Elon Musk et son «Département de l’efficacité gouvernementale» se livrent à une opération de casse sans précédent




 «Ce week-end», Elon Musk «aurait pu aller à des super teufs» ou se joindre à la partie de golf à laquelle s’adonnait Donald Trump sur son green de Floride. Mais, comme l’homme le plus riche du monde le revendiquait lundi 3 février via sa plateforme X, il aura préféré consacrer son temps à «passer à la broyeuse» l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USaid). Sujette à une éviscération expresse (sous les applaudissements à l’unisson de l’extrême droite «Maga» et du Kremlin), l’agence fondée par JFK en 1961 – que Musk s’est plu à qualifier d’«organisation criminelle», «diabolique», et de «nid de vipères marxistes haïssant l’Amérique» – n’est encore que la victime la plus visible à ce jour d’une opération de captation de systèmes névralgiques de l’Etat fédéral américain. Et de démantèlement pan par pan de sa mécanique, à la faveur d’une forme de coup d’Etat administratif.

Car s’il a investi dans la campagne victorieuse de Trump plus de 230 millions de dollars, Elon Musk n’a été élu par personne, et n’endosse au sein de l’exécutif aucune fonction formelle qui le soumettrait à une confirmation par le Sénat ou du moins au code éthique encadrant les innombrables conflits d’intérêts charriés par ses affaires et les contrats à milliards de ses entreprises avec l’Etat. Sans compter l’intrication de ses intérêts à ceux de puissances étrangères, comme la Chine, où sont produits la moitié des véhicules Tesla. Formé à la demande de Musk par un décret trumpien, le prétendu «Département de l’efficacité gouvernementale» («Doge») n’a de ministère que le nom et pour seule mission légalement définie l’optimisation des interfaces logicielles du gouvernement.

Il a fallu attendre lundi 3 février pour que la Maison Blanche divulgue son statut, bâtard et limité dans le temps (130 jours), de conseiller opérant en tant qu’«employé spécial du gouvernement», sans salaire ni guère de comptes à rendre, sinon au Président : «Elon ne peut rien faire et ne fera rien sans notre validation, et nous lui donnerons l’approbation, le cas échéant ; si ce n’est pas le cas, nous ne la lui donnerons pas», a assuré Trump lundi 3 février, avant de louer son «instinct naturel» et «son équipe de gens très talentueux».

Un «sale boulot» effectué avec hâte et entrain

C’est donc avec le feu vert présidentiel que Musk et ses troupes ont noyauté ces derniers jours le bureau de ressources humaines de l’Etat fédéral (l’OPM), pris le contrôle de l’administration de ses services généraux (GSA) et commencé à infiltrer une demi-douzaine d’agences gouvernementales. Après l’USaid, le Washington Post révélait lundi qu’un semblable processus de casse de l’intérieur avait déjà été engagé au ministère de l’Education, que Trump avait promis d’abolir tout au long de sa campagne – ce que la Constitution lui interdit de mettre en œuvre sans passer par un vote préalable du Congrès, qui par ailleurs détient seul les rênes du budget, toujours selon la Constitution. Ainsi, selon le mot d’un conseiller trumpien cité par le Post, Musk assouvit-il la vision présidentielle hors des clous, en prenant à son compte le «sale boulot», avec hâte et entrain.

Surtout, depuis vendredi, l’armada du Doge a fini à force d’insistance par pénétrer le système de paiement du Trésor américain : le principal carnet de chèque des Etats-Unis, via lequel sont déboursés chaque année quelque 6 000 milliards de dollars de paiements de fonds fédéraux (salaires, subventions, retraites, contrats de prestataires…). Outre qu’elle permet virtuellement à Musk d’ouvrir et fermer à sa guise les robinets de l’argent public, cette conquête lui ouvre une base de données où figurent les données relatives à des centaines de millions de contribuables américains, d’organisations, d’entreprises… Cela, au nom de l’ambition folle, clamée à longueur de posts sur X, d’alléger en un an le déficit de 1 000 milliards de dollars de dépenses annuelles qu’il aura trouvé superflues.

