Un homme, seul dans sa cellule, loin de la révolution qu’il a instiguée, trouve une dérivation à son impuissance et à sa frustration. Il ne peut même pas sortir la tête à sa lucarne pour regarder vers la mer, sous peine d’être tué sur-le-champ. Deux fois par jour, il a le droit de se dégourdir les jambes à l’extérieur, sur le toit du fort et, pendant trois quarts d’heure, il peut alors contempler le ciel, isolé au milieu des embruns. C’est son seul espace de liberté, une forme d’échappatoire, un motif pour continuer à lutter. Dans l’océan stellaire au-dessus, une myriade de lumières vont stimuler ses pensées. Cet homme, c’est le révolutionnaire Auguste Blanqui, arrêté le 17 mars 1871, à la veille de la Commune, pour sa participation aux émeutes parisiennes du 30 octobre 1870. Interpellé dans le Lot, emprisonné à Cahors, il est transféré au château du Taureau dans la baie de Morlaix en Bretagne, une forteresse pénitentiaire dont il sera le dernier prisonnier politique. En l’espace d’une vie de soixante-quinze ans, Blanqui aura passé quarante-trois ans et huit mois en prison, d’où son surnom de «L’Enfermé».
Loin de l’insurrection qui embrase Paris et qui va être réprimée sans merci par Thiers, à 66 ans, Blanqui rédige un ouvrage de réflexion cosmique sur l’univers et la condition humaine. «Je me réfugie dans les astres où l’on peut se promener sans contrainte», écrit-il dans une lettre à sa sœur. Le penseur politique ne part pas de zéro, il a une connaissance du savoir astrophysique, physique et chimique de son temps, de la façon dont est structuré le système planétaire. Si les dernières découvertes cosmologiques en sont bien sûr absentes, l’Eternité par les astres, publié en 1872, garde une étonnante actualité. Les conditions même de sa rédaction (l’image du révolutionnaire dans sa geôle, le visage tourné vers les astres), et les concepts novateurs qu’il manie, touchent notre présent par son potentiel subversif et écologique ; il féconde aussi des réflexions contemporaines. Docteure en théorie de l’art, enseignante en esthétique et commissaire d’exposition, Léa Bismuth, autrice de l’Art de passer à l’acte (PUF, 2024), prend cette méditation astronomique cryptée pour point de départ de son stimulant Etoiles communes. La lecture de l’Eternité par les astres, en 2016, dans le contexte de Nuit debout, fut pour elle un «choc». L’année suivante, elle reprenait le titre du texte de Blanqui pour le donner à une exposition installée dans le centre d’art contemporain d’Amilly Les Tanneries (Loiret) avec les œuvres de dix artistes contemporains et le film au titre en palindrome In girum imus nocte et consumimur igni (Nous tournons dans la nuit et nous sommes consumés par le feu) de Guy Debord. Dans une dernière partie d’Etoiles communes, elle continue d’élargir la dimension artistique avec des œuvres «dont l’objectif est la rédaction concrète d’un contrat sidéral», comme le courant afrofuturiste ou encore le projet du plasticien SMITH, qui décline en plusieurs formes le concept de désidération autour du rapport entre humanité contemporaine et cosmos, avec le cosmologiste Jean-Philippe Uzan et l’écrivain Lucien Raphmaj.
«Tout est possible dans ce monde-là»
Comment une rêverie poético-scientifique datant de 15O ans peut-elle séduire à ce point ? «La vision écologico-politique de Blanqui va […] de pair avec une critique acerbe et féroce de l’humanité destructrice, écrit Léa Bismuth. C’est bien ce qui rend cette pensée si mobilisable aujourd’hui.» L’autrice convoque également Louise Michel qui dessine des branches de lierre dans sa cellule ; le géographe Elisée Reclus, lui aussi sur les barricades de 1871, qui prône une harmonie entre la Terre et les êtres humains et qui lie, comme Blanqui, le modèle astronomique et le modèle insurrectionnel. Plus tard, l’autre révolutionnaire détenue Rosa Luxemburg rédige entre quatre murs une brochure politique tout en confectionnant un herbier, d’avril 1915 à octobre 1918, grâce au concours d’amies ; il constitue un document sur le sentiment politique de la nature.
L’Eternité par les astres a interpellé Walter Benjamin, souligne Léa Bismuth. Dans une lettre du 6 janvier 1938, à son ami Max Horkheimer, il écrit : «Une trouvaille rare dont l’influence sur mon travail sera déterminante : je suis tombé sur le texte écrit par Blanqui dans son ultime prison, le fort du Taureau. C’est une spéculation cosmologique. Il s’appelle l’Eternité par les astres et, que je sache, on ne lui a jusqu’ici prêté attention.» Borges fut lui aussi impressionné par l’ouvrage, au point d’influencer plusieurs de ses textes, «la Bibliothèque de Babel», gigantesque univers livresque qui contient tous les ouvrages déjà écrits et tous ceux à venir, ou «Le jardin des sentiers qui bifurquent». Léa Bismuth cite une des phrases de cette nouvelle : «Borges est à la recherche, comme Blanqui d’une “trame de temps qui s’approchent, bifurquent, se coupent, ou s’ignorent pendant des siècles”, pour embrasser toutes les possibilités.»
