A travers le portrait d’une femme aussi orageuse que sa sœur est épanouie, le Britannique revient à un cinéma intime, penché sur la solitude des êtres et les vérités difficiles.
Dieu que Pansy est irritante ! On dirait du papier de verre qui va et vient. Elle s’exaspère de son grand fils qui ne fout rien, des vêtements de bébé qui ont des poches, des volontaires qui tractent au supermarché. Elle n’arrête pas de balancer de grands jets de colère à la face du monde – avec, il faut le dire, une certaine verve. Derrière chaque façade anonyme, chaque maisonnette londonienne, peuvent se cacher un gouffre de mal-être, une tragédie quotidienne. Voilà la leçon de Deux Sœurs, dont le titre original, Hard Truths, colle mieux au propos : les vérités difficiles, c’est la matière du film, sans concession feel good.
Paroxysme feutré
Mike Leigh, qui s’était intéressé, avec Peterloo, à un volet sanglant de l’histoire britannique, revient ici à un cinéma intime, celui de sa palme d’or Secrets et Mensonges, perché sur un fil ténu entre cruauté et profonde empathie. On le qualifiera même de généreux, malgré la maestria dont il use pour déployer l’antipathie de son personnage. Car qui regarde aujourd’hui avec autant d’attention, autant de richesse de détails, des existences qu’un premier coup d’œil jugerait ordinaires ? Si Hard Truths laisse une impression tenace, c’est qu’il est au contraire extraordinaire dans sa manière de nous attirer au cœur d’abruptes situations dont la somme ne dessine rien moins que la vie même. La texture du film, cette sensation de vrai élaborée au fil de mois de travail partagé avec ses acteurs, tous incroyablement justes, et soutenue par un rythme précis – scènes qui s’étirent, coupes franches, légères avancées dans le temps – nous engagent sans trêve, chaque confrontation quotidienne, si banale soit-elle, semblant tendue vers un paroxysme feutré aiguillonnant notre attention, chaque personnage, si mineur soit-il, existant pleinement.
Pansy, donc, incarnée par Marianne Jean-Baptiste avec la bouche tordue de colère, est bien décidée à traverser l’existence affligée par tout et tout le monde. D’origine jamaïcaine, elle habite un pavillon middle class du grand Londres plus aseptisé qu’un laboratoire, bordé d’un jardinet où elle redoute maladivement l’apparition d’un renard, et combat avec une volonté pathologique les preuves de vie (pelure de banane, poussière…) qu’y laisse son mari plombier (David Webber), taiseux et las, grands yeux liquides, et leur fils de 22 ans (Tuwaine Barrett), attendrissant nounours regardant la vie défiler depuis son lit.
L’opiniâtreté que Pansy met à se fader absolument tout le monde, dentiste, caissière, famille, automobiliste, a d’abord quelque chose d’hilarant, donnant le sentiment d’observer de loin une performance face à un public (sa famille, le monde entier) éternellement décevant dans ses réactions, avant que ne se pose de manière aiguë la question psychiatrique. Sa sœur Chantelle (lumineuse Michele Austin), qui écoute avec patience les ragots de son salon de coiffure, est aussi solaire que Pansy est orageuse, sa maison aussi vivante que l’autre est stérile, regorgeant de plantes et de couleurs. Ses deux filles Aleisha (Sophia Brown) et Kayla (Ani Nelson) étalent une bonne humeur qui frise le diktat. A la fête des mères, les sœurs vont, à l’insistance de Chantelle, fleurir la tombe de leur mère, morte il y a cinq ans. Elles n’en partagent pas le même souvenir, le déjeuner de famille qui suit sera catastrophique.
Portrait universel d’une incapacité à vivre
Voilà, c’est tout. L’esquisse d’une existence, quelques heures de vie, quelques traits jetés à la face de l’oubli et du néant, et à travers Pansy, le portrait universel d’une incapacité à vivre. Non que le destin se soit acharné sur elle, l’intérêt du film étant de rassembler d’une main assez lâche le faisceau de raisons qui auraient pu la miner – elles infusent discrètement dans notre esprit, et infuseront longtemps. Mike Leigh, loin de souligner telle origine psychologique ou sociologique de sa tristesse, empoigne la complexité.
