Avec une douceur singulière, la fiction documentée du réalisateur américain, portée par un casting d’anciens détenus, raconte l’histoire vraie d’un prisonnier injustement condamné à une longue peine qui s’émancipe par le théâtre.
Un personnage réel dont la vie est portée à l’écran, le cinéma en a multiplié les fictions et les corps mimétiques, rien de nouveau. Mais une nette préférence est accordée aux récits des grands hommes, à la forme hagiographique. Ainsi selon que le personnage est une célébrité historique ou un complet inconnu, tel film sera qualifié de biopic, tel autre de chronique, drame édifiant des «riches heures» ou rubrique ordinairement placardée de la formule «inspiré de faits réels». Ne sont pas traités à l’identique êtres d’exception et monsieur Tout-le-Monde, les mémoires des hommes illustres et les tranches de vie quotidienne. Disons qu’il y a les chansons de geste et qu’il y a Sing Sing, chanson de prison, les nobles mémoires d’outre-tombe et les vulgaires carnets du sous-sol.
Mise en abyme politique
Colman Domingo, interprète principal du film, joue ce détenu réel, John «Divine G» Whitfield, qui durant sa longue incarcération, monta, écrivit, joua au sein du programme RAT – Rehabilitation Through Arts – de nombreuses pièces de théâtre en prison. Domingo (vu dans Euphoria ou Candyman) est comédien professionnel, tandis que l’essentiel du casting l’entourant est formé d’ex-détenus et ex-membres du groupe théâtral derrière les barreaux, au premier chef l’autre «divin» du film, Clarence «Divine Eye» Maclin, bad boy intimidant et intimidé qui se prend au jeu et à la scène comme ce fut le cas dans sa vraie vie. Le travail crescendo et doublement passionnant de Sing Sing, sa mise en abyme politique, tient à ce qu’il n’est bientôt plus possible d’y distinguer le sujet de la réinsertion de la figure du reenactement, c’est-à-dire la fiction documentée des conditions de captivité de la reconstitution par les concernés de leur quotidien de comédiens forçats. Le trouble du «vrai» est provoqué par la théâtralité, le retour sur les lieux d’incarcération par les détenus réels devenus acteurs d’eux-mêmes, et jouant à jouer. Domingo a ainsi pu déclarer : «J’ai déjà joué des personnages historiques, mais l’idée d’interpréter quelqu’un qui est juste en face de moi… ce n’est pas pareil.» A la scène comme à la vie : Sing Sing s’ouvre logiquement sur Shakespeare, le Songe d’une nuit d’été.
Colman Domingo, acteur noir et homosexuel ayant fondé il y a quelques années avec Raul Domingo, son mari, la société Edith Productions, coproduit ce film en tout point collectiviste signé Greg Kwedar, lui-même flanqué de Clint Bentley, son frère en création depuis les premiers films. Tous deux coproduisent, coécrivent leurs projets qu’ils réalisent à tour de rôle. Il faut découvrir les très originaux Transpecos, virée absurde et sanglante de la police à la frontière mexicaine (Kwedar à la mise en scène), et Jockey, réalisé par Bentley, lequel mêlait déjà de vrais jockeys à la fiction de cow-boy mélancolique et malade campé par leur acteur fétiche, Clifton Collins Jr., tronche qu’on retrouvera dans Train Dreams, dernière production du duo présentée ces jours-ci à Sundance. Quant à Colman Domingo, il est le grand outsider nommé aux oscars cette année dans le rôle de l’ex-détenu condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis, revenu à sa pratique des arts en purgeant sa peine.
Sentimentalité volontaire
Etonne la grande douceur de Sing Sing, film de prison qui regarde les hommes pleurer. L’adage selon quoi on ne fait pas de bons films avec de bons sentiments, ici, est dégommé. La sentimentalité volontaire du film, du jeu des acteurs, les relations de travail et d’amitié – notamment entre Whitfield et Mike Mike (joué par deux grands amis à la ville, Domingo et Sean San Jose) – rélève d’une radicale et douce originalité. En fait de film de prison, c’est à Sur l’Adamant de Philibert, côté documentaire «interné», ou à Tous en scène de Minnelli, côté film de spectacle, que la démarche fait penser, plutôt qu’à l’Evadé d’Alcatraz ou même au Trou. L’évasion ici, c’est dans la tête, c’est de déclamer le monologue d’Hamlet, et d’échanger de nuit des confidences de cellule à cellule, la tête appuyée contre une cloison aussi épaisse qu’une cigarette, un mur mince comme Un chant d’amour.
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