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 Emmanuel Macron, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon : la grande nouveauté des néopopulismes d’aujourd’hui, c’est le recours intermittent au peuple, souvent par opportunisme électoral, analyse le professeur à Sciences-Po Paris dans un essai.


Le mot «populisme» est devenu un mot valise de la vie politique, un anathème disqualifiant. Mais, comme il colonise le débat public, il faut bien tenter de donner quelques clés de compréhension de cette notion qui recouvre forcément plusieurs réalités. 

L’historien Marc Lazar s’y est attelé dans Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle (éditions Gallimard) ouvrage érudit qui décortique les différents épisodes de fièvre populiste en France depuis un siècle et demi, du boulangisme premier aux néopopulismes contemporains version Le Pen ou Mélenchon. 

Une exaltation du peuple contre les élites, qui s’enracine dans l’épisode révolutionnaire de 1789, resurgit au gré des crises que traverse le pays, et s’est installée de façon durable et inédite dans la vie politique française.

Des populismes, on en trouve de tous bords, n’est-ce pas la preuve que c’est une notion indéfinissable ? Quoi de commun entre Marine Le Pen, René Boulanger, les gilets jaunes ou Jean-Luc Mélenchon et même parfois Emmanuel Macron ?

C’est vrai que c’est un mot fourre-tout. Certains, comme l’économiste Thomas Piketty, disent qu’il ne faut plus l’utiliser parce qu’il sert de stigmate. Mais je pense qu’on peut lui donner une définition, même si elle peut évoluer en fonction des cas empiriques. J’ai retenu trois acceptions. 

La première : le populisme est une idéologie peu substantielle, labile, fragile, qui oppose le peuple supposé uni à une petite élite corrompue dominante. La deuxième, c’est une stratégie, un style, pour conquérir le pouvoir. Et la troisième, c’est l’expression d’une forme de révolte culturelle du bas contre ce qui serait le conformisme venu du haut.

Il faut travailler ces trois grandes définitions à chaque fois parce qu’elles posent problème. Vous pouvez très bien avoir un populisme qui valorise le peuple contre les élites, mais on s’aperçoit que, parfois, il y a également une recherche d’un contact avec ces élites. 

C’est le cas du Rassemblement national (RN) actuellement, qui est peut-être obligé de nuancer son opposition aux élites. Deuxième exemple : des leaders qui ne sont pas populistes, mais qui utilisent un style populiste. Le populisme est un caméléon, il est très pragmatique, il peut emprunter selon ses besoins des fragments d’idéologies, à gauche comme à droite. D’où la difficulté de la notion.

Vous évoquez un «populisme intermittent». Est-ce à dire que chaque mouvement ou personnalité politique peut être un peu populiste à un moment ?

La grande nouveauté des néopopulismes d’aujourd’hui, c’est ce recours intermittent au populisme, souvent par opportunisme électoral. Je prends l’exemple de Macron en 2016-2017, qui se présente comme le candidat antisystème, le candidat du peuple, alors que le contenu de ce qu’il dit et son propre CV contredisent tout ça. 

Mais ce fut aussi le cas de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou. Cela montre l’impact du populisme et la façon dont il infuse dans toute la société et détermine la vie politique aujourd’hui. Les populistes n’ont même pas besoin d’arriver au pouvoir pour transformer complètement la façon de faire de la politique. 

Ils dictent l’agenda politique, imposent leurs thématiques et leur style. Est-ce qu’il y a une alternative ? On a deux exemples en Europe qui n’ont pas cédé : Angela Merkel en Allemagne et Romano Prodi contre Berlusconi en Italie. Prodi a joué le sérieux et il a toujours dit : si j’allais sur le terrain de Berlusconi, j’étais mort.

Ce populisme opportuniste intermittent se distingue du populisme intégral, qui se rapproche au plus près des trois définitions qu’on vient de donner – par exemple le boulangisme, le poujadisme, et aujourd’hui le RN et les insoumis.

Vous montrez la résurgence de poussées populistes en France depuis 1789. Peut-on parler d’une spécificité française ?

Dans toute démocratie, par définition, il y a une possibilité de populisme. C’est ce que Margaret Canovan, une théoricienne peu connue en France, explique : il y a une dimension libérale et constitutionnelle d’un côté et une dimension de souveraineté populaire de l’autre. 

La première ne tire sa légitimité que du fait qu’elle est désignée par le peuple, mais quand elle oublie la partie de souveraineté populaire, il y a une potentialité populiste dans laquelle s’engouffrent des acteurs ou des mouvements. C’est ce que Marcel Gauchet disait aussi : quand il y a péril oligarchique, il y a péril populiste.

