A L’Isle-sur-la-Sorgue, évictions et retraits en série de la Villa Datris après la mobilisation d’artistes contre la présence de l’Israélienne Sigalit Landau
Peu de temps avant le retrait de Nadav Lapid d’un festival marseillais, une autre affaire sur fond de conflit israélo-palestinien secouait l’exposition «Méditerranée, odyssées contemporaines», entraînant le retrait de la plasticienne israélienne Sigalit Landau mais aussi le débarquement des artistes ayant dénoncé sa présence.
Le 6 mai, à quelques jours seulement du vernissage de l’exposition «Méditerranée, odyssées contemporaines» à la Villa Datris, une fondation privée dédiée à l’art contemporain à L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse), cinq artistes, sur les 74 initialement prévus, reçoivent un courrier de la présidente Danielle Kapel-Marcovici leur indiquant : «J’ai le regret de vous annoncer que nous n’exposerons pas votre œuvre […] l’intolérance, les menaces, le chantage ne font pas partie des valeurs, ni du projet artistique de notre fondation.» Un peu plus haut dans ce courrier adressé à la suite d’un conseil d’administration extraordinaire, on pouvait lire «les artistes ne sont pas leurs gouvernements, ni les porte-parole de leurs actions», formule en réalité empruntée, mais sans le dire, à l’artiste israélienne Sigalit Landau autour de laquelle, précisément, s’est nouée l’affaire.
Plasticienne reconnue sur la scène internationale, Sigalit Landau a représenté son pays dans plusieurs manifestations dont la Biennale de Venise en 2011, et dans le cadre de la manifestation Osaka Art & Design 2025, avec une exposition associée à la programmation culturelle satellite du pavillon israélien de l’Exposition universelle de 2025.
«Ne soyez pas complices !»
L’affaire résonne aujourd’hui avec le retrait du cinéaste israélien Nadav Lapid du Festival international du cinéma de Marseille, début juin, face aux protestations d’une dizaine de participants qui annonçaient leur intention de boycotter l’événement. Les nombreux soutiens du cinéaste, qui s’étaient alors exprimés dans une tribune publiée dans le Monde,avaient choisi des termes similaires : «Le cinéma n’est pas une ambassade.»
A la Villa Datris, c’est l’artiste tunisien Nidhal Chamekh qui, le premier, a fait part de son désaccord. Dans un courriel adressé mi-avril au directeur Stéphane Baumet il expliquait ne pouvoir cohabiter avec l’artiste Sigalit Landau, «qui a de manière constante accepté et assumé un rôle d’ambassadrice culturelle officielle de l’Etat d’Israël […]. Ces positions associées à des financements publics et gouvernementaux continus, participent à une stratégie de normalisation et de blanchiment». Un peu plus loin, il précisait sa position : «Il ne s’agit évidemment pas ici de se positionner contre l’appartenance nationale d’un·e artiste mais bien de ne pas normaliser les institutions et représentants d’un régime colonial – une démarche qui s’inscrit dans l’héritage des mobilisations historiques contre l’apartheid sud-africain.»
Dans la foulée, le collectif Artistes pour la Palestine appelait les autres participants de l’exposition à refuser d’exposer aux côtés de Sigalit Landau ou à se retirer, dans une publication sur les réseaux sociaux : «Ne soyez pas complices !» D’autres artistes dont la Tunisienne Farah Khelil, prix Aware 2019 ou la Franco-Algérienne Katia Kameli écrivaient alors à la direction. «Je suis navrée d’apprendre la participation de l’œuvre de Sigalit Landau, une figure étroitement liée à la promotion de l’état sioniste d’Israël, je dois me positionner et m’engager du côté de la Palestine ; Pouvez-vous s’il vous plaît retirer cette pièce de l’exposition ? C’est important pour tous les artistes qui vous ont fait la demande. J’aimerais de tout mon cœur continuer de participer à cette belle exposition», écrit ainsi le 5 mai une autre artiste, dont les billets et la chambre d’hôtel étaient réservés pour le vernissage.
«J’ai été choqué à la lecture de ce courrier»
D’abord, Stéphane Baumet, sensible à leurs arguments, leur adresse un premier mail indiquant que Sigalit Landau, informée de la mobilisation contre sa présence, se retirait d’elle-même, et qu’il espère qu’ils se maintiendront dans l’exposition. Contactée par Libération, l’artiste israélienne n’a pour l’instant pas donné suite. Mais le lendemain, le conseil d’administration (auquel le directeur ne participe légalement pas) fait volte-face, et annonce conjointement le retrait de l’œuvre de Sigalit Landau, de son fait, «pour protéger les équipes», et celui d’autres œuvres, à l’initiative de la fondation, en raison des prises de position de leurs auteurs. «J’avoue que sur le moment, j’ai été choqué à la lecture de ce courrier, car le message que j’avais envoyé ne me semblait pas agressif», commente aujourd’hui Katia Kameli.
Quelques jours plus tard, les œuvres, toutes déjà installées, sont décrochées par les monteurs, et l’agence de scénographie retire son nom du projet. Cinq pièces sont d’abord décrochées, puis sept autres.
Car entre-temps, plusieurs artistes, pas directement concernés par le courrier de la présidente, décident par conviction politique autant que par solidarité avec les artistes annulés de retirer à leur tour leurs pièces : parmi eux Ali Cherri, qui ne souhaite pas commenter ce retrait, le couple Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, mais aussi Mohamed Bourouissa et l’artiste palestinien Taysir Batniji. Leurs avis divergent sur l’appel au boycott. Certains voient «un deux poids-deux mesures» inacceptable entre le boycott culturel des artistes russes «admis par la communauté internationale», quand la critique de l’Etat d’Israël ou l’appel à écarter les artistes israéliens se trouvent taxés d’antisémitisme. D’autres s’opposent au contraire par principe au boycott des artistes et refusent les assignations.
«J’ai besoin de la confiance des artistes que j’expose»
«Cette deuxième vague d’artistes a subi beaucoup de pressions», croit savoir aujourd’hui la présidente de la Villa Datris, Danielle Kapel-Marcovici, mécène et PDG de l’un des leaders européens du marché des fournitures avec son groupe Raja. Et si elle se souvient que «c’était un peu la panique, car tout est allé très vite», elle ne regrette pas sa décision. «Je ne voyais pas comment, après ce chantage, je pouvais avoir envie de les exposer. J’ai besoin de la confiance des artistes que j’expose, de pouvoir leur serrer la main, et de les regarder dans les yeux», estime la présidente qui rappelle ses multiples engagements, notamment pour SOS Méditerranée ou aux côtés des Guerrières de la paix «qui réunit des Israéliennes et des Palestiniennes».Semblant avoir sous-estimé la portée incandescente d’une exposition qui prend aujourd’hui pour théâtre la Méditerranée, Danielle Kapel-Marcovici trouve regrettable de voir se répandre ces polémiques, «Ça va très loin, on exclut des artistes parce qu’ils sont Israéliens et Juifs», ce qui ne semble pourtant jamais le motif invoqué. Y a-t-il selon elle, un fond d’antisémitisme ? «Oui, j’en suis convaincue.»
Pour la présidente, la gestion de cette crise n’est pas contradictoire avec le projet de l’exposition, dont l’un des chapitres s’intitule «Berceau des luttes». Dans la feuille de salle, on lit : «La Méditerranée ne peut s’extraire de son histoire ni des enjeux géopolitiques du monde actuel.»
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