Dialoguer avec une étoile, se livrer à un dialogue de bêtes, entrer en communication avec une plante pour résoudre un crime, communiquer avec les végétaux d’un jardin botanique à distance des siècles : c’était le sens de Mon XXe Siècle en 1989l’enquête de Simon le mage dix ans plus tardle programme de Corps et Âme en 2017 et, proche dans l’idée d’un naturalisme télépathique, de la mission scientifique de Silent Friend qui sort ce mercredi 1er avril.

Le cinéma de Ildikó Enyedi s’entend très bien, au long de son trajet solitaire de près de quarante ans, à partager une expérience en propre, un type d’exploration qui aimante le spectateur avec elle, la fiction, dans un tâtonnement minutieux : chaque plan semble effeuillé comme un pétale de fleur. Et chaque film, très ample, dense, planant et zen, nous plonge dans une expérimentation de laboratoire éminemment singulière.

Le Silent Friend du titre est, une fois encore, polysémique, puisque variable selon les points de vue, mais c’est bien le grand arbre en son centre qui est l’ami silencieux désigné du film, dont la majesté tournoie sensuellement, allant de la danse sorcière de nymphe libre (Luna Wedler), aux pics d’orgasmes du scientifique (Tony Leung Chiu-Wai) qui, branché aux mêmes électrodes que l’arbre, entre en symbiose de sève et de vie, en acmé de volupté, avec lui.

Expérience de la transe

Silent Friend est un film où c’est la nature qui nous regarde. L’arbre, le ginkgo biloba, ses feuillages, ses branches, son tronc et ses racines, ses animaux perchés, chouettes aux yeux ronds de vigie : dans le jardin botanique d’une vieille université «quelque part au fin fond de l’Allemagne», l’arbre centenaire relie les trois époques du film. La première en noir et blanc, les deux autres en couleur : la femme brillante élève (Grete) tenue en grand mépris en 1908 ; un jeune couple étudiant des années 70 et du flower power (à prendre dans le film au sens premier) ; un homme sage pendant le confinement du Covid, scientifique resté seul dans la fac désertée, n’était la présence hostile d’un gardien dont il ne parle pas la langue germanique.


Tony, le Hongkongais exilé, est seul avec l’arbre, seul face à ses expériences sur les cortex des bébés, communiquant avec une botaniste émérite (Léa Seydoux) en visio, pour appliquer ses découvertes sur les nouveau-nés à la nature silencieuse qui l’environne. Ces diverses solitudes mêlées se tiennent compagnie à distance, aux diverses époques de chronologies entretissées.

On revoit l’arbre, les fleurs, les lieux, la même durée tant de fois ré-éclose où a grandi l’arbre, repoussé l’herbe, les bourgeons, sous l’orage, l’arrosage ou l’ondée, et la cinéaste rapproche ces solitudes éparses qui ont de secrètes harmonies dans un «entre-temps» surplombant, transmission de pensée de la nature. Les chronologies maniées par Enyedi sont des portions de temps (les trois époques), que son cinéma imbrique par les raccords de plan qui font rimes et des échos à chaque glissement presque érotique.


Qu’est-ce ici que le «naturalisme» sinon les points d’observation dispersés de la nature, tantôt le regard de l’arbre, tantôt d’un oiseau, d’un renard, des étoiles ou des fleurs ? On apprend que les bébés et les plantes «planent», Ildikó Enyedi voudrait que son spectateur plane aussi, dans une expérience de la transe, de plongée en soi et d’ouverture maximale au monde contemplé, frôlé, partagé.

Solitudes et dialogues

Le grand arbre est le témoin silencieux du temps. De la taxinomie aux frémissements dans l’air, par télépathie ou sorte de métempsychose, par la biologie ou l’échantillonnage, ici tout vibre des phénomènes naturels et photosensibles, ondes et capteurs, électroencéphalogrammes des bébés et des plantes : «Un signal se convertit», dit la jeune étudiante avec son géranium.

Dans sa vaste combinatoire du vivant (grand sujet du film), Silent Friend est un film-traité. Petit traité du temps et du silence. Silence du temps, semblable au frémissement indiscernable du feuillage sous sa poussée, comme dans le cinéma de Jean Painlevé. Solitudes et dialogues entre un homme et une femme, entre une femme et un arbre, entre un homme et un géranium. Dialogues et méditations scientifiques et sensualité du «contact» qui n’est ni communication ni coït mais un mix d’onanisme et de trip (de l’état de méditation zen à la prise de mescaline).

Le film est mental et sensuel. On pense à d’autres cinéastes phénoménologues, entre science et onirisme. On pense à Resnais, OliveiraCronenbergWeerasethakul. A ces films où l’on s’enfonce dans une nature savante et un rêve érudit. L’excroissance qui en résulte est ce film-bouture et ce grand essai cognitif.




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