On m’a conseillé de me taire, mais je le refuse» : en Bretagne, la solitude et la colère d’une crêpière victime de vagues d’insultes racistes
Joëlle Dambo, crêpière primée des Côtes-d’Armor, subit depuis sa médiatisation récente un déferlement de commentaires haineux et racistes. Passablement esseulée en son village de Centre Bretagne, elle n’a de cesse de faire condamner les personnages qui l’ont agonie d’injures.
Des heures durant, Joëlle Dambo s’est filmée de manière obsessionnelle. Elle reproduisait le même geste jusqu’à atteindre la perfection : graisser son bilig, verser la pâte sur la plaque en fonte chaude et étaler le tout avec son rozell (un râteau en bois). Une crêpe réussie est une question d’équilibre : le coup de main doit être précis, adroit, bref sans se précipiter non plus, et la température parfaite. L’expérience vient à force de répétition. Quand elle envisage d’ouvrir sa propre crêperie à Gomené (Côtes-d’Armor), dans le Centre Bretagne, au début de l’année 2025, cette ancienne clerc d’huissier étudie aussi la fermentation lente de la pâte de blé noir et cherche à importer dans son village le meilleur jambon de la région préparé dans une boucherie du Nord Finistère. L’écoutant évoquer son art, son mari, assis en retrait à une table de leur établissement, sourit : «Connaissant Joëlle, je savais qu’elle viserait la perfection.»
L’obsession paye. «Au crépitement que la pâte fait quand je la dépose sur le bilig, je sais désormais si la crêpe va être réussie», assure l’artisane de 51 ans. Peu de temps après l’ouverture des lieux en février 2025, la salle est pleine et les critiques unanimes. La crêperie ranime ce village de 500 habitants à la population vieillissante – 24,5 % de plus de 65 ans –, qui trouve une certaine fierté dans les articles de la presse locale venus vanter le goût si fidèle de la complète de Joëlle Dambo.
Le 28 septembre 2025, elle est même récompensée du titre de championne de France de la meilleure galette de blé noir et repérée par une boîte de production pour participer à l’émission le Meilleur de la crêpe, sur France 3. Quelque 3,5 millions de personnes sont assises devant leur télévision le soir du 13 juin dernier, plusieurs dizaines réunies à Gomené, pour voir Joëlle Dambo remporter le concours, vêtue d’une marinière. Une consécration nationale, une fierté régionale. Pourtant, le soir de la diffusion, l’artisane est nerveuse. Elle pressent que la fête ne durera pas. La belle histoire prend un goût amer.
Flots de messages sous chaque post
Quelques jours auparavant, un teaser de l’émission a été diffusé sur les réseaux sociaux. Les différents candidats s’y présentent. On y voit Joëlle Dambo, souriante. En commentaire, Sandrine G., une inconnue, écrit la première : «Ce n’est pas parce qu’il tu mets (sic) une marinière et que tu fais des crêpes que tu es Breton (ne) !!! L’ADN c’est la base, et ce dans tous les peuples.» Joëlle Dambo est noire, Française de la Martinique. Ça ne devrait pas être un sujet, mais elle n’a de cesse de s’en justifier depuis : elle n’est pas née en Bretagne mais y a vécu plus de trente ans et son fils de 29 ans y est né. Dans les commentaires, sa couleur de peau et ses origines font débat. «On m’oppose souvent l’ancrage par la naissance. Ça n’a pas de lien, je suis légitime comme n’importe quelle autre Française et je me suis passionnée pour la crêpe», se justifie-t-elle.
Après la diffusion, ils deviennent plus violents encore. «Une Bretonne après la canicule», «cette femme est africaine, […] les Bretons n’ont jamais été noirs», «retourne dans ton pays, tu n’as rien à faire en France», «Tu es un singe», «une négresse», «l’année prochaine elle aura été violée par P. Bruel dans un ascenseur»… Des dizaines de messages publiés ad nauseam sous chacun des posts, sur Facebook surtout. Les profils ne sont pas anonymes, les propos assumés par leurs auteurs que l’on découvre retraités, bénévoles au Restos du cœur ou mécaniciens. Ils sont originaires de Bretagne mais aussi de Bourgogne, du Vaucluse… On trouve également, dans ce déversement de haine, quelques missives d’identitaires bretons et de résidents de Gomené.
Pierre jetée et chants racistes
Dans le village situé entre Loudéac et Rennes, on baisse depuis la tête à l’évocation de Joëlle Dambo. Il y a bien eu un rassemblement de soutien au cœur de l’été, mais l’affaire semble déranger. Personne ne veut se risquer à s’exprimer. «On en a marre d’en entendre parler»,fulmine un retraité avant de tourner le dos. C’est que Joëlle Dambo prend la parole régulièrement sur les réseaux sociaux depuis cette affaire. Elle vise chacun des protagonistes supposés, regrette le manque de soutien des politiques locaux, ou dénonce le peu d’appui qu’elle reçoit depuis dans le village. Tout le monde y passe. «On m’a conseillé de me taire après tout ça, mais je le refuse», dit-elle froidement. Le député Les Républicains de la circonscription, Corentin Le Fur, visé par une des publications de Joëlle Dambo, se dit «partagé» depuis. «Je l’apprécie. Je suis choqué par ces attaques ignobles. J’ai saisi le procureur de la République en juin. Je les ai soutenus, mais je ne comprends pas la cabale qu’ils mènent depuis.»
