Oui. La réception française de Jane Austen est marquée par une longue série de traductions très infidèles, au point que pendant plus d’un siècle elle a été lue en France à travers un contre-sens esthétique presque total. On peut parler, sans exagérer, de traductions « horribles » — non par maladresse ponctuelle, mais par principe.
Je te fais un panorama précis.
1. Les premières traductions (années 1810–1820) : des
adaptations
moralisantes
Les premières traductions françaises paraissent très tôt, souvent anonymes, chez des éditeurs comme Arthus Bertrand ou Galignani. Elles ne cherchent pas du tout la fidélité.
Ce qu’elles font concrètement :
- Coupe massive de passages entiers (ironie, dialogues secondaires, descriptions sociales)
- Ajout de commentaires moraux inexistants chez Austen
- Transformation du style indirect libre en narration plate
- Lissage psychologique : les personnages deviennent univoques, sages ou coupables
Par exemple :
- Pride and Prejudice devient Orgueil et Préjugé, mais :
- Elizabeth Bennet y est plus docile
- Darcy est présenté comme un héros romantique classique
- Toute la subtilité de l’ironie sociale disparaît
👉 On lit alors Austen comme une romancière sentimentale édifiante, proche de Mme de Genlis — ce qu’elle n’est absolument pas.
2. Le XIXᵉ siècle français : incompréhension structurelle
Le problème est aussi culturel.
La France du XIXᵉ siècle :
- valorise le roman psychologique explicite
- se méfie de l’ironie sèche
- ne comprend pas le style indirect libre, pourtant central chez Austen
Résultat :
- Les traducteurs « expliquent » ce qu’Austen suggère
- Ils suppriment l’ambiguïté
- Ils ajoutent des intentions morales
Un cas célèbre :
Des phrases ironiques sont traduites au premier degré, ce qui inverse parfois le sens.
Exemple typique (schématique mais fidèle à l’esprit) :
- Austen : une phrase apparemment flatteuse mais ironiquement cruelle
- Traduction : un éloge sincère
👉 C’est une trahison du ton, plus grave que des erreurs lexicales.
3. Isabelle de Montolieu : la grande coupable (mais intéressante)
Isabelle de Montolieu (1751–1832) est souvent citée — à juste titre.
Elle traduit (ou réécrit) :
- Sense and Sensibility
- Persuasion
- Pride and Prejudice
Mais elle :
- réécrit les romans
- change les fins
- réoriente la morale
- ajoute des scènes
Elle se considère comme une co-auteure.
Dans sa version de Persuasion, par exemple :
- Anne Elliot devient plus plaintive
- Le roman gagne une sentimentalité absente chez Austen
- L’ironie est presque entièrement éliminée
Ce ne sont pas des traductions : ce sont des transpositions selon le goût français.
4. Le XXᵉ siècle : inertie et recyclage des mauvaises versions
Le scandale, c’est que ces traductions :
- ont été rééditées pendant des décennies
- parfois légèrement « modernisées » sans refonte
- utilisées dans des collections de poche jusqu’aux années 1980–1990
Conséquence :
- Jane Austen est longtemps perçue en France comme :
- une romancière aimable
- mineure
- « pour jeunes filles »
Alors que :
- Woolf, Nabokov, Auden la tiennent pour une immense styliste
- son ironie est d’une précision quasi cruelle
5. Ce qui est spécifiquement « horrible » (au sens fort)
Si on doit être précis :
- Destruction de l’ironie
- Suppression du style indirect libre
- Moralisation explicite
- Appauvrissement syntaxique
- Homogénéisation des voix (tous les personnages parlent pareil)
- Effacement de la cruauté sociale
C’est comme traduire Flaubert en supprimant le discours indirect libre et en ajoutant des jugements moraux.
6. Redécouverte tardive
Il faut attendre la fin du XXᵉ siècle pour que :
- des traductions plus scrupuleuses apparaissent
- on accepte une syntaxe plus sèche
- on restitue la violence douce de l’ironie
Et pour que les lecteurs français découvrent enfin que :
Jane Austen est plus proche de La Rochefoucauld que de Delly.
