A première vue, les composants sont les mêmes. Dans GIGN, disponible sur Netflix, comme dans Prisoner, dont la mise en ligne s’achève sur Canal+ lundi 10 août, les plateformes proposent une débauche de munitions de tout calibre, des poursuites effrénées en milieu urbain et la décimation de ces légions de spadassins encagoulés qui s’entêtent à vouloir affronter plus fort qu’eux.
Malgré ces similitudes, les deux séries ne procurent pas le même effet. Une histoire d’hormones, sans doute. GIGNtranspire la testostérone, pendant que Prisoner provoque de belles poussées d’adrénaline.
Julien Leclercq, cocréateur et réalisateur de GIGN, avait déjà consacré un long-métrage à l’élite de la gendarmerie, L’Assaut (2011), inspiré de la prise d’otages sur le vol Alger-Paris, en 1994. Réalisée avec la bénédiction de l’institution concernée, la série est une pure fiction qui oppose le commandant David Berger (Tomer Sisley) à un collectif qui a mis la main sur des explosifs surpuissants et semble entretenir une rancune tenace à l’égard du groupe d’intervention de la gendarmerie nationale.
Il faut six épisodes pour dévoiler les moteurs de cet affrontement. Non qu’ils soient complexes : on dirait plutôt que les scénaristes sont un peu gênés par leurs renoncements. Les sujets qui fâchent, ceux-là mêmes qui entraînent l’intervention du GIGN dans la vraie vie, sont soigneusement tenus à l’écart au profit d’une sale histoire qui court sur deux générations de gendarmes et aboutit à une révélation empruntée à La Guerre des étoiles.
Mauvaises manières d’un mâle alpha
Pour maquiller ce qui n’est, en fin de compte, qu’un scénario de soap opera, Julien Leclercq déploie un impressionnant arsenal, à l’abri duquel les acteurs font ce qu’ils peuvent. A son officier fatigué, Tomer Sisley prête tant d’arrogance et d’insensibilité qu’on se demande deux épisodes durant si le GIGN (le vrai) a validé un scénario dans lequel l’un de ses gradés serait en fait un méchant.
Mais non, le spectateur est ici une fois de plus prié d’excuser les mauvaises manières d’un mâle alpha qui n’a pas la vie facile. A l’échelon inférieur, les compagnons d’armes du commandant Berger (incarnés, entre autres, par Guillaume Gouix, Kévin Azaïs, Elodie Menant) mènent une existence plus simple, faite d’accolades et de coups de gueule.
Le reste du monde est représenté par des femmes : l’épouse de David Berger (Judith El Zein), une enquêtrice de l’inspection générale de la gendarmerie nationale (Géraldine Pailhas) qui a le culot de reprocher à notre héros de malmener un suspect, pour ne parler que de celles dont on peut mentionner l’existence. Elles entravent, compliquent ou menacent la vie du GIGN et le scénario trouve toujours une manière de le leur faire payer.
Mise en ligne le 22 juillet, la série est toujours en tête du classement des titres les plus vus sur Netflix, que ce soit en France ou dans le monde (dans la catégorie des séries non anglophones).
Duo d’acteurs
Le point de départ de Prisoner n’est pas plus original que celui de GIGN : lors d’un transfert depuis sa prison, un tueur à gages (Tahar Rahim), qui doit témoigner contre ses commanditaires, est menotté à une agente pénitentiaire (Izuka Hoyle), le convoi qui les achemine vers le tribunal d’Old Bailey est attaqué, le détenu et la gardienne doivent fuir. On reconnaît là le motif de La Chaîne (production antiraciste de Stanley Kramer avec Sidney Poitier et Tony Curtis, 1958), de Midnight Run (comédie de Martin Brest avec Robert De Niro en chasseur de primes et Charles Grodin en comptable de la Mafia, 1988) ou des Nomades du Nord (film animalier de Jack Couffer et Don Haldane, produit par Disney, qui enchaîne un chien de traîneau et un ours, 1961).
Ici l’antagonisme repose moins sur les positions sociales respectives des personnages que sur leur vision du monde. Matt Charman, le créateur de Prisoner, a coécrit, entre autres, Le Pont des espions (2015), de Steven Spielberg. Il semble s’intéresser aux zones grises de la morale. Et si la série tient les promesses spectaculaires du premier épisode (l’attaque du fourgon sous un tunnel est un modèle de clarté et de violence froide), elle trouve sa singularité dans la relation qui se noue entre Amber Todd, la gardienne de prison idéaliste, et Tibor Stone, l’assassin.
Malgré la parfaite invraisemblance de la situation (l’organisation criminelle qui poursuit les enchaînés est dotée de moyens illimités, a pourri la police jusqu’à la tête, Tibor Stone est doué de pouvoirs presque superhéroïques…), le duo d’acteurs au centre de Prisoners donne chair à une idée théorique : l’initiation au mal d’une jeune mère (l’attaque du fourgon coïncide avec son premier jour de travail après son congé parental) par un professionnel de la déshumanisation.
Les trois premiers épisodes trouvent un équilibre idéal entre interrogation éthique et spectacle chorégraphié de la violence. Autour du couple s’organise une petite société composée d’une collègue de tuerie de Tibor Stone que joue l’actrice allemande Leonie Benesch, un policier corrompu ou pas (comment le savoir ? Le rôle a été confié à Eddie Marsan, maître es ambiguïtés), les collègues d’Amber et son mari, père au foyer, forcé de fuir avec un couffin et une provision de couches. La seconde moitié de la saison (il y en aura une deuxième) s’affaisse sous le poids des invraisemblances, sans jamais gâcher tout à fait l’alchimie qui opère entre les deux premiers rôles.
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