«L’accès au système de paiement du Trésor pourrait être un moyen de geler les fonds fédéraux, comme l’administration a tenté de le faire en début de semaine [via une directive ayant déclenché tollé, dysfonctionnements et coup d’arrêt ordonné par la justice, avant d’être révoquée, ndlr]», déchiffre Lindsay Owens, directeur exécutif du think tank progressiste Groundwork Collaborative. Selon elle, «Musk pourrait interrompre les paiements à des programmes sociaux en contournant les tribunaux. Musk a déjà demandé à ses ingénieurs de trouver des moyens d’interrompre le flux d’argent vers des programmes auxquels le président Donald Trump et lui-même s’opposent. Avec les clés du système de paiement du Trésor, il peut le faire unilatéralement, directement à la source.»

«Des ordinateurs lambda branchés sur les réseaux fédéraux»

Ecartant partout où ils passent les fonctionnaires de carrière, experts et garants pluridécennaux de précautions et protocoles institués – poussés à la démission, à la retraite ou à une mise à pied précipitée –, les relais de Musk ont déjà forcé l’accès à des dossiers classifiés dans les bureaux de l’USaid. Depuis la GSA, ils ont commencé à liquider le parc immobilier fédéral en résiliant des baux. A l’OPM, ils ont installé un centre de commandement avec couchages pour y travailler jour et nuit, selon un principe d’intensité et d’occupation à toute heure du terrain déjà éprouvé dans les entreprises privées du milliardaire.

Des employés de l’organisme ont ainsi constaté la mise en place d’un serveur manifestement acheté dans le commerce, afin d’en contrôler les bases de données (qui contiennent jusqu’aux dossiers médicaux et disciplinaires de millions de fonctionnaires) et d’émettre des mails internes à l’adresse de l’ensemble des employés fédéraux. Comme celui les invitant tous, la semaine dernière, à bénéficier des conditions présentées comme avantageuses d’un vaste plan de départ volontaire – l’intitulé et les termes informels du message étaient les mêmes que ceux employés pour pousser vers la sortie les salariés de Twitter après son acquisition par Musk, qui aboutira à l’éviction de 80 % de ses effectifs.

Le recours à un serveur privé contrevient à tous les protocoles en place au nom de la sécurité nationale, ni le serveur du Doge ni les personnes qui l’emploient n’ayant été soumis aux processus de vérification d’usage. «La Chine et la Russie essaient littéralement de nous pirater tous les jours, et nous venons de confier toutes ces données à des gens qui n’ont pas été accrédités dans les règles»a déploré un employé de l’OPM cité par le média d’investigation Popular Information. «Le fait que des ordinateurs lambda soient branchés sur les réseaux fédéraux est évidemment terrifiant en termes de données auxquelles ils décident d’accéder, a réagi sur Bluesky l’expert en cybersécurité Matthew Garrett, mais c’est également terrifiant parce que cela implique que les contrôles sont désactivés – des ordinateurs non administrés ne devraient jamais avoir accès à ces données. Qui d’autre a accès à ces systèmes ?»

«Une prise de contrôle hostile de l’appareil gouvernemental»

En l’occurrence, des hauts fonctionnaires de l’OPM ont découvert ces derniers jours que leurs propres accès au système RH avaient été coupés, empêchant ainsi tout suivi des opérations conduites au nom du Doge, qui prévoiraient, selon le New York Times, la mise en place de programmes d’intelligence artificielle visant à analyser les contrats existants et proposer des coupes franches. Dans son enquête fouillée, le Times cite également une source anonyme au sein de l’entourage présidentiel décrivant «l’autonomie» dont jouit Musk comme «échappant à presque tout contrôle».