Et, c’est encore plus vrai en France qui est l’une des terres de prédilection du populisme. Parce qu’on a un problème historique qui se noue au moment de la Révolution française, quand le peuple renverse violemment l’ordre établi. 

Depuis, notre démocratie repose sur cet équilibre extrêmement fragile et instable entre régime représentatif et souveraineté populaire, d’où la tension permanente entre les deux. Cela a un effet de longue durée sur notre période : la suspicion sur la représentation qui fait partie de la culture politique française.

Quelle est la différence entre «fascisme» et «populisme» ? On observe aujourd’hui une tendance à la confusion entre ces deux termes…

C’est vrai que la gauche en France peut avoir tendance à voir du fascisme à droite très rapidement. Ça a été le cas en 1958 quand le général de Gaulle arrive au pouvoir. Je pense qu’il faut faire très attention, surtout au moment où le RN pourrait gagner. 

La tentation sera grande chez Jean-Luc Mélenchon s’il est qualifié au second tour après avoir été très à gauche au premier tour en fustigeant les «traîtres socialistes», de chercher à rassembler tout le monde dans l’antifascisme en lançant le mot d’ordre «No pasarán !» Je crois qu’il faut faire attention parce qu’il y a des distinctions capitales.

Le fascisme, c’est d’abord un mouvement qui utilise la violence systématique et la terreur. On peut critiquer le RN et LFI, mais pas sur l’usage de la violence systématique. Avant que Mussolini soit désigné, il a liquidé les organisations communistes, des socialistes, syndicalistes, il a brûlé les maisons du peuple.

Deuxième point : le fascisme, c’est l’Etat tout-puissant. Du côté du RN, on voit bien qu’il y a une tension entre les deux sensibilités : un Etat social fort pour Marine Le Pen, réservé aux Français, et une prétention à un libéralisme autoritaire à la Bardella. Ce n’est pas la même chose.

Autre différence majeure : la question du peuple lui-même. Le fascisme à la fois exalte le peuple et se lamente du peuple, parce qu’il n’est pas à la hauteur de l’ambition totalitaire de Mussolini. 

Dans plusieurs discours, il dénigre le peuple italien en état de «paresse mentale séculaire» comme il le dit en 1940. Nos populistes, aujourd’hui, exaltent le peuple qui est formidable et ils se présentent comme l’incarnation de son bon sens populaire.

Dernière grande différence : le fascisme veut créer une espèce humaine nouvelle. Pour le moment, le populisme n’a pas du tout cette ambition. En France du moins.

Le peuple est bon, mais le peuple auquel fait référence Jean-Luc Mélenchon n’est pas le même que celui de Marine Le Pen…

Même si on n’en est pas à l’alliance rouge-brun de l’Allemagne de Weimar, il y a parfois des convergences entre LFI et le RN. La critique des élites, la critique des autres partis politiques, l’hostilité à l’Union européenne – avec des arguments différents –, la valorisation du peuple en général. Mais ils n’ont pas du tout le même objectif idéologique. Bien sûr.

Le RN, c’est la grande tradition de l’extrême droite française. Il a beau se dédiaboliser, il a beau être peut-être une formation plus de droite radicale que d’extrême droite – parce que l’extrême droite voulait renverser les institutions, y compris par la force, on en a un exemple en France le 6 février 1934 –, il y a cette tradition autour du slogan qui émerge au XIXe siècle : la France aux Français. 

Aujourd’hui, c’est la préférence ou la priorité nationale. C’est très clair, il n’y a qu’à voir leur projet de réforme constitutionnelle, qui aurait pu être signé par les nationaux-populistes de la fin du XIXe siècle.

Et le peuple, selon Jean-Luc Mélenchon ? Vous dites qu’il a évolué…

Au départ, au moment de la création du Parti de gauche, c’est le peuple classique de gauche. C’est à la fois ce que j’appelle la plebs, c’est-à-dire les «gens» – d’ailleurs, en 2017, Mélenchon disait : bonsoir les gens, comment ça va ? Mais il y a aussi le populus, la tradition de gauche jacobine, le peuple à l’avant-garde qui a une conscience politique. 

Puis ça change. A partir de 2014, il explique que le clivage gauche-droite est terminé et, dorénavant, le peuple, c’est le peuple métissé, ouvert. Puis depuis 2019 : le peuple créolisé. 

Mélenchon est nourri des sciences sociales. Il n’arrête pas de lire. Il essaie de comprendre cette transformation de la société et il explique avec Clémence Guetté dans Nouveau Peuple. Nouvelle Gauche qui vient de sortir que les classes sociales traditionnelles, c’est fini. 