A propos de Gomené, qu’il connaît bien – son père, Marc Le Fur, a été député de cette même circonscription pendant près de trente ans : «Je n’ai pas l’impression que les habitants ici sont racistes. La Bretagne est une région où on n’a pas de député RN et une terre beaucoup plus tolérante, c’est une terre d’ouverture.» Pourtant, quelques mois auparavant, des actes avaient déjà laissé penser que la haine avait fait son nid près de la RN 164. Une voisine domiciliée en face de la crêperie – elle aussi noire de peau – a reçu en décembre une pierre jetée dans une de ses fenêtres. Des chants ont également été entendus près du bourg : «Les noirs à l’abattoir.» Il y a quelques jours encore, des affiches de soutien «Je ne suis pas un singe» qui étaient posées sur la devanture de l’établissement ont été arrachées dans la nuit – sans que le Rassemblement national local ne soit impliqué a priori. Sollicité par Libération, le maire de Gomené, qui a porté plainte le 17 juillet pour diffamation contre Joëlle Dambo, n’a pas répondu. Le 10 août, dans le cadre de cette dernière procédure qui la vise, la crêpière a été interrogée par les enquêteurs de la gendarmerie.
«La Bretagne n’est pas vaccinée contre le racisme»
Joëlle Dambo a tout de même reçu quelques soutiens ces dernières semaines. Un, venu de Brest notamment : Armel Millet dit «Armel le Malabar», 26 ans, a subi le même sort que la crêpière après avoir chanté son amour pour sa ville d’adoption du bout du monde sur les réseaux sociaux. Depuis, cet Ivoirien d’origine arrivé mineur en Bretagne subit régulièrement des insultes et des vagues de haine. «J’aime la danse bretonne et ses sonorités, mais on me traite aussi de singe, de babouin. C’est quelque chose de très violent, on t’attaque gratuitement et je me sens souvent impuissant alors que je mets en valeur, comme Joëlle, la culture bretonne. Ce qui dérange, c’est simplement notre couleur de peau à tous les deux», regrette-t-il.
Leurs cas récents, comme celui des manifestations anti-migrants à Callac, à une centaine de kilomètres de Gomené, interrogent plus largement quant à une éventuelle libération de la haine raciste en Bretagne. Comme partout en France, l’extrême droite y gagne du terrain alors que la région en était jusqu’à présent protégée. Faut-il voir en ce déversement de haine les prémisses d’un basculement ? «Je ne crois pas non, rétorque Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et titulaire de la chaire Territoires et mutations de l’action publique à Sciences-Po Rennes. La Bretagne n’est pas vaccinée contre le racisme, dans un contexte où les enjeux d’immigration sont beaucoup débattus. Si l’on observe les données objectives, il n’y a pas eu d’élu RN aux précédentes élections.»
Dans le Centre Bretagne en particulier, le contexte économique et social pèse beaucoup. On y trouve de l’isolement, des déserts médicaux, une précarisation de l’emploi dans l’agroalimentaire, principal employeur de la région, des classes d’école ferment, le service public est fragilisé. A cela s’ajoute un mouvement de fond. «Ceux qui travaillent dans l’agroalimentaire breton aujourd’hui sont principalement originaires d’Europe centrale et d’Afrique subsaharienne. Les populations locales observent ce changement directement dans la rue. La Bretagne a longtemps été une terre d’immigration mais pendant longtemps on ne la voyait pas, sauf dans les grandes villes. Aujourd’hui on la voit partout, même dans un petit village du Centre Bretagne. La société se multiculturalise et c’est parfois vécu comme un risque culturel», analyse Romain Pasquier.
Depuis sa crêperie, Joëlle Dambo affirme ressentir encore beaucoup de colère. Les nuits furent courtes, passées à tenter de comprendre pourquoi elle fut visée. «Les attaques me ciblent, forcément, je le prends personnellement.» Pas question pour autant de remettre en cause son activité pour l’heure. Le 9 juillet, elle a porté plainte auprès du Pôle national de lutte contre la haine en ligne : en 2025, celui-ci a enregistré 1 072 signalements – un record depuis sa création en 2021 – contre environ 550 en 2022. Les commentaires transmis dans l’affaire Dambo, dont les profils sont issus de toute la France, en disent finalement plus sur l’explosion de la haine et de la violence en ligne, dont elle n’est malheureusement pas la seule victime. «Ils ont voulu faire de moi une cible, je vais m’employer à faire des responsables de cette haine des prévenus et des condamnés.»
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