En transe, c‘est l’état, visuel et sonore, dans lequel Sirat d’Oliver Laxe nous laisse, à la fois hagards et lucides, déboussolés et recentrés, à la fois choqués et étrangement guéris, au bout de ses deux heures lancées à travers le désert. Ce serait aussi bien deux mille ans, deux minutes.
C‘est un trajet, semé d’épreuves, celui annoncé par son titre, qui indique en arabe «le chemin» ou «la voie». Le texte de début raconte qu’à la fin des temps, on emprunte le pont Al-Sirat pour passer au-dessus de l’enfer en direction du paradis. Suspendu au-dessus du terrible sur la voie de l’extatique, Sirat traverse les paysages de western du sud du Maroc avec Luis (Sergi López). On le rencontre, perdu au milieu d’une rave au milieu des sables, quinquagénaire espagnol déparant dans la foule des fêtards défoncés, trépidants, des Européens qui dansent à fond sur la techno trance qui sort en ondes de choc d’un mur de son posé là, au milieu de nulle part, en bonne machine de guerre nomade.
Luis est à la recherche de sa fille, accompagné de son fils Esteban (Bruno Núñez), encore un enfant, il distribue des affichettes avec un portrait sous «Missing» : Marina, 20 ans, n’a pas donné de nouvelles depuis cinq mois. Quand l’armée marocaine débarque en tanks pour disperser la free party, Luis et Esteban se lancent en voiture aux trousses d’une bande de cinq teufeurs, qui se dirigent, dans leurs gros camions, vers une autre fête où la disparue pourrait être, c‘est leur seule et mince piste.
Hors du monde et hors de soi
L’aventure commence, en s’incrustant dans le road trip, aussi routier que trippant, du groupe formé par Stephy (Stefania Gadda), Tonin (Tonin Janvier), Bigui (Richard Bellamy), Jade (Jade Oukid) et Josh (Joshua Liam Henderson) – tous cinq raveurs dans la vraie vie, sortis des quatre coins de l’Occident. Du désert à la montagne en passant par le désert, ils acceptent à contrecœur l’intrusion du père et du fils, et partagent avec eux la route – ressources, essences, distractions et galères comprises.
Leurs chars, blindés antiautoritaires lancés à toute allure dans des tempêtes de sable et sur des bords de gouffres, tractent le petit utilitaire de ville de Luis et Esteban à travers bien des obstacles. Et bien que le film semble se placer du point de vue non initié des nouveaux venus, il est en même temps, dès l’abord, et de plus en plus, dans l’état de sa bande de teufeurs : un état lysergique et mystique, indistinctement. Le psychédélisme qui gouverne ici les plans et les corps – en rythme et en accord avec la musique de Kangding Ray qui s’affranchit de toute enceinte pour envahir le ciel, le vent, la bande-son – est certes une exultation mais aussi un essai sur soi-même, la quête d’états expérimentaux, de nouvelles versions de l’accord entre l’esprit et le corps, grand thème de la métaphysique et du cinéma d’Oliver Laxe, le premier cinéaste galicien soufi, de Mimosas (2016) à Viendra le feu (2019). Sur cette voie de la désertion des modes d’existence habituels, ce chemin de l’exode hors des centres, hors du monde et hors de soi, de rudes épreuves attendent les personnages. Elles changeront tout le sens du voyage au gré d’un basculement brutal, inouï, du film sur lui-même, sur eux, sur elles, sur nous.
Grande explosion
Alors les BPM transis, mélodiques, réverbérés, ces boums-boums du destin qui semblaient avancer en parallèle du film, comme un second espace-temps sonore suspendu au-dessus du monde, dont les vibrations planaient sur les vies, se rabattent soudain sur l’image et tout ne fait plus qu’un, les deux espaces se rejoignent : son et image, paradis et enfer, accident et destin filent ensemble sur le chemin étroit d’une fable sous acide dans le désert.
C‘est violent, spirituellement, physiquement, et sans jamais être gore, par moments insoutenable (de suspense, d’action, de fiction, de sens : de cinéma quand il joue à la vie à la mort). Une sorte de savoir nous est délivré, comme sous ayahuasca narratif, à la fois ésotérique et exotérique, crypté et simplissime, tout comme le film se cherche un chemin entre le radical et le mainstream, où en termes d’influence les apologues modernes, croyant en une beauté non construite du monde, à la Tarkovski ou Antonioni, s’allient à des chars de guerres plus de bric et de broc, Mad Max de George Miller, Sorcerer de Friedkin, et autres péplums défoncés, westerns raveros, prisonniers et prisonnières du désert intérieur et extérieur, aux profonds et hybrides artifices : comme la trance, l’acid, la techno, l’ambient, sont des composés de céleste et d’électronique, chants bidouillés de dieu et de machine. Ça va où ? L’exode comme seule contrée, le deuil comme seul espoir, la descente comme avenir, tout laisser derrière soi dans une grande explosion. Mad Laxe fait tout péter. Son cinéma du diable est un art de la fin des temps. Cannes est son after. A la sortie de la salle, jeudi, un fêtard en costard, déchiré, menaçait : la palme, ou on brûle tout.
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