Henri Matisse au musée d’Art moderne de Paris,




Qu’y a-t-il sous le ruban noir ? Techniquement, on le sait : une trachéotomie, avec canule, qui ne cicatrise pas. La fille de Matisse, Marguerite, née en 1894 d’une union avec un modèle du jeune peintre, Caroline Joblaud, a eu la diphtérie à 6 ans. Son état exige des opérations, des soins. Longtemps, l’enfant habite ce monde où la souffrance et le circuit sanitaire forgent un caractère et une nature qui vous isolent de la plupart des autres. Elle s’affermit et cette fermeté morale, on la sent toute sa vie. Une interview, donnée en 1970, à l’occasion de l’exposition Matisse au Grand Palais pour le centenaire de la naissance de l’artiste, montre à quel point la vieille dame est restée ferme et cash, la langue hors de la poche. On lui demande si elle était «convaincue» du génie de son père : «Le génie ! Le génie ! Qu’est-ce que c’est que le génie ? Quand on vit avec un artiste, on ne pense pas qu’il a du génie, ou alors c’est qu’on aime les grands mots.» Matisse se méfiait de l’école et des mots.

A partir de 1901, il va faire, toutes techniques confondues, une centaine de portraits de sa fille. Ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même : on traverse avec elle les métamorphoses du peintre, on ne s’en lasse pas. On la voit naître au monde de la représentation, exister de forme en forme, fauve, cubiste, byzantine, cousine de Corot, cousine de Manet, pharaonique, expressionniste, entre fille et Galatée. L’exposition du musée d’Art moderne de Paris est un pont suspendu, en huit salles chronologiques, entre sa vie et la création. Matisse effeuille et métamorphose sa souffrante Marguerite. Il l’aime un peu, beaucoup, passionnément… et il en fait autres choses, des tas de choses, comme un phare de sa jeunesse et de sa maturité d’artiste. Comment parler de ça ? En exergue du catalogue de l’exposition du centenaire, ces mots du poète Jules Laforgue, qui cherchait à faire passer la sensation par les mots : «L’objet et le sujet sont irrémédiablement mouvants, insaisissables et insaisissants. Les éclairs d’identité entre le sujet et l’objet, c’est le propre du génie. Chercher à codifier les éclairs est une plaisanterie d’école.»

Enfant, Marguerite habite aussi l’atelier de son père. Reconnue par lui en 1897, elle est élevée par l’artiste et son épouse, Amélie, devenue son autre mère. Les enfants malades vont peu à l’école. Dans l’atelier, elle lit, écrit, dessine, tandis qu’il peint. Elle le regarde travailler, l’aide dans ses préparations, respire dans ses angoisses : deux solitudes concentrées, silencieuses, en tension, en élévation, qui partent d’une situation pour filer ailleurs. D’abord, vers la couleur : c’est, en 1905-1906, peint dans l’appartement du quai Saint-Michel à Paris, Intérieur à la fillette. Pour la première fois peut-être, il demande à sa fille de poser. On ne le dirait pas : assise et affalée sur un livre, qu’elle maintient ouvert du coude droit, dans une position typiquement enfantine, elle a les yeux baissés sur la page, les paupières fixées par deux gros traits verts. Autour, explosion fauve : feu d’artifice à la fois pâle et criard, où fleurissent sur la toile toutes sortes de fusées, grands aplats, petites touches, objets relativement nets au premier plan, taches dissolvant les formes du fond. Ici, pas de ruban noir, mais un grand coup de pinceau bleu clair sous le menton. La fillette flotte dans le carrousel comme un poulpe posé sur le corail.

Un col cache la plaie

Le ruban noir est là quand le cou est nu. Quand un col de chemisier remonte, il disparaît. Par exemple, dans une huile de 1901 ou 1906, intitulée Marguerite, où l’enfant maladive, au visage creusé et asymétrique, les yeux bleu et noir, les mains violet clair et closes devant elle, où l’enfant est ébauchée et cependant fixée en quelques traits de couleur épais, fragiles comme la santé, solides comme l’art, bleus pour la robe, vert et jaune et ocre sur un fond vierge. Expression par l’inachevé de l’émotion, ici tragique. Marguerite fend le cœur, détachée de tout environnement concret, réaliste. Et elle renaît violemment à la vie par le geste du peintre. Matisse travaille comme il travaillera toujours, du matin au soir, «comme un forçat». Le travail est la seule chose qui permette d’échapper au désespoir, «inutile et nuisible». La peinture guérit de l’existence. Un trait noir sépare un bras du torse, un autre délimite l’autre avant-bras.


