«Ils en voulaient plus. C’est notre plus grand regret.» Le tout lâché sur un ton smart, détaché. Les traces sont fraîches : vingt minutes que l’Inter Milan a été rincé du sol au plafond (5-0) par le Paris Saint-Germain, samedi 31 mai à l’Allianz Arena de Munich, abandonnant sa deuxième finale de Ligue des champions en trois saisons. Et le milieu lombard Nicolò Barella referme la porte sans bruit, pour ne pas réveiller les morts.
Accessoirisés par leurs adversaires tout le match, ridicules et parfois mauvais esprit, Benjamin Pavard et consorts n’ont aucune chance de s’en tenir au constat de Barella. L’heure des comptes n’est simplement pas encore venue. Plus tard, leur entraîneur, Simone Inzaghi, parlera d’un gouffre athlétique en laissant entendre, et ce n’est pas rien, que son équipe partait à l’abattoir : «Nous étions plus fatigués que le Paris-SG. Nous avons manqué de précision dans les passes. La fraîcheur était de leur côté. Nous savions très bien que ce serait dur mais, techniquement, le PSG a été largement au-dessus.»
Lointain écho des déclarations du coach de Liverpool, Arne Slot, après une victoire heureuse (1-0) des Anglais au Parc des princes début mars, confessant avoir tellement craint une raclée qu’il avait inversé son plan de jeu habituel en imposant à ses hommes une disposition tactique prudente pour protéger leur but. Certains joueurs, le capitaine Virgil van Dijk en tête, n’avaient pas compris. Aujourd’hui, ça doit leur sembler plus net. Cette raclée, dans l’air depuis des mois, c’est l’Inter Milan qui l’a ramassée et lors d’une finale encore. Slot avait compris.
Quel sens les Parisiens ont-ils donné à leur victoire ?
Où l’on reparle du ballon d’or, de l’entraîneur parisien Luis Enrique et d’une ligne directrice qu’il a défendue jusqu’à l’après-match de samedi, signe aussi qu’il se voit des perspectives allant au-delà d’une victoire en Ligue des champions : «Nous avons montré, en tant qu’équipe, l’idée que nous avions. Notre niveau défensif a été exceptionnel. Tout le monde a l’air de se demander à qui je donnerais le ballon d’or [qui récompense chaque année le meilleur joueur du monde présumé, ndlr]. Je le donnerais à [l’attaquant] Ousmane Dembélé, juste pour la façon dont il a défendu dans cette finale. C’est cela, diriger une équipe avec humilité. C’est cela, diriger une équipe avec intelligence. Et je crois qu’il mérite le ballon d’or non seulement pour les titres gagnés, non seulement pour les buts [33, cette saison] mais pour la façon dont il a fait avancer les choses tout au long de la saison et plus particulièrement lors de cette finale.»
Durant laquelle Dembélé n’a pas marqué. Voilà exactement ce qui intéresse Luis Enrique, et explique cet accessit individuel dont il est d’habitude si avare devant les caméras et micros. On est au-delà de l’idée d’un couronnement individuel (le ballon d’or) obtenu à travers des achèvements collectifs, le club de la capitale ayant remporté toutes les compétitions où il était engagé cette saison. Qui aura vu Dembélé passer par une mise à l’écart cet automne, des discussions serrées avec le manager portant sur les joueurs sacrifiés et l’aversion du coach pour la contre-attaque (trois buts ont pourtant été inscrits sur des phases de transition samedi) et une évolution non pas technique, l’international tricolore ayant toujours défendu comme un chien durant sa carrière, mais psychologique. Sur la manière de défendre et les raisons de le faire. Dembélé devait simplement habiter le rôle différemment.
Y compris dans le leadership, c’est-à-dire les prises de parole, parfois conflictuelles, avec son entraîneur. Ousmane, tu y gagneras confort mental et protection : voilà le message que Luis Enrique a fait passer à son joueur, le portant au pinacle un soir où tous les attaquants ont marqué sauf lui. Il n’est plus seul. Dans un club où une pression exacerbée, sportive et médiatique avait entravé et même parfois écrasé tous les solistes désignés, de Zlatan Ibrahimovic à Kylian Mbappé en passant par Neymar, ce n’est pas n’importe quelle révolution quand même.
Quel geste emblématique symbolise le mieux la finale ?
Il importe d’aller chercher quelque chose des deux côtés du terrain pour tenir la note chantée par Luis Enrique, qui n’a parlé que de sacrifice défensif un soir où son équipe en a tout de même mis cinq. Le sauvetage du défenseur équatorien Willian Pacho s’arrachant pour éviter un corner à la 20e minute, aura assurément une place de choix dans l’histoire que se raconteront les joueurs parisiens : quatre passes plus tard, Désiré Doué pliait la finale à l’autre bout du terrain. L’attitude de Pacho dit ainsi que même dans un sport à événements rares comme le foot (peu de points si l’on compare au hand, au basket, au volley, etc.), aucun geste n’est anodin. Et qu’un effet papillon, une cause infime et une conséquence sismique planent derrière chaque effort, chaque initiative du joueur.