«Pourquoi est-ce que tu n’apprécies pas la vie !» s’énerve enfin Chantelle. A cela, pas de réponse simple, peut-être pas de réponse du tout. Le tour de force de Deux Sœurs est de finir par nous attacher quand même à ce personnage abrasif, enfermé dans une solitude qu’elle démultiplie autour d’elle, la solitude aiguë des couples malheureux, des êtres qui n’arrivent pas à vivre, et même, à nous faire nous reconnaître par endroits dans les traits exacerbés de Pansy, dont on pourrait envier, au moins, la faculté inépuisable de rébellion.
Deux Sœurs de Mike Leigh avec Marianne Jean-Baptiste, Michele Austin, Tuwaine Barrett, Ani Nelson… 1 h 38.
Interview
Mike Leigh : «J’ai le privilège de n’avoir jamais fait un film que je n’aimais pas»
Bourru, le dédain poli, l’humour archi sec, ou juste anglais, Mike Leigh porte ses 82 ans voûté dans une des salles de la Cinémathèque française, où la rétrospective en son honneur s’est ouverte avec Deux Sœurs, son 21e long métrage. A grands traits, il boit un verre de lait pour contrer un vertige. Rien ne flageole à part ça, et surtout pas l’envie de parler de ce drame de famille, cruel jusqu’à l’épure, autour des souffrances de Pansy, femme en colère. Retour à la banlieue nord de Londres d’aujourd’hui, après deux films en costumes et plus de cinquante ans de cinéma à hauteur d’humains.
De quoi étaient faites les quatorze semaines de répétition qui ont abouti à ce film, sans scénario préalable ?
Je serais simplement incapable de m’asseoir seul dans une pièce pour écrire cette histoire, partir à la recherche d’acteurs et leur tendre le script. L’enjeu est de trouver le film ensemble avec les comédiennes, le directeur de la photographie, les costumiers, décorateurs… Prenez les foyers des deux sœurs, ils sont tellement différents. La maison de Pansy est stérile, celle de Chantelle respire la joie de vivre. Il fallait créer le monde des personnages, construire leur tempérament, leurs relations. J’avais écrit un scénario potentiel de deux ou trois pages, mais le déroulé de l’action et des dialogues, on ne l’obtient qu’en répétant au fil des improvisations. C’est la méthode qui me paraît la plus naturelle depuis mes 22 ans. J’étais issu d’une formation d’acteur on ne peut plus académique et j’avais l’intuition qu’on pouvait combiner le processus de répétition, de jeu et de mise en scène. Tout cela s’est raffiné avec le temps mais le principe est resté le même, y compris pour mes films d’époque.
Vous ne partagez pas les réticences de certains cinéastes à filmer le contemporain parce qu’ils le trouvent trop laid – les voitures, téléphones portables…
Pour commencer, je ne fais pas de films sur les films, avec des références à ceci ou cela… Je fais des films sur la vie, sur les gens, les lieux. Ça parle de ce dont ça parle. Certains disent «je ne veux pas voir de téléphone portable dans le plan», mais si la vie réelle vous intéresse comme moi, alors tout ce qu’elle implique aussi ! Mon premier film, Bleak Moments en 1971, si vous le regardez aujourd’hui, peu importent les éléments d’ancrage dans l’époque, ce dont il parle n’a pas bougé. Les téléphones sont arrivés dans nos vies depuis, et font partie de la joie de regarder comment les gens se comportent.
«Faire des films sur les films», c’est arrogant ?
Pas du tout, c’est juste différent, il n’y a pas de mal si les gens veulent faire ça. Il y a une exposition à la Cinémathèque en ce moment sur Wes Anderson, qui fait d’excellents films, mais on ne pourrait pas être plus opposés sur ce point. Pour moi, il fait des films sur les films.
