Eva Libertad, ce nom seul, synchrone avec l’ouverture du film qu’elle réalise : dans un Eden forestier, une femme vient rejoindre au point d’eau, sous la cascade, son bien-aimé, enlacés l’un à l’autre hors du temps ou aux origines du monde, en liberté. Sorda, ce titre seul, ne fait pas secret du problème qui se pose dès leur sortie du paradis : la femme, Angela, est sourde. Son compagnon Hector est valide. Ils communiquent en langue des signes, tandis qu’avec leurs amis et ses parents à elle (entendants aussi), elle tente de lire sur les lèvres et d’articuler parfois quelques mots. Mais le film est comme elle, à quoi elle est souvent réduite – non pas sourde, mais muette.

Sorda s’intéresse aux sentiments muets, à l’inexprimé de vivre dans le silence pour Angela, le sien, celui des autres, et certaines fois dans la cacophonie quand par malheur la jeune femme se résoud à mettre ses prothèses auditives. Son regard changeant – perdu, insolent, inquiet, souriant, désarmé, impétueux et hors d’elle – est le centre de gravité de Sorda, dont les plans sont aussi dictés par la nécessité de cadrer les mains qui signent : les mains, les yeux. Si prévaut ici la bonne distance du «plan moyen», la mise en scène est, elle, saturée des échanges (muets et sonores) exténuant à suivre, qui met le spectateur, être voyant, entendant et mutique, au défi de ressentir vraiment le monde d’Angela et son désarroi.

Du Ken Loach à son meilleur

Ce choix de la «voie moyenne» pour filmer le destin hors des normes de son héroïne comme séparée des autres et d’elle-même offre une première fois la très belle scène de l’accouchement, pur cauchemar, pris dans le vacarme muet du «plus beau jour de la vie d’une femme», auquel elle n’entend rien. Une autre fois Sorda monte d’un cran quand Angela apprend que sa fille n’est pas sourde et que Miriam Garlo, l’actrice impressionnante, se fend du demi-sourire déçu de se retrouver désormais absolument seule au milieu du monde, avec son silence. Enfin, la grande scène de boîte de nuit où Angela danse puis voit un groupe hurleur désigner l’autre groupe, celui de ses amis sourds qui signent, et ou elle s’emporte et qu’on l’entend, on le jurerait, crier.

Sorda tire sa force (le film, banal au début, devient sublime dans sa dernière partie), du temps qu’il faut au spectateur valide de «saisir» ce qui se joue, de se mettre à la place d’Angela, jusqu’à l’audace formelle et logique finale. C’est l’œuvre rare, de l’intérieur d’une intimité, de deux sœurs – l’une actrice sourde et l’autre autrice entendante. Car Miriam Garlo est la sœur d’Eva Libertad et c’est à partir des notes de l’actrice que la cinéaste a construit son film. Hector, le compagnon génialement interprété par Alvaro Cervantes permet au personnage et à l’actrice de dire et incarner de façon inédite ses appréhensions, ses colères, exaspérations contenues et battues en retraite, et puis ses pires pensées à l’idée d’avoir un enfant «normal» qui la tiendrait encore plus isolée du monde. Sorda, c’est Ken Loach quand il était à son meilleur (au début). Parce qu’ainsi être une femme, sourde de surcroît, mère pour ne rien gâcher, équivaut à présent à rejouer au cinéma la lutte des classes autrement, transversalement.

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photo de Peter Hujar Encore une vidéo d'un mariage rom (toujours en Russie), là , et là à nouveau, et celui-ci là qui est très touchan...