le méli-mélo de paperasses qu’elles contenaient dans la salle d’exposition de l’Abbaye d’Ardenne. Le deuxième confinement a empêché les visiteurs d’y avoir accès. Il en demeure un très beau catalogue qui détaille et éclaire cet étonnant fourre-tout accumulé par l’auteur nomade qui jugeait bon de le mettre à l’abri.

Pendant les quinze dernières années de son existence, Jean Genet a en effet beaucoup circulé, séjournant dans de multiples endroits en particulier en Turquie, aux Etats-Unis où il était parti soutenir les Black Panthers, en Jordanie et au Liban aux côtés des Palestiniens ou dans la maison qu’il a fait construire pour son dernier amant, Mohamed el-Katrani, à Larache au Maroc. Dans les valises de Genet, on trouve les indices de cette agitation. Un inextricable fouillis de notes personnelles, de coupures de presse annotées, de pages de livres arrachées, de cartes de visite, de numéros de téléphone (Derrida ou Susan Sontag), de lettres, de factures, d’additions concernant ses livres vendus (pour redistribuer aux hommes de sa vie)… Nulle trace de roman inconnu, mais y trône par exemple le scénario inédit de Divine, adaptation de son premier roman rédigé à Fresnes, Notre-Dame-des-Fleurs, écrite pour David Bowie, des textes sur le jazz, des prises de notes et projets de textes sur les «Panthères», les Palestiniens, la Fraction armée rouge… Le fouillis comprend également des bouts de journaux déchirés, des factures d’hôtel, de fausses prescriptions de Nembutal ironiquement destinées à Stéphane Mallarmé, Paul Claudel, Louis Labbé.

Le casse-tête a naturellement passionné son biographe Albert Dichy qui avait eu la possibilité, quinze ans plus tôt, de compulser un peu le contenu des valises à l’invitation de Roland Dumas. Comment interpréter cette masse de papiers apparemment sans queue ni tête, si ce n’est qu’elle dit la décantation d’un quotidien d’errance ? Elle affirme quand même ce qu’on connaissait déjà de Genet : l’histoire d’un homme qui rencontre le politique, des combats qui vont lui fournir un matériau pour les années qui lui restent à vivre. L’Ennemi déclaré, recueils de textes et de discours sur les Black Panthers, les immigrés, les Palestiniens, les prisons, etc., édité par Albert Dichy en 1991, montre ce visage de celui qui a décidé de passer à l’action aux côtés des exclus du monde et des peuples en révolte. En laissant son œuvre de côté. Mais le trésor de Dumas dit une autre histoire «beaucoup plus déterminante et déterminant même la première», souligne Albert Dichy : celle d’un homme qui a arrêté d’écrire à 50 ans. Ces valises représentent les années où il n’écrit pas et le combat que cela suppose contre lui-même.

«Ma bouche cousue»

En 1964, son amant Abdallah Bentaga, pour lequel il avait écrit le Funambule (1957), s’ouvre les veines dans la chambre de bonne que lui payait Genet. «Genet se sent responsable et décide d’arrêter d’écrire complètement. Il ne touche plus un stylo et ne signe même pas de chèques», dit Albert Dichy. Or de ce vœu de silence, il n’en a quasiment jamais parlé si ce n’est dans le posthume Un captif amoureux. Il y écrit ainsi : «Peut-être ce livre est-il sorti de moi sans que je puisse le contrôler. Il a trop d’irrégularité dans son cours et l’on y sent probablement le soulagement d’y lever des vannes de souvenirs fermés. Après quinze ans, malgré mes retenues, ma bouche cousue, des fissures laissent passer ce refoulé.» Albert Dichy, qui avait lu le livre plusieurs fois, n’avait pas réalisé toute la portée de ce paragraphe. Les valises lui ont fait mieux comprendre l’expression «ma bouche cousue». Affecté par le suicide d’Abdallah, l’écrivain disparaît pendant trois ans, vivant dans de petits hôtels ici et là, sans point fixe comme toujours. S’il réapparaît en 1966, c’est pour assister à la création des Paravents par Roger Blin, à qui il adresse quelques lettres, seules traces manuscrites de cette époque. En 1967, Jacky Maglia, un pilote de course dont Genet s’était entiché, subit un grave accident. «Genet se dit qu’il tue les gens qu’il aime», poursuit Albert Dichy. En mai 1967, il fait lui-même une tentative de suicide dans une chambre d’hôtel de Domodossola, dans le Piémont. Il absorbe du Nembutal, le somnifère qu’il prend habituellement, sombre dans le coma et s’en sort.