Le cosmologiste et directeur de recherche au CNRS Jean-Philippe Uzan, pourtant un pur scientifique, porte également l’Eternité par les astres au pinacle. Dans l’émission le Souffle de la pensée du 3 octobre 2025 sur France Culture, il racontait avoir découvert par hasard le texte de Blanqui, «qui parle de l’infini avec beaucoup de poésie», quand il était étudiant en thèse à l’observatoire de Meudon. «Son texte commence par un espoir, dit Jean-Philippe Uzan au micro de Géraldine Mosna-Savoye, c’est-à-dire que si tout est possible dans ce monde-là, il existe des systèmes planétaires où il y a une Terre sur laquelle la Commune de Paris a abouti, où la Révolution a été victorieuse, où lui-même n’est pas enfermé. C’est une façon de survivre, d’imaginer qu’il y a de l’espoir, et faire tout en œuvre pour que ce soit possible.» Le traité du vieux communard s’impose alors comme un système métaphysique où tout ce qui est possible existe, où se déploient des univers démultipliés, des temporalités parallèles, un multivers, argument spéculatif aux limites de la science. «Car Blanqui nous pousse à poser cette question, la seule qui soit réellement révolutionnaire : est-il possible de changer le cours des choses ? Un autre scénario est-il imaginable ?», écrit encore Léa Bismuth. Qui ajoute plus loin : «L’une des phrases les plus flamboyantes de l’Eternité est la suivante : “Seul le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.” Ce chapitre des bifurcations, celui qu’il faudrait encore écrire, porte en lui une puissance métabolique transformatrice. Lorsque deux branches d’une route se divisent, le monde entier peut bifurquer et se reconfigurer. Une révolution politique peut aboutir, et Blanqui se trouver libéré.»
Une «occupation invisible du ciel»
Aux antipodes du cachot duquel Auguste Blanqui s’efforçait de sortir par la pensée, Léa Bismuth s’est retrouvée, à l’invitation de la Villa Albertine, en résidence près de Marfa, au Texas, une petite ville cernée par le désert de Chihuahua. Elle y est arrivée le 9 octobre 2022, le jour de la mort de Bruno Latour, dont elle souligne les importants apports, en particulier la capacité collective de concernement. Comment confronter l’expérience de 1871 à la réalité de l’immense paysage dans laquelle elle se retrouvait ? Comment de même s’en échapper, interrogation existentielle dans les deux cas ? Et, tout à Marfa, «petite Mecque du monde de l’art dès les années 70», concourrait au rapprochement : l’étendue désertique, la visite d’observatoires astronomiques, la situation géographique d’un territoire frontalier, le sort des migrants venus du Mexique, les patrouilles policières, le rôle de la région dans la conquête spatiale et les missions Apollo, «et l’ampleur contemporaine de firmes astrocapitalistes majeures telles que Blue Origin et SpaceX». Quittant le terrain de la méditation astrale, écologique et politique, l’autrice alerte aussi sur le parasitage de notre «Commune du ciel» : environ 10000 satellites sont en orbite autour de nos têtes, dont les deux tiers appartiennent à l’entreprise privée Starlink, de la société SpaceX. Elle a prévu d’en disposer à elle seule de 12000 en 2025 et de porter ce chiffre à 40000, «la grande menace est sans doute l’occupation invisible du ciel». Une pollution mercantile, basée sur l’accroissement de notre dépendance au numérique, et qui gâche nos «étoiles communes». L’essai de Léa Bismuth, dont l’allumage doit au Blanqui du château du Taureau, progresse ainsi de références en fragments pour défendre une écologie cosmique. «La clé cosmique est la suivante : si la transformation est en premier lieu terrestre, la quatrième écologie [en référence aux trois écologies défendues par Félix Guattari, sociale, mentale et environnementale, ndlr] serait bel et bien une écologie à la fois astrale et révolutionnaire.»
Au cours de ses recherches, Léa Bismuth a trouvé cette histoire édifiante, à la fois joyeuse, tragique et absurde. On pourrait en écrire une fiction, une nouvelle au minimum… Au début du XXe siècle, à la mine de Chacabuco dans le désert chilien d’Atacama, on exploitait du salpêtre pour l’expédier en Europe où on s’en servait pour fabriquer des engrais et de la poudre à canon. Un jour, un groupe d’une vingtaine de travailleurs forcés avec à leur tête un médecin amateur d’astronomie s’est formé et a développé une forme de résistance en regardant le ciel. L’un d’eux a témoigné : «En observant le ciel, on se sentait complètement libre.» L’astronomie fut ensuite persona non grata dans le camp. Les militaires pensaient que les prisonniers pouvaient s’évader, guidés par les constellations.
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