Henri Matisse au musée d’Art moderne de Paris,
Enfant, Marguerite habite aussi l’atelier de son père. Reconnue par lui en 1897, elle est élevée par l’artiste et son épouse, Amélie, devenue son autre mère. Les enfants malades vont peu à l’école. Dans l’atelier, elle lit, écrit, dessine, tandis qu’il peint. Elle le regarde travailler, l’aide dans ses préparations, respire dans ses angoisses : deux solitudes concentrées, silencieuses, en tension, en élévation, qui partent d’une situation pour filer ailleurs. D’abord, vers la couleur : c’est, en 1905-1906, peint dans l’appartement du quai Saint-Michel à Paris, Intérieur à la fillette. Pour la première fois peut-être, il demande à sa fille de poser. On ne le dirait pas : assise et affalée sur un livre, qu’elle maintient ouvert du coude droit, dans une position typiquement enfantine, elle a les yeux baissés sur la page, les paupières fixées par deux gros traits verts. Autour, explosion fauve : feu d’artifice à la fois pâle et criard, où fleurissent sur la toile toutes sortes de fusées, grands aplats, petites touches, objets relativement nets au premier plan, taches dissolvant les formes du fond. Ici, pas de ruban noir, mais un grand coup de pinceau bleu clair sous le menton. La fillette flotte dans le carrousel comme un poulpe posé sur le corail.
Un col cache la plaie
Le ruban noir est là quand le cou est nu. Quand un col de chemisier remonte, il disparaît. Par exemple, dans une huile de 1901 ou 1906, intitulée Marguerite, où l’enfant maladive, au visage creusé et asymétrique, les yeux bleu et noir, les mains violet clair et closes devant elle, où l’enfant est ébauchée et cependant fixée en quelques traits de couleur épais, fragiles comme la santé, solides comme l’art, bleus pour la robe, vert et jaune et ocre sur un fond vierge. Expression par l’inachevé de l’émotion, ici tragique. Marguerite fend le cœur, détachée de tout environnement concret, réaliste. Et elle renaît violemment à la vie par le geste du peintre. Matisse travaille comme il travaillera toujours, du matin au soir, «comme un forçat». Le travail est la seule chose qui permette d’échapper au désespoir, «inutile et nuisible». La peinture guérit de l’existence. Un trait noir sépare un bras du torse, un autre délimite l’autre avant-bras.
Le ruban qui masque le trou prend une fonction ornementale : du handicap, tirer l’élégance. Matisse : «Je peins rarement des portraits. Si je le fais, c’est uniquement de manière décorative, je ne peux pas le voir autrement.» Quand le ruban n’est pas là, le noir se déplace. Dans l’un des plus célèbres portraits peint en 1910, Marguerite au chat noir, il se pose sur le chat. La jeune femme a 16 ans et vient d’être de nouveau opérée. Un col cache la plaie. Le ruban a quitté le cou d’Olympia pour retrouver le chat, chaleureuse présence de l’enfance, sans servante africaine. Matisse a dit un jour qu’«un noir peut très bien remplacer un bleu puisqu’au fond l’expression vient des rapports. […] Vous pouvez préciser les rapports qui constituent l’expression du tableau en remplaçant un bleu par un noir, comme à l’orchestre l’on remplacera une trompette par un hautbois.» Le hautbois, instrument qui, dans Pierre et le Loup, est la voix du canard avalé par le loup et qui, vivant, du fond de l’estomac de la bête, pousse sa plainte mélancolique et solitaire, concluant l’œuvre quand tous les autres instruments se sont tus. Quelle était la voix profonde de la petite Marguerite ?
Elle ne quittera le ruban noir que lorsqu’on fermera le trou, au printemps 1920. Puis, très vite, elle disparaît des œuvres, d’abord en tant que modèle unique. On la trouve encore en figurante dans d’admirables toiles de la vie de famille, avec un autre modèle de son père. En Espagnole avec ombrelle, dans le jardin de la propriété d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), sur la terrasse niçoise. Le Thé (1919) : l’un des derniers tableaux où elle apparaît avec le ruban noir, en compagnie d’un modèle de son père, assise dans un fauteuil vert, le visage comme fondu dans un masque, le chat noir avec un nœud rouge sur les genoux. A sa gauche, un gros chien gris brun, avec points noirs à la place des yeux, est posé au bout d’un chemin qui ressemble à une énorme langue. Sympathique, il gratte ses puces et rappelle le chien enterré de Goya. Odalisque sur la terrasse (1921) : à droite, assise, une robe rouge et la poitrine nue, un autre modèle du père ; au fond vers la gauche, endormie ou indolente, allongée et accoudée sur un pouf rouge et blanc, Marguerite. Elle a, en tout petit, le même visage que sur certains dessins. Rêver, lire, dormir… Un fin bouquet dans un vase est posé à terre devant elle.
Sa simplicité fait sa liberté
Ensuite, l’oiseau quitte la cage formelle. Mariée en 1923 avec Georges Duthuit, beau gosse, grand critique, admirateur de Matisse qui agace Matisse, lequel ne lui pardonnera ni de tromper sa fille ni de s’en séparer, elle s’éloigne sans s’éloigner : elle va s’occuper, sa vie entière, avec exigence et sans complaisance, de l’œuvre paternelle. On ne la retrouve, une dernière fois, qu’en 1945, dans les fusains et lithographies qu’il fait de son visage. Elle était dans la Résistance. Il l’ignorait. Les nazis l’ont arrêtée, torturée : nerfs de bœuf, noyade dans une baignoire, etc. Elle en est sortie par force et par miracle. Elle raconte ce qu’elle a subi à son père accablé tandis qu’il dessine son visage, en l’idéalisant ou en la faisant jaillir lentement de la brume du fusain, comme un fantôme. Comme une fillette malade et qui ressuscite, de toile en toile, dans l’autre monde.
Qu’y avait-il sous le ruban noir, sinon ce qu’on ne voit pas ? Ce qui est au fond et que l’artiste révèle, passant de la réalité à l’ornement et de l’ornement à une présence hors du temps, là où l’émotion rejoint, dans la lumière, le tombeau. Peinte à Collioure, pendant l’hiver 1906-1907, Marguerite apparaît sur fond ocre uni, dans une robe bleu gris de la même couleur que la chevelure. Les yeux, les cheveux, l’encolure de la robe sont cernés d’un trait noir épais. Une mèche, à droite, se détache. Elle semble venir de l’Antiquité. Sa simplicité fait sa liberté. Elle ne paraît dépendre d’aucune forme, d’aucun courant, de presque rien. Matisse échangea le tableau avec Picasso contre une nature morte de celui-ci. L’Espagnol la conserva toute sa vie.
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