Celui-ci opère d’autant plus librement que Trump a limogé dès son retour au Bureau ovale la plupart des inspecteurs généraux chargés de veiller au bon fonctionnement des agences fédérales, bien qu’une loi passée en 2021 destinée justement à renforcer l’indépendance de cette instance non-partisane préconise que le limogeage ne puisse intervenir que de façon motivée et après notification trente jours plus tôt au Congrès. Mais encore faudrait-il que ce dernier, dont les deux chambres sont aujourd’hui aux mains des républicains, soit disposé à exercer son rôle de vigie et contrepoids vis-à-vis des embardées autoritaires de l’exécutif trumpien. Sans surprise, au regard de l’emprise présidentielle sur son parti, rien à ce jour ne le laisse présager – alors qu’en face, une minorité démocrate vent debout mais inaudible, comme hébétée et perpétuellement à la traîne de la frénésie de Trump et ses alliés, peine pour l’heure à trouver la juste fréquence de son opposition.

«Ce à quoi nous assistons est sans précédent», estime Don Moynihan, professeur de politique publique à l’université du Michigan. «Nous n’avons que très peu de visibilité sur ce qui se passe. Le Congrès n’a pas la possibilité d’intervenir et de contrôler ces acteurs qui accèdent aux données les plus sensibles du gouvernement et qui ne sont pas vraiment des responsables publics devant rendre des comptes. Cela ressemble donc à une prise de contrôle hostile de l’appareil gouvernemental par l’homme le plus riche du monde». Et non sans cynisme, ou ironie tragique, celui-ci conduit donc sans mandat son fulgurant baroud d’«optimisation» ravageuse de l’appareil d’Etat au motif revendiqué de «rendre le pouvoir pris au peuple par la masse des bureaucrates non élus».

Des profils très juvéniles

Les forces déployées autour de Musk présentent pour principal trait commun d’être passées par ses entreprises ou celles de Peter Thiel, autre techno-milliardaire à l’enfance façonnée par l’Afrique du Sud raciste de l’apartheid, cofondateur de Paypal et Palantir. Pygmalion et mécène du parcours politique du vice-président de Trump, JD Vance, Thiel ne se cache pas, depuis de nombreuses années, de «ne plus croire que la liberté et la démocratie sont compatibles». Au côté de fidèles lieutenants issus des RH de SpaceX ou xAI, une armada d’ingénieurs, souvent tout juste vingtenaires et sortant à peine de l’université, voire du lycée, dont le CV présente tout au plus un stage de quelques mois dans une entreprise de Musk, et qui se présentent désormais aux fonctionnaires fédéraux comme des «cadres» du nouveau pouvoir en place, exigeant d’eux qu’ils démontrent la justification de leur emploi.

«Depuis des années, de nombreuses personnes de la Silicon Valley sont convaincues que si elles étaient aux commandes, elles pourraient éliminer le gaspillage et les excès idéologiques du gouvernement, en se débarrassant de tous les obstructionnistes et en créant à la place une machine plus légère et efficace, analyse Henry Farrell, politologue de l’université Johns Hopkins. De ce point de vue singulier, le fait qu’aucun des membres du Doge ne comprenne réellement le fonctionnement du gouvernement est une fonction, et non un défaut : si vous comprenez les rouages de la bureaucratie fédérale, vous faites très certainement partie du problème, pas de la solution.»

La révélation par un article de Wired des profils très juvéniles et des états civils d’une demi-douzaine de ses collaborateurs feuilletant librement les fichiers fédéraux a mis en fureur Musk : celui-ci dénonce même comme «un crime» la circulation de leurs identités sur les réseaux sociaux – peut-être parce que l’un d’entre eux présenté comme «conseiller spécial» du directeur de l’OPM fut aussitôt identifié à une empreinte numérique très riche en accointances avec les mouvances suprémacistes et néonazies aux Etats-Unis. Cette indignation du maître du Doge a trouvé un relais en la personne du nouveau procureur fédéral du district de Columbia, tout juste nommé par Trump, qui – après avoir conduit au sein de son bureau la purge immédiate des procureurs et personnels associés aux procédures sur l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 –, a promptement fait planer la menace d’engager des poursuites et de lancer le FBI aux trousses de quiconque «[ciblerait] les employés du Doge». Pourtant saisie dès le 20 janvier d’une flopée de recours contestant l’autorité de Musk et la légitimité de son blitz sur les rouages du gouvernement, la justice n’a pour l’heure pas manifesté la même célérité.

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