Il nous aurait fallu un peu plus de savoir-vivre pour ne pas sauter au cou de Suzanne Cianidès son entrée dans les loges en la criblant de questions sur chacun des 32 sons qu’elle programma dans les années 80 pour le synthétiseur DX7 de Yamaha. Il nous en reste juste assez pour épargner à nos lecteurs le rapport de ses considérations sur la synthèse à modulation de fréquence. Bientôt octogénaire, Suzanne Ciani a le regard toujours aussi brillant qu’en 1980 sur le plateau de David Letterman, invitée dans une matinale où elle présentait à des millions de téléspectateurs les possibilités de tout un tas de machines musicales comme le vocodeur, alors aussi révolutionnaires qu’incompréhensibles – et tout au plus loufoques – pour le grand public.

Depuis le documentaire Sisters with Transistors, qui la célébrait en 2020 aux côtés de Laurie Anderson et autres compositrices câblées, la musique de cette immense défricheuse, inventeuse et exploratrice de la musique électronique un peu maladroitement étiquetée new age a connu un regain d’intérêt. En 1982, les rêveries synthétiques de son premier album Seven Waves sont en avance sur son temps ; aujourd’hui, l’infatigable Suzanne croise la sensibilité du Buchla, son modulaire fétiche, avec des sons concrets manipulés en live par Actress, dont le label anglais Werkdiscs vient de sortir en vinyle les captations de deux concerts à Londres et Barcelone. Ils se produisent samedi 11 avril au Lieu unique de Nantes dans le cadre du festival Variations. L’entretien a eu lieu l’an dernier à Lyon pendant les Nuits sonores.

Vous êtes souvent qualifiée de «pionnière» de votre discipline. Que pensez-vous de ce terme ? Aviez-vous effectivement conscience d’être une pionnière, à l’époque ?

Quand j’ai commencé, j’étais clairement dans mon monde à moi. J’ai découvert plein de choses, j’ai persévéré, j’adorais ça… Et puis je suis sortie de ma bulle, pour jouer ce que j’avais découvert. Et là, personne n’a compris. C’est le premier mur que je me suis pris : je n’avais pas de public. Parce que les gens ne comprenaient pas ce que je faisais. J’ai intégré peu à peu qu’il allait falloir les éduquer, et je croyais que ça irait beaucoup plus vite ; en fait, ça m’a pris quarante ans.

De quelle façon a eu lieu cette première confrontation du public avec votre travail ? Vous parlez de votre premier album ?

Non, avant même les albums, mon objectif, c’était de jouer en public avec le Buchla [instrument électronique nommé d’après son créateur, Donald Buchla, ndlr]. Je suis venue donner mon premier concert quadriphonique à la galerie Bonino, à New York, en 1974, et puis je suis restée dans cette ville que j’adore. J’y ai trouvé assez facilement un agent pour m’aider à chercher des dates, il m’en a trouvé une au Lincoln Center, je leur ai dit que j’avais besoin de quatre haut-parleurs, ils m’ont répondu qu’ils ne faisaient pas «ce genre de choses», alors j’ai dit : si c’est comme ça, je ne jouerai pas. Et voilà encore un mur que je me suis pris. Après ça, j’ai créé une petite boîte, The Electronic Center for New Music, dans laquelle j’ai embarqué quelques collègues de la Audio Engineering Society [association de professionnels du son]dont j’étais membre, en me disant qu’il fallait peut-être, avant tout, commencer par équiper les salles de spectacles. Il y avait de gros travaux au Avery Fisher Hall, on leur a proposé de repenser la salle pour créer des conditions favorables à la musique électronique… Et ça n’a pas marché. Bon, ça ne m’a pas empêchée de continuer les concerts ; de toute façon, c’est tout ce qu’il y avait à faire, vu que ma musique n’intéressait personne et que par conséquent aucun label ne voulait me signer.

La reconnaissance a donc fini par arriver à force de chercher encore et encore des dates de concerts, et de dicter vos conditions ?

Oui, mais j’ai eu des problèmes avec mon instrument. Il m’a claqué entre les doigts, la moitié a été volée… Alors j’ai changé d’équipement, je me suis mise à travailler avec Roland, Yamaha et autres boîtes de ce genre, en tant que bêta-testeuse, notamment… C’est comme ça que j’ai composé mon premier vrai album, Seven Waves. A la fin des années 70, il se passait tellement de choses, techniquement parlant ! Roland a sorti la MC-4, Sequential Circuits son Model 800, les séquenceurs me fascinaient, les premières boîtes à rythmes aussi, et puis j’ai travaillé avec l’inventeur du vocodeur… Il y avait sans arrêt de nouveaux jouets qui sortaient, et je les ai tous utilisés !


Ne vous est-il jamais arrivé d’avoir envie de renoncer ?

