N’attendez pas des vacances qu’elles vous reposent. La société des loisirs est un générateur de stress. Dès lors que le temps libre est devenu à son tour un marché lucratif (merci les congés payés) qui s’est lui-même naturellement étendu en vue de sa rentabilité maximum, chacun s’est retrouvé devant l’impératif social, encore amplifié par les réseaux sociaux, d’en «profiter» un maximum, la perspective de ne rien faire du tout étant en réalité étroitement liée à une organisation plus ou moins panique (choix d’une destination, achats de billets de transports, location de logement, hôtels ou camping, activités à prévoir sur place et potentiellement à réserver car c’est vite «full» ou «completo»…) et à l’affichage d’un taux satisfaction client sur Tripadvisor couvrant un spectre émotionnel allant de «fantastique» à «atroce».

C’est sur ce fond de sauce que Sophie Letourneur a choisi d’accommoder les restes d’une dolce vita au bout du rouleau. On avait laissé le couple Sophie (la réalisatrice elle-même) et Jean-Phi (l’impayable Philippe Katerine) à leur liste de souvenirs d’un trip en Sicile dans Voyage en Italiesorti en 2023 (le film est disponible gratos sur la plateforme d’Arte jusqu’à début août). L’Aventura les remet dans le circuit pour de nouvelles aventures, mais cette fois en Sardaigne et en compagnie des enfants, Claudine, 12 ans, une pré-ado ayant adopté la posture «j’observe, je juge, je boude» comme méthode de survie et Esteban, 3 ans, diabolique choupinet, champion de la défécation intempestive dont il va s’employer en deux hurlements et caprices à tartiner ces beaux jours en famille. D’entrée de jeu, avant même le départ, la configuration saturée du coffre de la voiture témoigne d’un chaos complet dont Sophie – des poches sous les yeux, les cheveux en vrac – et Jean-Phi – visiblement déphasé et en dep – s’accusent mutuellement et ce n’est que le premier acte d’un road-trip où le couple, sans avoir besoin de se le dire, va assister d’une étape à l’autre à la liquidation de leur amour.

Tribulation hagarde

Tout à la fois drôle et triste selon une météorologie des sentiments où tout constamment se mélange dans l’exacerbation bleue du vide balnéaire, on regarde parents et enfants divaguer d’être toujours ensemble et si peu accordés. Les conversations dans les restaurants, à la plage, dans les chambres à l’heure de la sieste ressemblent à des piles d’assiettes sales qui menacent de s’écrouler dans un évier. Le parcours sur les côtes sardes qui sur la carte paraissait facile à suivre devient une tribulation hagarde où à la peur de voir la voiture perdre son embrayage succède la crainte que le loueur du Airbnb soit un mafieux cherchant à les dévaliser. Souvent il n’y a pas de réseau, alors on ne sait pas si c’est ok pour la réservation suivante ou non. Faut checker les horaires des ferrys pour aller à côté sur la petite île sympa, pas trop fréquentée même en haute saison, l’esprit saute d’un lieu à un autre en escomptant qu’il soit plus beau, plus en accord avec on ne sait quel idéal d’un Eden flou que chacun porte en soi.

L’Aventura radicalise le geste du Voyage en Italie, accentue les stridences, les disjonctions entre lumière et paysages d’une Méditerranée de carte postale et industrie du tourisme de masse avec ses magasins de pacotilles, ses glaciers aux parfums de synthèse, ses aires de jeux en plastique coloré. Chaque scène, chaque instant paraît le récit d’une épiphanie raturée comme un dessin d’enfants où le soleil serait figuré par un trou et les gens par un barbouillage de crayons de couleurs et de graisse de chips. Le film relève aussi bien de la BD façon Claire Bretécher, croquis bien mordants d’une certaine norme contemporaine où l’on sursaute de se reconnaître, que d’un dispositif d’autofiction expérimentale.

Pendant toute l’Aventura, les personnages cherchent à raconter d’un jour l’autre ce qu’ils ont fait et vu en s’enregistrant sur le dictaphone du mobile du Claudine. La cinéaste réutilise les propres enregistrements qu’elle avait sauvegardés de vacances en famille en 2016. Le ton de vraies-fausses improvisations ou de roue libre entravée qu’elle invente construit par les effets de redites, de boucles narratives obsessionnelles – au risque de l’horripilant, un affect injustement délaissé en fiction et pourtant on ne peut plus pratiqué au quotidien, non ? – un même espace de fascination et de crise que l’on peut trouver par exemple dans le sublimeGlose du romancier argentin Juan José Saer où, parmi de nombreuses phrases mémorables, on peut lire à propos de ses personnages frappés eux aussi dans leurs pérégrinations sans fin, où il n’est plus possible de savoir s’ils avancent ou font du surplace, du sentiment de «ne pas tout à fait appartenir à ce monde ni à aucun autre d’ailleurs», nimbés qu’ils sont de la sourde culpabilité d’être «la tache, l’erreur, l’asymétrie qui, par sa seule présence dérisoire, perturbe l’extériorité radieuse de l’univers».

Tant et si bien que le linge sale en famille, le caca d’enfant en plein pique-nique, les coups de soleil et les larmes du ras-le-bol au petit-déj et les baignades amniotiques dans l’eau à 30°C forment ici une constellation médusante où l’on se perd de tout reconnaître, où il n’est plus possible de différencier le médiocre du grandiose, comme si la chronique dans ses méandres ensablés débouchait soudain sur quelque révélation cosmique.

L’Aventura de Sophie Letourneur, avec Philippe Katerine, Sophie Letourneur… 1 h 40.

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