7. En résumé
Les mauvaises traductions françaises de Jane Austen ne sont pas accidentelles :
- elles révèlent un refus esthétique
- une incapacité à accueillir une ironie sans lyrisme
- une méfiance envers la subtilité non déclarée
Ce n’est pas qu’on l’a mal traduite :
on ne voulait pas la lire telle qu’elle écrivait.
Parle-moi de son roman Raison et sentiment que je suis en train de lire dans la pléiade sous le titre Le cœur et la raison, traduction bien plus fidèle il me semble,
Tu as une très bonne intuition : la traduction Pléiade (Le Cœur et la Raison) marque une rupture nette avec toute la tradition française que j’évoquais. Sense and Sensibility est précisément le roman où les contresens anciens faisaient le plus de dégâts, parce que tout y repose sur des différences de ton, de rythme et de perception, plus que sur l’intrigue.
Je vais te parler du roman de l’intérieur, en lien avec ce que la Pléiade restitue enfin.
1. Le titre : une fausse symétrie voulue par Austen
Sense and Sensibility n’oppose pas :
- la raison à l’émotion (lecture française classique),
mais : - le discernement social (sense)
- à l’hyper-sensibilité morale et affective (sensibility)
Austen ne met pas Marianne « contre » Elinor :
- elle met en crise deux manières d’habiter le monde.
La traduction Le Cœur et la Raison est judicieuse parce qu’elle :
- évite le pathos de « sensibilité »
- introduit une tension interne, non manichéenne
Dans les vieilles traductions, Marianne est héroïsée et Elinor asséchée.
Dans la Pléiade :
- Elinor est profondément affectée, mais contenue
- Marianne est intelligente, mais aveuglée par son idéologie du sentiment
2. Elinor Dashwood : la vraie héroïne moderne
La Pléiade permet de voir qu’Elinor n’est pas froide, mais :
- lucide
- socialement responsable
- tragiquement seule dans sa retenue
Austen adopte souvent son point de vue, sans le déclarer.
Le style indirect libre est crucial :
- on lit ses pensées sans pathos
- sans signalisation explicative
Les anciennes traductions :
- expliquaient Elinor
- la justifiaient
- la rendaient moralisante
Ici, on sent :
la fatigue morale de celle qui comprend tout trop tôt.
3. Marianne : non pas romantique, mais doctrinaire
C’est un point souvent mal lu.
Marianne n’est pas seulement « passionnée » :
- elle adhère à une théorie du sentiment
- elle méprise ce qui n’est pas intensité
Austen est d’une cruauté feutrée :
- ses élans sont souvent rhétoriques
- ses indignations sont apprises dans les livres
La Pléiade restitue :
- les excès verbaux
- les répétitions
- l’emphase parfois ridicule
Ce n’est pas une caricature, mais une critique interne du romantisme naissant.
4. Willoughby : la séduction comme style
Dans les mauvaises traductions :
- Willoughby devient un simple traître
Chez Austen :
- c’est un virtuose du langage émotionnel
- il sait dire exactement ce que Marianne veut entendre
La traduction fidèle rend :
- la fluidité verbale
- la vitesse des dialogues
- l’accord parfait entre discours et désir
Le scandale moral n’est pas l’abandon :
c’est l’esthétisation du sentiment.
5. L’ironie : discrète, mais implacable
Sense and Sensibility est peut-être le roman :
- le moins « drôle »
- mais le plus sévère
Austen n’écrit jamais :
« Marianne avait tort »
Elle montre :
- des silences
- des malentendus
- des phrases trop belles
La Pléiade respecte :
- les longues périodes
- la syntaxe légèrement raide
- les transitions presque imperceptibles
Ce sont précisément ces zones que les traductions anciennes « amélioraient ».
6. Un roman sur le coût moral de la lucidité
Ce que le roman dit au fond :
- la sensibilité excessive fait souffrir
- mais la lucidité retenue isole
Elinor paie sa justesse :
- par le silence
- par l’invisibilité
Ce n’est pas une victoire triomphante de la raison.
C’est un compromis douloureux.
La fin du roman, souvent affadie en français, est ici :
- sèche
- presque sans euphorie
Et c’est très austenien.