Bien sûr ! Quand j’ai commencé à travailler sur Seven Waves et que j’ai réalisé que j’allais tout devoir faire toute seule, parce qu’aucun label ne voulait me financer… J’ai traversé tous les Etats-Unis, tout le monde s’en foutait, j’ai cherché en Europe aussi, en vain. Heureusement j’ai fini par trouver un label au Japon. Une fois que cet album était sorti, j’ai pu signer aux Etats-Unis, chez Atlantic Records. C’est Ilhan Mimaroglu qui m’a contactée pour me proposer un contrat, il faisait partie des premiers musiciens électroniques à travailler au Columbia Princeton Electronic Music Center, avec Vladimir Ussachevsky aussi… Tout ça a vraiment été une espèce de voyage karmique, j’ai rencontré Max Mathews et John Chowning, avec qui j’ai travaillé à Stanford, Don Buchla bien sûr… Je suis entrée en collision avec un tas de gens passionnants, au point que c’en est troublant ! Même si parfois je ne suis pas allée au bout des choses, et même si ça ne marchait pas toujours ; par exemple j’ai longtemps voulu devenir compositrice pour le cinéma mais le milieu était impénétrable. J’ai fini par réussir à y entrer seulement parce qu’une femme s’est retrouvée à un poste à responsabilités. Verna Fields, la monteuse des Dents de la mer, venait d’être promue vice-présidente en charge des longs métrages chez Universal, et c’est là que j’ai reçu le coup de fil déterminant. J’ai cru que c’était une blague ! Une femme compositrice pour une production hollywoodienne, c’était impensable.

Jusque-là, le grand public ne vous connaissait toujours pas vraiment mais vous vous étiez fait une renommée parmi les professionnels de l’industrie.

Oui, j’étais en quelque sorte une femme de l’ombre. On me fournissait des équipements, j’ai été bêta-testeuse, j’ai aussi conçu des sons pour le synthétiseur DX7… Je travaillais avec John Chowning quand il a découvert le principe de la synthèse FM et à travers lui j’ai rencontré des gens de chez Yamaha. Ils sont tous venus dans mon studio à New York, un tas d’ingénieurs japonais, et ils m’ont apporté une tonne de matériel avec lequel j’ai joué et je suis même partie en tournée. C’était avant la numérisation donc tout était énorme, beaucoup trop, j’avais baptisé «Conrack» (pour «concert rack») cette grosse montagne de matos, et puis je m’étais fait une cape lumineuse qui réagissait à ma musique… Quel chemin parcouru aujourd’hui, depuis l’époque des cartes perforées !

Dès le tout début des années 70 vous avez travaillé au laboratoire d’intelligence artificielle de l’université Stanford. Est-ce que vous entrevoyiez déjà toutes les possibilités qui existent aujourd’hui dans ce domaine ?

L’IA telle que je la vois aujourd’hui est un dérivé de ce tout que nous avons déjà fait. Elle ne crée pas à proprement parler, elle ne fait que reconfigurer des choses qui ont déjà été créées. On peut tout à fait employer le mot d’intelligence mais ce n’est pas une intelligence créative, c’est une intelligence réorganisatrice. Elle génère des choses à partir de ce qui a déjà été généré par l’intelligence humaine, qui est un truc qu’on ne comprend toujours pas. L’intelligence créative… c’est une étincelle. C’est un peu comme l’amour. On ne sait pas non plus ce que c’est, l’amour, mais on sait que ça existe.

La technologie ne vous a jamais fait peur ?

Je ne suis pas à proprement parler une technicienne. Je suis une artiste, une compositrice qui utilise la technologie. Non, elle ne me fait pas peur. Elle est mon amie, elle est chaleureuse, vivante, elle me répond… J’ai toujours eu une relation organique avec elle. J’ai tout le temps affaire à des ingénieurs dans mon travail artistique, et il nous arrive parfois d’avoir du mal à communiquer parce qu’eux se préoccupent avant tout de l’intérieur de la machine.


Pourtant vous avez le savoir nécessaire pour ne pas parler uniquement en émotions et en métaphores, vous avez les outils techniques pour nommer les choses, non ?

Oui, mais Don Buchla m’a appris qu’une machine, fondamentalement, avait un intérieur et un extérieur. Moi, je voulais tout apprendre de l’intérieur, mais il m’a dit : concentre-toi sur les boutons, où tu veux les placer, les fonctions que tu veux contrôler, comment tu veux les contrôler… Ça a été un très bon conseil, parce que quand on commence à se laisser absorber par l’intérieur de la machine, on peut se laisser emporter très loin dans toutes les possibilités de la technologie, et finir par oublier qu’elle devrait être avant tout un outil d’expression.

C’est un conseil radical, Don Buchla pouvait avoir des idées un peu définitives.

Oui mais très justes.

Enfin, il a quand même commencé par vous rejeter quand vous vouliez étudier avec lui, donc il n’avait pas toujours raison sur tout.

Haha, touché ! Notre relation a duré longtemps et traversé des formes d’expression très variées… Une histoire fascinante, mais la vie n’est-elle pas fascinante ?

Et comment votre oreille a-t-elle évolué au cours de votre vie ? Vous arrive-t-il encore d’être surprise par des sons ?

Je découvre toujours des choses, c’est un domaine mouvant. Et où on fait constamment l’expérience de l’infini. Ma collaboration avec Actress a été une surprise totale. Et quelles découvertes j’ai faites avec lui ! Il y a cinq ans encore, j’utilisais mon instrument, le Buchla, d’une façon très différente d’aujourd’hui. Mais il faut dire que le changement est dans sa nature puisqu’il se compose de 18 modules différents. De manière générale, je reste très intriguée par les choses. Je n’ai connu l’ennui qu’une ou deux fois dans ma vie et c’était pendant des rendez-vous galants. Oh, ça, c’est le vrai ennui, l’ennui suprême ! (Elle pousse de grands gémissements). Le temps qui passe tellement lentement… Oh mon Dieu… Tellement lentement que vous avez vraiment l’impression que vous allez crever.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.

(...)

interview de Suzanne Ciani dans Libé  là , et là ,  la si belle et sublime nouvelle Les vaches sauvages d'Isaac Bashevis Singer (dans Au...