Il faut ainsi mettre toutes ces causes infimes, les fameux détails qui n’en sont plus, de son côté. Les entraîneurs se tuent à le dire. Les joueurs n’écoutent pas toujours. Mais ceux-là, si. Au-delà, on garde une place toute particulière pour la passe décisive du milieu portugais Vitinha envoyant Doué à dame sur le troisième but : un geste simple en apparence, moins spectaculaire que la passe de la semelle dos au jeu effectuée par Dembélé deux ou trois secondes plus tôt mais qui exprime la clarté, la propreté technique et l’intense efficacité d’une équipe pile poil dans les canons du jeu et des situations qu’il offre. Que cette passe ait lié Vitinha, méprisé par Lionel Messi quand ces deux-là cohabitaient dans le vestiaire parisien, et Doué, 20 ans mardi, qui s’est fait une place centrale en quelques mois dans une équipe capable de ravager l’Inter Milan en finale de Ligue des champions n’est pas n’importe quelle image non plus.
Luis Enrique doit-il être tenu comme principal dépositaire du succès parisien ?
La question est tranchée médiatiquement depuis longtemps, l’entraîneur parisien se présentant devant les micros une vingtaine de fois par semaine tous médias confondus dans un club où tout le monde vit caché, des joueurs jusqu’à ceux qui dessinent la politique du club depuis Doha en passant par le directeur sportif ou le président, Nasser al-Khelaïfi. Après le match de Munich, l’ex-sélectionneur de la Roja a aussi déplacé le curseur émotionnel sur sa personne en parlant de sa fille Xana, décédée en 2019 à l’âge de 9 ans, en réponse à un tifo des supporteurs évoquant le drame déployé à la fin du match. On y voyait la jeune fille de dos, avec un maillot du PSG floqué du numéro 8 qui fut celui de son père durant sa carrière de joueur.
On a quelque scrupule à déposséder les joueurs de tout ou partie des accomplissements atteints sur le terrain depuis janvier, un entraîneur n’existant jamais qu’à travers ce que ses joueurs veulent bien retenir de ce qu’il leur raconte. Quand on a posé au printemps à un coach jouant le haut de tableau de Ligue 1 la question d’un Paris-SG collectif et équilibré, celui-ci a relativisé, sans rien retirer d’ailleurs au natif de Gijón : «Sans les vingt buts de Dembélé depuis janvier, l’histoire n’est plus la même.» A l’autre bout de l’échelle de responsabilité, Doha a fait à Luis Enrique des conditions royales, le débarrassant de toutes formes de contre-pouvoirs là où ses prédécesseurs étaient à la remorque des stars du vestiaire. Et lui laissant la main sur le recrutement quand Mauricio Pochettino avait vu, consterné, Lionel Messi débarquer dans un vestiaire déjà encombré par Neymar et Mbappé, le western entre les trois hommes étant dès lors prévisible.
Reste que si un coach ne vit qu’à travers ses joueurs, leur progression individuelle et collective est obligatoirement la jauge permettant de juger son travail. Et il se trouve que la quasi-totalité des titulaires ou approchant, des plus confirmés comme Achraf Hakimi ou Gianluigi Donnarumma aux plus jeunes comme les trois joueurs (Bradley Barcola, Warren Zaïre-Emery et Désiré Doué) qui ont découvert l’équipe de France sous sa mandature, se sont réalisés dans des proportions qu’ils étaient parfois les seuls à espérer. «L’entraîneur, c’est la tête de cette équipe, a lâché Nuno Mendes après le match. Après, nous, on s’adapte sur le terrain. Il nous a beaucoup apporté, aussi bien défensivement qu’offensivement. C’est un cadeau pour lui, pour tout ce qu’il a fait depuis qu’il est arrivé au club la saison dernière.» Par nature, un joueur est conditionné pour ne pas aller au-delà de la reconnaissance liée à l’opportunité qu’on lui offre en lui donnant du temps de jeu : le reste, il se le doit. Les mots du défenseur portugais pèsent ainsi plus lourd qu’ils n’en ont l’air.
Quelle place dans l’histoire du foot européen ?
Après Manchester City en 2023, le Paris-SG est le deuxième club-Etat à remporter la Ligue des champions en trois saisons, enfonçant un coin dans la vieille structure d’un football européen où une demi-douzaine de clubs (Bayern Munich, Real Madrid, FC Barcelone…) se taillent la part du lion. Dans les deux cas, l’actionnaire aura fait de l’entraîneur le personnage tout-puissant du projet. En lui donnant un horizon temporel infini, ce qui installe dans l’esprit du vestiaire l’idée que leur coach leur survivra : pas rien dans un club où Neymar n’avait qu’un mot à dire pour virer son entraîneur. Au fond, c’est comme s’il avait fallu mettre le poids d’un Emirat pour rééquilibrer la balance en faveur du club au détriment de superstars dépassant de beaucoup la notoriété et la puissance de feu marketing de leurs employeurs.
En abattant une carte maîtresse : avec 25 ans et 96 jours, le Paris-SG présente la plus faible moyenne d’âge d’une équipe championne d’Europe depuis l’Ajax Amsterdam de Patrick Kluivert, des frères De Boer et de Clarence Seedorf en 1995, étalon or d’une enfance de l’art qui vaut son pesant de tendresse et d’étoiles dans les yeux des amoureux du jeu de football. Le dernier but de la finale de samedi, un «à toi, à moi» de cour d’école entre Bradley Barcola et un Senny Mayulu formé au club et passé pro il y a tout juste un an, n’appartient qu’à ceux qui sont à l’aube d’une carrière. Puissent-ils prolonger autant que possible cette sensibilité-là. Et la chérir indéfiniment ensuite.
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