Vous retrouvez l’exceptionnelle Marianne Jean-Baptiste trente ans aprèsSecrets et Mensonges, pour un rôle qui a encore à voir avec un deuil maternel…
C’est une coïncidence, il n’existe pas de relation ombilicale entre les deux films. Penser que Pansy porte le deuil de sa mère est une mauvaise compréhension du film, je dois dire. Elle lui en veut parce qu’elle n’a pas été sa fille préférée et qu’elle a été celle qui l’a trouvée sur son lit de mort. Ce n’est pas pareil.
On peut porter le deuil de quelqu’un et lui en vouloir en même temps, vous ne croyez pas ?
Si bien sûr, si vous le dites comme ça, on touche à quelque chose de plus profond et sophistiqué. C’est sans doute ce qui se passe chez elle en profondeur, mais elle ne s’en rend pas compte.
Ce n’est pas comme si j’avais vécu sur une autre planète, un îlot de classe moyenne blanche. J’ai vécu trente ans dans le nord de Londres, j’y ai élevé mes gosses, ils sont allés à l’école avec des gosses noirs qui venaient à la maison, ce n’était pas un sujet. Et comme je le disais, je n’aurais pas pu écrire cette histoire seul, j’apprenais des actrices. Il y a des dialogues en patois jamaïcain – quand elles me disaient, «ça serait plus naturel comme ça», je disais «super, on fait ça». Comme Marianne et Michele [Austin] étaient partantes, j’ai su que c’était le moment de faire ce dont j’avais envie depuis longtemps, un film avec des gens noirs qui ne verse dans aucun cliché sur la drogue, la police, les gangs. Certaines dimensions sont peut-être là implicitement, mais toutes les dynamiques relationnelles du film sont universelles.
Le film a été tourné en 2023, pourquoi un tel délai avant la sortie ?
Les distributeurs français pensaient qu’on l’enverrait à Cannes, qui n’en a pas voulu. Puis Venise et Telluride l’ont refusé. On a commencé à se dire qu’on avait dû faire un film de merde. Finalement Toronto l’a programmé, le public a adoré. Je viens d’apprendre que Cannes avait trouvé le film, je cite, «trop sombre». N’y voyez pas de lien avec la couleur des personnages, évidemment. Mais franchement, ce n’est pas une raison suffisante, ce n’est pas acceptable. Je ne veux rien dire de plus sur le sujet.
Une rétrospective à la Cinémathèque française, ça fait de l’effet ?
Je suis à l’aise avec l’idée. J’ai le privilège de n’avoir jamais fait un film que je n’aimais pas. Beaucoup de cinéastes détestent revoir leurs films à cause de l’interventionnisme des producteurs qui leur ont fait changer la fin, caster des gens dont ils ne voulaient pas, etc. Ça n’a jamais été mon cas, je n’ai jamais fait un film sans garantie que personne n’interférerait. Il y a des projets que je regrette de n’avoir pas faits. J’aurais aimé réaliser une fresque d’une ambition similaire à Peterloo [environ 17 millions d’euros de budget ndlr] mais contemporaine, avec beaucoup de complexité, mais personne ne me donnera l’argent. L’industrie se porte terriblement mal. Les streamers sont en train de nous couillonner. J’ai eu un projet de série, la BBC n’était pas intéressée.
Un film vous a passionné dernièrement ?
Question trop vaste. J’ai grandi à Manchester, j’ai passé mon enfance au cinéma mais mon plus grand choc a été d’arriver à Londres pour mes études en 1960. Je n’avais jamais vu un film qui n’était pas en langue anglaise de ma vie, et j’ai découvert le cinéma d’auteur français, russe, japonais. S’il faut parler du cinéma que j’aime, je ne saurais par où commencer. Dernièrement, j’ai aimé Anora.
Les cinéastes de gauche sont-ils en voie de disparition ?
J’imagine qu’il doit en rester. Il y a quoi qu’il arrive mon compatriote le grand Ken Loach, qui sera toujours plus à gauche que le meilleur d’entre nous.
Rencontre avec le cinéaste britannique, célébré par une rétrospective à la Cinémathèque française à l’occasion de son nouveau film «Deux Sœurs», et indéfectible allié de la «vie réelle» depuis plus de cinquante ans.
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