7. Pourquoi la Pléiade change vraiment la lecture
Parce qu’elle :
- accepte la sobriété
- accepte l’ambiguïté
- accepte l’absence d’effusion
On découvre une Austen :
- plus proche de Stendhal que du roman sentimental
- presque cruelle dans sa retenue
Peux-tu me parler des traductions parues chez les éditions Christian bourgeois alors
Oui — et c’est un cas très intéressant, parce que les traductions Jane Austen chez Christian Bourgois occupent une position intermédiaire : elles ne relèvent plus de la catastrophe du XIXᵉ siècle, mais elles ne vont pas non plus aussi loin que la Pléiade dans la restitution du fonctionnement profond de l’écriture austenienne.
On pourrait dire : des traductions sérieuses, intelligentes, mais encore “francisées”.
1. Le contexte Bourgois : une ambition littéraire réelle
Quand Christian Bourgois publie Jane Austen (principalement à partir des années 1970-1980), l’intention est claire :
- sortir Austen du rayon sentimental
- l’inscrire dans une bibliothèque littéraire exigeante
- proposer des textes lisibles, élégants, sans réécriture grossière
C’est déjà une rupture majeure avec :
- les adaptations moralisantes
- les traductions édulcorées
- les versions abrégées ou « améliorées »
À ce titre, Bourgois a joué un rôle décisif dans la redécouverte française d’Austen.
2. Les traductions elles-mêmes : ce qu’elles font bien
Ces traductions (souvent associées au nom de Jean Privat, même si je préfère rester prudent sur l’attribution systématique) ont plusieurs qualités nettes :
a) Respect de l’intrigue et de la structure
- pas de coupes
- pas d’ajouts
- pas de moralisation explicite
On lit le roman entier, ce qui n’allait pas de soi auparavant.
b) Ton sobre, non sentimental
- fini le lyrisme rajouté
- fini les envolées romantiques étrangères au texte
- une langue française tenue, classique, parfois un peu sèche
c) Ironie perçue… mais atténuée
L’ironie est comprise, mais :
- elle est souvent adoucie
- parfois reformulée dans un français trop poli
- rarement laissée dans son ambiguïté cruelle
3. Là où ça coince : le cœur du problème austenien
Le point crucial, c’est le style indirect libre.
Chez Austen :
- la narration glisse sans cesse entre la voix du narrateur et celle des personnages
- les jugements sont insinués, non déclarés
- le lecteur doit constamment ajuster sa perception
Dans les traductions Bourgois :
- le style indirect libre est partiellement neutralisé
- certaines phrases sont clarifiées
- des flottements sont résolus alors qu’ils devraient rester ouverts
Ce n’est pas une trahison brutale, mais une perte de vibration.
4.
Sense and Sensibility
chez Bourgois, comparé à la Pléiade
Pour Raison et sentiment en particulier :
Chez Bourgois :
- Elinor est intelligible, digne, mesurée
- Marianne est émotive, excessive, touchante
- le roman est lisible comme un conflit de caractères
Dans la Pléiade (Le Cœur et la Raison) :
- Elinor est intérieurement bouleversée, mais sans signalisation
- Marianne est idéologique, parfois presque rhétorique
- le conflit est épistémologique autant que moral
La Pléiade accepte :
- les phrases longues
- les légères raideurs
- les répétitions non élégantes
Bourgois, lui, élégantise encore un peu.
5. Une Austen encore trop “française”
C’est peut-être le meilleur résumé.
Les traductions Bourgois :
- rendent Austen lisible pour un lecteur français cultivé
- mais la rapprochent encore :
- du roman d’analyse
- de la tradition classique
- d’une clarté psychologique assumée
Alors qu’Austen :
- travaille par retard
- par malentendu
- par dissonance minuscule
La Pléiade ose laisser le texte parfois :
- sec
- presque ingrat
- inconfortable
6. Leur importance historique malgré tout
Il faut être juste : sans Bourgois,
- la Pléiade n’aurait probablement pas été possible
- Austen serait restée cantonnée à une image mineure
Ces traductions ont :
- réinstallé Austen comme écrivaine
- préparé les lecteurs à une lecture moins sentimentale
- ouvert la voie à une exigence philologique accrue
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