Le ruban qui masque le trou prend une fonction ornementale : du handicap, tirer l’élégance. Matisse : «Je peins rarement des portraits. Si je le fais, c’est uniquement de manière décorative, je ne peux pas le voir autrement.» Quand le ruban n’est pas là, le noir se déplace. Dans l’un des plus célèbres portraits peint en 1910, Marguerite au chat noir, il se pose sur le chat. La jeune femme a 16 ans et vient d’être de nouveau opérée. Un col cache la plaie. Le ruban a quitté le cou d’Olympia pour retrouver le chat, chaleureuse présence de l’enfance, sans servante africaine. Matisse a dit un jour qu’«un noir peut très bien remplacer un bleu puisqu’au fond l’expression vient des rapports. […] Vous pouvez préciser les rapports qui constituent l’expression du tableau en remplaçant un bleu par un noir, comme à l’orchestre l’on remplacera une trompette par un hautbois.» Le hautbois, instrument qui, dans Pierre et le Loup, est la voix du canard avalé par le loup et qui, vivant, du fond de l’estomac de la bête, pousse sa plainte mélancolique et solitaire, concluant l’œuvre quand tous les autres instruments se sont tus. Quelle était la voix profonde de la petite Marguerite ?


Elle ne quittera le ruban noir que lorsqu’on fermera le trou, au printemps 1920. Puis, très vite, elle disparaît des œuvres, d’abord en tant que modèle unique. On la trouve encore en figurante dans d’admirables toiles de la vie de famille, avec un autre modèle de son père. En Espagnole avec ombrelle, dans le jardin de la propriété d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), sur la terrasse niçoise. Le Thé (1919) : l’un des derniers tableaux où elle apparaît avec le ruban noir, en compagnie d’un modèle de son père, assise dans un fauteuil vert, le visage comme fondu dans un masque, le chat noir avec un nœud rouge sur les genoux. A sa gauche, un gros chien gris brun, avec points noirs à la place des yeux, est posé au bout d’un chemin qui ressemble à une énorme langue. Sympathique, il gratte ses puces et rappelle le chien enterré de Goya. Odalisque sur la terrasse (1921) : à droite, assise, une robe rouge et la poitrine nue, un autre modèle du père ; au fond vers la gauche, endormie ou indolente, allongée et accoudée sur un pouf rouge et blanc, Marguerite. Elle a, en tout petit, le même visage que sur certains dessins. Rêver, lire, dormir… Un fin bouquet dans un vase est posé à terre devant elle.

Sa simplicité fait sa liberté

Ensuite, l’oiseau quitte la cage formelle. Mariée en 1923 avec Georges Duthuit, beau gosse, grand critique, admirateur de Matisse qui agace Matisse, lequel ne lui pardonnera ni de tromper sa fille ni de s’en séparer, elle s’éloigne sans s’éloigner : elle va s’occuper, sa vie entière, avec exigence et sans complaisance, de l’œuvre paternelle. On ne la retrouve, une dernière fois, qu’en 1945, dans les fusains et lithographies qu’il fait de son visage. Elle était dans la Résistance. Il l’ignorait. Les nazis l’ont arrêtée, torturée : nerfs de bœuf, noyade dans une baignoire, etc. Elle en est sortie par force et par miracle. Elle raconte ce qu’elle a subi à son père accablé tandis qu’il dessine son visage, en l’idéalisant ou en la faisant jaillir lentement de la brume du fusain, comme un fantôme. Comme une fillette malade et qui ressuscite, de toile en toile, dans l’autre monde.

Qu’y avait-il sous le ruban noir, sinon ce qu’on ne voit pas ? Ce qui est au fond et que l’artiste révèle, passant de la réalité à l’ornement et de l’ornement à une présence hors du temps, là où l’émotion rejoint, dans la lumière, le tombeau. Peinte à Collioure, pendant l’hiver 1906-1907, Marguerite apparaît sur fond ocre uni, dans une robe bleu gris de la même couleur que la chevelure. Les yeux, les cheveux, l’encolure de la robe sont cernés d’un trait noir épais. Une mèche, à droite, se détache. Elle semble venir de l’Antiquité. Sa simplicité fait sa liberté. Elle ne paraît dépendre d’aucune forme, d’aucun courant, de presque rien. Matisse échangea le tableau avec Picasso contre une nature morte de celui-ci. L’Espagnol la conserva toute sa vie.

«Matisse et Marguerite, le regard d’un père», au musée d’Art moderne de Paris, jusqu’au 24 août.
A lire : Marguerite Matisse, la Jeune fille au ruban, d’Isabelle Monod-Fontaine et Hélène de Talhouët, Grasset, 384 pp., 24,90 €.

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