A l’occasion de la Fujikina, rendez-vous de la culture photographique, qui ouvre ses portes au Palais Brongniart à Paris pour le bicentenaire de la photographie (un événement dont Libération est partenaire), zoom sur un medium en plein mouvement.
En 1826, Joseph Nicéphore Niépce fixe sur une plaque d’étain un paysage après plusieurs heures d’exposition au soleil. Le Point de vue du Gras (le Gras étant un hameau de Bourgogne) devient le premier cliché connu. Deux cents ans plus tard, la photographie est toujours là, toujours surprenante. On aurait pu la croire tristement banale, tant Internet déborde de milliards de clichés déjà pris, recyclés à l’infini par des IA génératives. On assiste pourtant à une créativité débridée. Expérimentations artisanales, recours au végétal, aux bactéries, au césium 137, hybridation des techniques : la photo s’affranchit des frontières. Le numérique a infiltré nos représentations, transformé leur production, façonné leurs usages ? Des photographes (ils sont nombreux depuis une quinzaine d’années) renouent avec l’argentique, mais aussi l’héliogravure, le daguerréotype ou le cyanotype. Des procédés anciens qui, loin de jouer des airs passéistes, deviennent porteurs d’enjeux brûlants.
Chez Anaïs Tondeur, les rayogrammes de sa série «Tchernobyl Herbarium» révèlent la radioactivité qui innerve les végétaux autour de l’ancienne centrale nucléaire. Maxime Riché utilise des pellicules diapositives infrarouges pour métamorphoser le vert de la végétation californienne en nuances rougeoyantes, et ainsi exprimer les ravages des mégafeux. Anaïs Bodot imprime sur des plaques de verre des clichés piochés dans la mémoire de son iPhone : une opération de sauvetage d’images condamnées au Cloud qui dit notre attachement – sentimental, sans doute nécessaire – à la matérialité des souvenirs.
Recherche analogique aussi chez la jeune photographe Zoé Chauvet. Dans «Morphology of Life», elle recourt à la solarisation (on réexpose l’image à la lumière pendant le processus de développement, ce qui crée des inversions de ton), pour redonner vie à des archives de l’Institut Pasteur destinées à la destruction. Le résultat, énigmatique, évoque une biologie spéculative, comme cette vue de bactérie au microscope, retravaillée et resolarisée dans des teintes rouges.
«Aux sources de l’artisanat»
Nostalgie d’un temps révolu, où l’artisanat était de mise et les pixels absents ? Rétro de façade, tendance sépia et gros grains ? Bien au contraire, répond Emilia Genuardi, commissaire d’art et directrice du salon Approche, qui voit là bien davantage que des effets visuels esthétisants : «Cette envie de retourner aux sources de l’artisanat de façon contemporaine crée un monde de découvertes, où la forme, souvent, sert le fond.»
Tirages au charbon, aux cendres d’incendies ; cyanotypes sur tissus ou sur plâtre, clichés cousus ou peints… Les artistes remettent la main à la pâte, sans pour autant renoncer au numérique qu’ils détournent et mettent à l’épreuve. Visible aux Rencontres d’Arles cette année, Jordan Beal présente des polaroïds d’images générées par IA en réponse à ses prompts volontairement simplistes – «paysage de Martinique», par exemple. «J’ai souhaité ramener le malaise que provoque l’IA dans cette série argentique, pour interroger la facticité de cet imaginaire tropical», explique-t-il.

Pour beaucoup, recourir à des procédés analogiques est aussi une façon de dénoncer le modèle économique du numérique. «On clique, on a une image, puis on la jette et on la perd dans le Cloud. C’est assez déprimant et angoissant ! Je fais au contraire de la photo pour attraper de la lumière sur du papier, garder l’essence, la préciosité des choses», avance Zoé Chauvet. L’historien de l’art Michel Poivert ne dit pas autre chose. Il voit dans ces démarches «néoanalogiques» une véritable contre-culture, qui tente de construire une alternative face à l’extractivisme dont se nourrit le numérique : «Pour une nouvelle génération, née avec Internet et qualifiée de post-digitale, une distance a été prise avec l’idéologie de l’innovation technologique.» Chez la photographe Almudena Romero, cette résistance se donne à voir en (très) grand. Sur un champ expérimental aux alentours de Toulouse, elle a créé avecFarming Photographs (2023-2026), un «cliché» d’un hectare entièrement planté de blé : un œil géant fixe le ciel, en dégradés de vert. Une façon de ramener la photographie à son essence, à savoir une image produite par l’action de la lumière sur une surface sensible. Et de rappeler une autre technique ancienne, longtemps délaissée, la phytotypie – des impressions utilisant la photosensibilité des végétaux, notamment celle de la chlorophylle. Son caractère instable, éphémère, l’avait écartée de l’industrie. Mais face aux crises écologiques, de nombreux artistes choisissent au contraire de placer le vivant au cœur de leur création. Ainsi de la plasticienne et chercheuse Lia Giraud, qui a mis au point, avec des biologistes, le procédé d’algægraphie : des microalgues unicellulaires habituellement utilisées comme marqueurs de pollution jouent le rôle des grains d’argent dans la photographie traditionnelle, et révèlent une mer Méditerranée qu’on aurait aimée plus propre.
«Multitude de points de vue»
Mais avec le vivant, souvent, rien ne se passe comme prévu. Il échappe au contrôle, impose son tempo. L’agro-artiste Almudena Romero en sait quelque chose, qui a failli perdre sa récolte et donc sa photographie par deux fois, à cause des aléas climatiques, et a retardé sa production – céréalière et artistique – de plusieurs mois. En associant l’œuvre au cycle d’une plante, la promesse de conservation, de trace, de «preuve» souvent associée à la photographie, vacille. Est-ce encore de la photographie ? Oui, s’il y a lumière et écriture… Mais ici, les photographies ne sont plus «prises» : elles poussent et se transforment au gré des éléments. De quoi penser le futur du médium autrement que dans l’opposition rebattue entre analogique et numérique.
Chez Anne-Camille Allueva, la «déprise» photographique va encore plus loin : cette diplômée de l’Ecole nationale supérieure de la photographie, à Arles, ne prend plus de photos depuis des années. «Une fois qu’elle est au mur, la photographie s’appréhende de manière frontale, elle est là, posée, arrêtée à un instant T ; j’ai à cœur de ne pas être dans cette autorité-là, mais dans la multitude de points de vue.» Exemple avec sa série Concrete, dalles de béton miroir prenant parfois la forme de colonnes, à côté desquelles on peut passer sans rien voir, puis se retourner quelques mètres plus loin pour comprendre qu’elles reflètent l’environnement, en le déformant un peu. Rien n’a été «pris», personne ne voit la même chose : le cadre est propre à chacun, à chaque déambulation. Photographique ? «Eminemment, parce que l’appareil photo n’est rien d’autre qu’un objet déformant.» Pour ses 200 ans, la photographie se cherche encore, et c’est tant mieux.
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