Yuji Susaki : les voyeurs sont-ils des voyants ?
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Chaque semaine dans les «400 culs», Agnès Giard, anthropologue rattachée à l’université de Paris Nanterre, spécialiste du Japon, passe les discours et les pratiques sexuelles contemporaines au crible d’une analyse sceptique et distanciée, nourrie par les dernières recherches en sciences humaines et sociales.
«Attention, ce livre contient des scènes cachées.» Avant d’ouvrir le premier pop-up, intitulé «Editions trou» (Ana hen), Yuji Susaki, 62 ans, prévient : «On peut voir les scènes cachées par des trous, mais certains trous sont eux-mêmes cachés.» Lorsque je le rencontre à Jimbôchô, dans le quartier des bouquinistes, Yuji Susaki frémit d’une excitation contagieuse. Il est venu avec un sac à dos chargé de ses précieux livres. Chaque ouvrage – d’une valeur de 300 000 yens (1 850 euros) – regorge de scènes érotiques loufoques. Ce ne sont plus des livres mais des boîtes remplies de tiroirs dissimulés, des labyrinthes percés d’ouvertures et peuplés de jeunes femmes ou de couples à zieuter sous tous les angles. A la fois designer, photographe et artiste conceptuel, Yuji Susaki s’impose avec ces livres comme un héritier des grands maîtres du trompe-l’œil. Pour lui, l’érotisme n’est en effet rien d’autre qu’un jeu d’illusion. L’illusion n’est d’ailleurs jamais aussi excitante que lorsqu’elle se heurte à des murs. «Dans la pornographie occidentale, les acteurs et actrices miment un plaisir visible, explique-t-il. Dans les vidéos japonaises, les femmes font plutôt mine d’être gênées et de subir. L’acte sexuel se déroule alors qu’elles gardent leurs sentiments secrets. J’aime cela… Cette énigme.»
L’attrait des trous
Né en 1963 à Tokyo, Yuji Susaki affirme souvent que la dimension érotique de son travail vient du fait qu’il ait grandi en plein boom économique. «Enfant, j’ai vécu dans les danchi, ces complexes résidentiels de banlieue qui symbolisaient la pleine croissance dans les années 1960-70, explique-t-il. Mes premiers souvenirs sont liés à ces alternances géométriques de lumière et d’ombre. Dans les barres d’immeubles, le côté sud était fleuri, le côté nord couvert de mousse et d’aspect lugubre.» Conscient, dès son plus jeune âge, que le bonheur de façade cache toujours des choses plus sombres, Yuji Susaki se définit comme un artiste «qui explore la culture du recel». Adolescent, il découvre un jour par hasard un trou dans le mur des vestiaires : «Je me rappelle encore l’émoi ressenti, quand j’ai ajusté ma vision à travers l’orifice…» Devenu adulte, il devient photographe spécialisé dans la mode et l’érotisme. Devant lui, des femmes posent. Parfois vêtues, parfois moins.
«J’ai fait mon métier de voir les choses à travers un trou, celui de l’objectif, dit-il. Je le fais sans honte mais, à l’intérieur de moi, les émotions sont restées les mêmes que dans le vestiaire de mon ancien lycée.» L’excitation est toujours là, affirme-t-il. «Ce qui m’anime c’est ce désir de sonder les trous.» Pour y voir quoi ? A cette question, Yuji Susaki n’a pas de réponse toute faite. Qu’est-ce qu’il y a, derrière les murs, de si attirant ? Pourquoi cherche-t-il à voir ce que cachent les gens ? En 1999, il se lance dans un projet étrange : créer des tenues qui ne seront portées qu’une seule fois. Il fabrique de ses propres mains des vêtements érotiques et publie deux livres intitulés Cosplay (littéralement «jeu de costume») qui résument son questionnement. «Pourquoi est-ce que les gens s’habillent ? demande-t-il. Les vêtements nous permettent de nous identifier par rapport aux autres. D’un côté, nous les adoptons afin de nous soumettre à des normes et, au passage, nous en oublions qui nous sommes. D’un autre côté, nous essayons vainement de comprendre ce qu’est notre vrai moi. Est-il caché sous le costume ?» Yuji Susaki dit aimer cette dualité : l’apparence et ce qu’il y a derrière. Mais «ce qu’il y a derrière», précise-t-il, reste un mystère.
«Les gens ont besoin des secrets»
Petit, Susaki aimait fabriquer des bases secrètes dans les collines boisées près de chez lui. «Je pense que les gens ont besoin d’avoir des secrets, explique-t-il. Pour cela, il faut des murs, de la distance.» Quand il photographie une modèle, Susaki préfère qu’elle ne soit pas nue. Si elle est nue, il faut que cette nudité «en apparence visible reste invisible». Le concept des livres pop-up tient tout entier dans cette idée : chaque double page, en s’ouvrant, doit faire apparaître une scène érotique mais masquée. Lorsqu’il décide, en 2019, de créer ces pop-up, Yuji Susaki les met au point comme une succession d’épreuves mentales et visuelles, forçant le spectateur à se tordre le cou. «Les deux livres représentent trois années de travail, commente-t-il. Il m’a fallu, tout d’abord, trouver un éditeur. Très peu étaient capables de relever le défi. Chaque livre pèse 1,5 kilo. Ils résument tout ce que l’art des pop-up peut offrir en matière de surprises…» Le premier, Trou (imprimé à 2 exemplaires en 2022), met en scène plusieurs fantasmes tournant autour des lycéennes : celles qui font leurs besoins en cachette accroupies derrière des cabanes abandonnées, celles qui se changent dans les vestiaires, celles dont on peut voir la culotte dans les salles de classe… Les modèles qu’il photographie, bien sûr, sont des femmes adultes et les images mettent en abyme, sur un mode humoristique, des stéréotypes à prendre au troisième degré. L’univers de Susaki est celui de la citation.
Le second livre pop-up, Shunga (imprimé à 2 exemplaires en 2023) s’inspire d’estampes érotiques célèbres de Hokusai ou Kunisada, revisitées avec humour. Dans ce petit théâtre obscène, parodique, des amants générés par IA se glissent entre les cloisons de papier. Des beautés en kimonos de luxe s’offrent sur les tatamis. Des tentacules se glissent dans les plis… «Il y a une scène où j’ai mis mon propre chien, raconte Susaki. Dans une autre, mon assistant endosse le rôle d’un pervers. Ce pop-up-là est très participatif.» Le spectateur lui-même n’a d’autre choix que s’impliquer. Chaque page tournée déclenche un mécanisme, fait pivoter des corps, s’ouvrir des cuisses comme des paravents… Les yeux s’écarquillent, les bouches s’ouvrent en «O». Susaki reproduit même la célèbre estampe le Rêve de la femme du pêcheur qui montre deux pieuvres en train faire jouir une humaine. Dans son montage photo, les céphalopodes copulent sur des textes écrits par le photographe lui-même. «Parmi les philosophes chinois classiques, Lao-Tseu aurait affirmé, il y a environ 2 500 ans, que les orifices d’une personne sont les portes du désir : si on bouchait tous ces orifices, il serait possible d’atteindre l’illumination. Personnellement je pense qu’une personne n’est vraiment en vie que lorsque tous ses trous fonctionnent. Le désir c’est cela qui nous rend humains.»
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