Le peuple, c’est les ubérisés, les précaires, les chômeurs, ceux qui ont de très faibles revenus, ceux qui vivent dans les banlieues, les racisés, les LGBT, toutes les minorités. C’est à partir des diverses classes populaires que LFI entend constituer «le peuple révolutionnaire».

L’une des spécificités du populisme contemporain n’est-ce pas aussi une volonté de liquider l’Etat ? Qui s’illustre, par exemple, avec la tronçonneuse de Javier Milei en Argentine…

Pas toujours. Du côté du RN, il y a cette tension entre ceux qui pensent qu’il faut réduire au minimum l’intervention étatique du point de vue économique et social – attention, pas du côté de l’Etat régalien, notamment l’Etat policier pour lutter contre l’immigration – et Marine Le Pen, qui continue d’avoir cette politique d’Etat social réservé aux Français, le chauvinisme social.

Vous évoquez la tronçonneuse. Mais il y a un instrument qui m’a fasciné et qui traverse cette histoire des populismes en France, c’est le balai pour dégager les élites corrompues. Il est là chez boulangistes au XIXe, chez les poujadistes des années 1950, chez Jean-Marie Le Pen, et même chez Jean-Luc Mélenchon. Le balai pour nettoyer les écuries d’Augias. Aujourd’hui, c’est le temps de la tronçonneuse.

Est-ce que pour que la démocratie libérale survive, il ne faut pas quelquefois un petit shot de populisme pour régénérer la démocratie de l’intérieur comme l’a écrit Pierre-André Taguieff ?

Il peut agir comme un rappel au système politique qu’il tire sa légitimité de la souveraineté du peuple, mais il n’est pas la solution, il est l’expression de plusieurs problèmes. Et c’est fascinant d’observer, qu’à chaque fois, les poussées populistes ont les mêmes causalités. 

Crise de défiance politique, crise sociale, économique – par exemple, la crise économique de l’entre-deux-guerres, ou le ralentissement de la croissance au moment du surgissement de Boulanger. Souvent avec des problèmes de fiscalité qui mobilisent les catégories moyennes. Aujourd’hui : chômage, précarité, instabilité.

Et puis, une dimension culturelle. Des interrogations très fortes sur qu’est-ce qu’on est, quelle est la situation de la France. Le poujadisme est intéressant : au départ, c’est une organisation de commerçants, d’artisans qui se politisent, attaquent tous les partis, se teintent d’antisémitisme contre Pierre Mendès France. 

Et, avec la guerre d’Algérie, les poujadistes dénoncent le déclin de la France. Ils sont pour l’Algérie française. Ils gagnent 12 % des voix en 1956, et Jean-Marie Le Pen est élu député.

J’ajouterais qu’il y a des éléments de questions internationales qui se répercutent sur la France. La défaite franco-prussienne pour Boulanger, le déclin face à la montée des périls dans l’entre-deux-guerres, la guerre d’Algérie pour Poujade, et actuellement la globalisation depuis les années 1980.

La grande différence de ce populisme contemporain, c’est l’ampleur que prend le phénomène et sa durée. On n’a aucune expérience équivalente. Même celle des années 1930 dure une dizaine d’années. Depuis les années 1980, et l’émergence du FN, on est travaillé par ce populisme.

Comment travailler sur la défiance entre les représentants et les représentés pour mettre fin à ce long moment populiste que nous traversons ?

C’est très compliqué. Evidemment, si j’avais la solution… Il y a, incontestablement, une crise du politique, et notamment l’affaissement des partis politiques, mais aussi une question d’exemplarité de la classe politique. 

Là, moi, je suis scandinave, c’est-à-dire intransigeant. Si la justice a raison concernant Sarkozy, c’est normal qu’il soit sanctionné. Je suis comme six Français sur dix qui considèrent que c’était un jugement impartial.

Est-ce qu’il faut plus de verticalité ou plus d’horizontalité ?

Plus d’horizontalité. Parce que justement la force de ces populistes aujourd’hui, c’est qu’ils se présentent comme les meilleurs des démocrates et qu’ils disent que eux n’ont pas peur du peuple. Ils veulent tous le consulter en permanence : le RN dit le référendum, LFI dit le mandat impératif. 

Je suis dans l’école Pierre Rosanvallon : il faut multiplier les formes de démocratie participative, multiplier les conventions citoyennes, mais à condition de les respecter, qu’elles aient un effet. 

Ça a été désastreux ce qu’a fait Macron avec la convention sur le climat, consulter, promettre et ne rien faire. Il n’a fait que aggraver la défiance, et c’est sur cette fracture qu’il est urgent de travailler.


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