Avant d’aligner, cahin-caha, des taches d’encre sur des papiers blancs tout frissonnants, avant donc d’inventer un minimalisme sériel sensuel, humide et indocile, Pierrette Bloch en a bavé. Les premières salles de la rétrospective au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne déroulent, hagardes, ses débuts poussifs : des toiles qui misent tout sur un méli-mélo tachiste de vert et de noir délavés. Pierrette Bloch se tient là dans la palette terne de son époque, l’après-guerre, et dans sa gestuelle, au pire brouillonne, au mieux, débridée. Ce qui bride la jeune artiste suisse (1928-2017) pourtant, c’est cet ami influent qu’elle n’admire que trop, Pierre Soulages, qui lui bouche toute perspective sur le noir. Ils resteront toute leur vie de fort bons amis. Mais Pierrette cessera de peindre sur toile pour tracer son œuvre, à elle, au noir et, malgré tout, en «peinture par d’autres moyens», suivant le titre de l’exposition stéphanoise.
Qui arrive là, elle aussi, par un truchement singulier. L’ayant-droit (moral, et non pas financier) de l’œuvre de l’artiste, David Quéré, à l’initiative cette exposition, a rencontré Pierrette Bloch dans des conditions rocambolesques, (une affaire de baby-sitting du côté de Narbonne) alors qu’il était adolescent dans les années 1970, et elle d’un âge mûr. Depuis, ils n’ont cessé de se voir et d’échanger, devenant, lui, un physicien émérite, prof à Polytechnique, spécialiste a-t-on lu après-coup du «temps d’impact des gouttes rebondissant sur une surface». Coïncidence ou pas, le travail de Pierrette Bloch prend l’apparence de gouttes ordonnées qui inondent la feuille de papier.
Texture fileuse
Mais, avant cela, avant 1973, avant de faire pleuvoir, elle écope. Sur isorel, ces panneaux rudimentaires, marron clair, utilisés sur les chantiers du BTP, bien plus tôt que dans les ateliers d’artistes, elle colle des bandes de papiers noir, blanc ou rouge, composant des abstractions friables, aux plis nombreux. On dirait que l’artiste maçonne au scotch, qu’elle colmate des trous et bouche des fissures. Mais, sans empêcher les papiers de se retrousser, de rebiquer, de froncer le nez. Ces pièces sont incapables de se tenir plates, repassées, propres et collées serrées. En bas, les lamelles de papier s’éliminent et le temps passant, on se dit qu’elles ont jauni au contact de l’isorel. Sauf que leurs teintes étaient déjà passées, leur texture déjà fileuse.
Pierrette Bloch œuvre à partir de bouts de papiers découpés ou déchirés, et souvent inadéquats : trop légers ou trop absorbants, ils réagissent n’importe comment à l’encre qu’elle y applique et qui ne manque pas de faire des pâtés. On dirait qu’elle a tout prévu pour que cela paraisse imparfait (c’est réussi, ça saute aux yeux) et que ce soit même inadmissible. «Allez voir à l’atelier, avait-elle coutume de lancer à ceux et celles qui s’enquirent de sa production, j’y ai fait quelque chose d’absolument invendable !» Le travail consistait donc à se mettre des bâtons dans les roues. Ainsi pouvait-il avancer, sans nécessairement être parachevé. Immanquablement insatisfaite, Pierrette Bloch montre peu, range ses travaux dans les tiroirs, les jette, ou, à la limite, en découpe un pan, taché de grosses gouttes noires irrégulières pour les épingler sur une toile bleu cobalt, leur offrant de justesse une rémission.
Boucles, points, tirets
Qu’est-ce qu’on rate quand se répète pourtant sempiternellement le même geste simple ? Qu’est-ce qui fait pencher cette ligne et dévier tout l’ordonnancement ? Comment le rattraper, rectifier le tir, sans repentir ? L’œuvre ne cache rien de ces écarts de conduite ni de son obsessif et tenace objectif (aligner les points). Elle s’en amuse plus qu’elle ne s’en désespère. Surtout elle avance, gravit la pente, remplit l’espace, la page, en continuant à y semer ses petits cailloux d’encre jusqu’au bord droit, en bas. «J’avance, expliqua-t-elle pour une fois, dans un carrefour, en route vers un autre carrefour. Je suis engoncée dans quelque chose qui est ce qui a précédé ce qui va suivre, et que je ne connais pas.» Plus le temps passe, plus Pierrette Bloch se risque à densifier les taches qui deviennent minuscules. Ses pattes de mouche essaiment et créent un effet d’optique : l’ensemble forme une nuée mouvante, un essaim divaguant. Boucles, points, tirets : ses motifs sont dérisoires et presque primitifs. Ils balbutient l’écriture. Ces formes hésitantes, babil scriptural, elle en dresse l’inventaire deux ans avant sa mort, dans un ensemble de 25 dessins au pastel. Avant de rejoindre le silence et le noir dans une magnifique gravure au noir profond, percés de minuscules points d’un blanc immaculé (celui de la feuille laissé en réserve) dessinant une ligne d’horizon intermittente.
En parallèle, elle invente une manière de faire tableau en tressant des cordes, des ficelles et bientôt des fils de chanvre. Un maillage qu’elle coud ensuite sur un panneau de feutre. Un tableau-tricot bouclé et hirsute (les fils rebiquent), dont la délicatesse est encore surpassée par ces fils de crin de cheval enroulés tout au long d’une corde tendue au mur entre deux épingles. Ça ne tient à presque rien. Cela revient à lier le crin à l’écriture, le poil à la peinture (sans pinceau), le minimalisme (boucles après boucles et c’est tout) au vertige. «Je grappille, je dérive, je n’avais rien prévu», lâcha Pierrette Bloch. Traçant avec ces lignes et nuées, encrées noir, des trajectoires de vie, la sienne, les nôtres, qui filent, droit, mais un peu de traviole.
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