Petit à petit quelque chose bouge en lui. Un séjour au Japon à l’invitation de Jacky Maglia le décentre, lui fait prendre du champ. Quand il rentre à Paris, Mai 1968 lui fait découvrir que ce pays qu’il pensait avachi peut se révolter, et que sa révolte intime peut rejoindre la lutte collective, avec les immigrés, les Palestiniens, les Black Panthers, les peuples sans terre. Par la fenêtre, par le politique, il revient alors à l’écriture. Après tout, les articles ne constituent pas une œuvre pour celui qui a renoncé à la littérature, et ils ne rompent pas vraiment son vœu de silence. Mais s’il se refuse à commencer tout manuscrit, il ne peut pas s’empêcher d’écrire. Ainsi, on a dans les valises un bloc-notes de papier à lettres acheté dans une papeterie d’Abbeville. Il est totalement vierge, à l’exception de la couverture barrée de phrases de bout en bout. «Il écrit parce que l’écriture revient en lui, poursuit Albert Dichy. Il n’est plus dans la dépression. Le politique lui donne un prétexte pour justifier l’écriture.» Les valises documentent ce réveil : elles couvrent l’intervalle de temps entre 1967 et 1983. La dernière œuvre publiée de son vivant, ce sont les Paravents en 1961, donc vingt-cinq ans avant sa mort. Observant son très long silence, ses proches le prenaient pour un écrivain fini. Paule Thévenin, la légataire d’Antonin Artaud, qui a également été proche de Genet et lui tapait ses textes, a confié à Albert Dichy qui l’avait rencontrée avant la mort de l’auteur desBonnes : «Genet, c’est un écrivain terminé. Il a les Paravents et après, seulement quelques récits de voyage.» En réalité, «Saint Genet», comme l’avait appelé Sartre, n’avait pas totalement tourné le dos à la littérature.

Corps lumineux

L’ampleur du travail littéraire qu’il a fourni à la fin de sa vie se verra avec la publication d’Un captif amoureux. Il l’a entrepris en 1983, en intégrant des idées et des phrases griffonnées sur les papiers en vrac de son bureau portatif. Plus que d’un manque de désir d’écrire, les valises témoignent de son effervescence scripturale, qui allait déboucher sur ce livre allègre publié un mois après son décès. Elles contenaient aussi un récit littéraire étonnant, le seul finalisé à ce point depuis les Paravents, dix-sept feuillets écrits vers 1978 en majeure partie inédits et reproduit à la fin du catalogue. Dans «l’Ombre et la Lumière», il commence par dire qu’il a eu le sentiment de vivre pendant cinq ans une «étrange séparation» d’avec le monde, d’avec les autres. Ce sentiment a disparu une nuit à Istanbul en 1972 avec la sensation que son corps devenait lumineux. «Pendant quelques secondes je sus que quelque chose en moi était devenu phosphorescent. Je pensai même que c’était ma peau, lumineuse à la façon d’un parchemin d’abat-jour. Qui n’eut pas, avant d’en rire, connu un peu de fierté et d’épouvante ?»

Désormais devenues des archives, les valises de Genet ont rejoint dans l’histoire quelques autres malles légendaires, celles de Fernando Pessoa, de Raymond Roussel ou d’Antonin Artaud. Les réserves de l’Imec, précise Albert Dichy dans sa préface, détiennent aussi celle en beau cuir tabac qu’Irène Némirovsky avait confiée, lors de son arrestation en juillet 1942, à son mari qui la remit à ses deux filles. La publication de Suite française, en 2004, a attendu soixante-deux ans. «On croit ordinairement que les bagages servent à transporter, de façon commode, effets, objets et documents d’un lieu à l’autre, écrit-il. Mais les valises de certains écrivains traversent une matière bien plus mystérieuse que l’espace : le temps.»

Albert Dichy Les valises de Jean Genet : rompre, disparaître, écrire

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