A première vue, il s'agitd'une jeune femme jolie et souriante, une cigarette à la main, assise sur un lit, nue, se protégeant la poitrine avec un vêtement sombre. A côté de cette photographie de l'Américain Douglas Huebler, accrochée dans l'élégant espace du Fonds régional d'art contemporain (FRAC) de Limoges, se trouve, également encadré, un feuillet dactylographié qui donne un autre sens _ tout son sens, dirait l'auteur _ à l'image.
On peut lire : " Le 31 décembre 1973, une jeune femme a été photographiée 1/8 de seconde avant minuit. Attendu que l'obturateur de l'appareil était réglé à 1/4 de seconde, l'image était complètement exposée 1/8 de seconde après minuit : c'est-à-dire juste après l'écoulement du premier 1/8 de seconde de l'année 1974. Comme le personnage photographié était tourné vers le sud, la partie gauche de son corps était orientée à l'ouest ; comme le temps " se déplace " de l'est vers l'ouest, la photographie représente la jeune femme à un instant où, approximativement, la moitié de son corps se retrouve dans l'année révolue, 1973, tandis que l'autre est entrée dans la nouvelle année 1974 ; conformément à l'esprit de la saison, elle porte le costume du petit Jésus. "
Une bonne photographie ? Peu importe. Le texte est cocasse, le mariage des deux est détonant. Pour Huebler, sans la réflexion qui sous-tend la prise de vue, sans les mots qui l'accompagnent, la photographie n'est rien. L'image en tant que telle n'est que " l'expression formelle de l'oeuvre ", écrit-il, dans une phrase rituelle qui conclut tous ses textes. Considéré comme le premier artiste conceptuel, il a défini son idée, dès 1969, en une phrase définitive : " Le monde est rempli d'objets, plus ou moins intéressants ; je n'ai aucune envie d'en ajouter un seul. Je préfère, simplement, constater l'existence des choses en termes de temps et/ou de lieu. "
Sur ce principe _ constater plutôt que créer, _ Douglas Huebler s'est lancé dans des entreprises visuelles aussi complexes qu'absurdes, aussi folles que drôles. Exemples : photographier la Tour de Londres et vérifier si les clichés ne dévoilent pas " quelque signe trahissant la présence des âmes autrefois incarcérées en ce lieu ". Douze photographies qui rendent compte " des efforts renouvelés par le chien de la maison pour se réchauffer aux rayons changeants dardés par le soleil dans le courant de l'après-midi ". Rephotographier dans une revue pornographique le visage d'" une personne qui se sentirait gênée si sa mère venait à voir l'image dans son entier ". Dix photographies prises en dix minutes dans Central Park, " chacune ayant pour but de localiser l'endroit d'où semblait provenir le chant très caractéristique d'un oiseau isolé ".
Evidemment, l'oiseau est invisible. Evidemment, la plupart des projets de Douglas Huebler tournent à l'échec. Certains donnent des résultats troublants _ les murs de la Tour de Londres " dessinent " des fragments de visages. A partir de 1971, son projet devient encore plus impossible et absurde : photographier l'ensemble des gens qui forment l'humanité. A un Limougeaud qui s'inquiétait de l'avancement du projet, Huebler rétorque : " Je commence à peine. "
Le réel et sa représentation
Vaste supercherie imaginée par un doux dingue américain ? On aurait trop vite fait de jeter Huebler dans le même panier que les innombrables conceptuels post- duchampiens _ utilisant la photographie ou non _ qui n'ont pas dépassé le stade de l'anecdote ou du procédé. Car Huebler, exposé dès 1970 en France par Yvon Lambert, est un des premiers à faire dialoguer les images mentales et celles, bien réelles, impressionnées sur pellicule. A montrer la distance entre le réel et sa représentation. A révéler l'absurdité de la preuve photographique. A explorer l'instant éphémère de la prise de vue. Bref, à interroger les notions strictes de temps et d'espace.
On ne compte plus les artistes, et non des moindres, qui poursuivent ce type de recherches : Hans-Peter Feldmann en Allemagne, Sophie Calle et Christian Boltanski en France, William Wegman aux Etats-Unis... Mais c'est à chacun d'entre nous, en fait, de laisser courir son imagination, un peu comme dans les scènes de Huebler. Chacun s'est un jour retrouvé sur une rive d'un fleuve, et a photographié l'autre rive, " un endroit jamais vu auparavant et qu'il n'avait pas l'intention de revoir ". Mais seul Huebler retrouvera sur l'autre rive, bien dans l'axe du viseur, " un homme qui le regardait en face et qui présentait une singulière ressemblance avec l'artiste ". Juste récompense.
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