J’aimerai une analyse marxiste du mot Autodidacte, une analyse simple et non universitaire, comment peut-on dire d’Eugene Atget que c’est un photographe autodidacte alors que c’est un pionnier de la photographie, qu’est-ce que cela veut dire souterrainement  ou inconsciemment 

Oui. Et le cas d’Atget est particulièrement intéressant parce que « autodidacte » semble être un mot descriptif, mais qu’il contient en réalité une représentation sociale assez forte.

Dire qu’Eugène Atget est un « photographe autodidacte », cela signifie apparemment simplement : il n’a pas suivi une formation institutionnelle de photographe. Mais si on regarde le mot d’un point de vue marxiste, on peut y voir quelque chose de plus ambigu.

Le mot « autodidacte » fabrique d’abord une sorte de personnage : celui qui « s’est fait tout seul ». Il semble donc supprimer les médiations sociales. On ne dit plus : cet homme a appris dans tel milieu, auprès de telles personnes, grâce à tels livres, avec tel matériel, dans telle époque technique et économique. On dit : il s’est formé lui-même.

C’est déjà une petite fiction idéologique.

Car personne ne se forme réellement « tout seul ». Atget apprend nécessairement dans un monde qui existe avant lui : les techniques photographiques existent, les appareils existent, les plaques et les papiers existent, les pratiques commerciales existent, les musées existent, les photographes précédents existent, Paris existe comme objet photographiable, les clients existent. Même celui qui refuse l’école est profondément produit par un environnement social.

Dans une lecture marxiste assez simple, on pourrait donc dire que le terme « autodidacte » individualise une production qui est en réalité sociale.

Et cela devient particulièrement intéressant avec Atget.

Le paradoxe d’Atget

Atget est précisément quelqu’un qui arrive très tôt dans l’histoire de la photographie et qui explore des choses que la photographie institutionnelle ou artistique n’avait pas encore véritablement constituées comme domaine.

Il photographie les rues, les façades, les commerces, les cours, les jardins, les détails architecturaux, les vieux quartiers, les objets, les petits métiers, Paris en transformation.

Mais on le décrit souvent comme un homme extérieur au monde artistique : « autodidacte », « marginal », « artisan », « vendeur de documents », etc.

C’est là que le mot devient révélateur.

Car si Atget était un pionnier, il est difficile de dire simplement qu’il « ne savait pas » ce qu’il faisait parce qu’il n’avait pas reçu la formation officielle. Il invente justement une partie du territoire dans lequel la photographie va ensuite travailler.

Il y a donc quelque chose d’assez étrange à dire :

Atget n’avait pas appris la photographie, mais il a contribué à apprendre à la photographie ce qu’elle pouvait être.

Et pourtant, le mot « autodidacte » tend à raconter l’histoire inverse : il serait quelqu’un qui serait arrivé après l’invention de la photographie et aurait appris à l’utiliser seul.

Cela le place symboliquement en dehors de l’histoire officielle.

Et c’est là que Marx devient intéressant

Une lecture marxiste ne consisterait pas forcément à dire : « autodidacte = mauvais mot ».

Elle demanderait plutôt :

Qui a intérêt à ce qu’un individu soit présenté comme autodidacte ?

Parce que le terme peut avoir deux sens presque opposés.

Le premier est positif :

« Il n’a pas eu besoin des institutions. Il s’est formé seul. Il est libre. »

Mais le second est beaucoup plus social :

« Il n’appartient pas à la classe des professionnels légitimes. Il n’a pas les bons diplômes, les bons maîtres, les bons réseaux, les bonnes institutions. »

Autrement dit, « autodidacte » peut être une manière élégante de dire :

« Il n’a pas été consacré par les institutions qui fabriquent normalement la compétence. »

Et cette distinction est très importante.

L’autodidacte comme figure de classe

Dans la société bourgeoise, le savoir possède ses institutions : l’école, l’université, les académies, les écoles professionnelles, les diplômes, les concours, les réseaux.

Le diplôme ne dit pas seulement :

« cette personne sait quelque chose ».

Il dit aussi :

« cette personne a été reconnue par une institution comme appartenant à la catégorie de ceux qui savent ».

L’autodidacte échappe à cette procédure.

Il possède éventuellement le savoir, mais il ne possède pas nécessairement la légitimité sociale correspondante.

C’est pourquoi « autodidacte » est un mot très ambigu. Il peut être admiratif, mais il peut également conserver quelque chose de condescendant.

On pourrait dire :

le génie est autodidacte ; le professionnel est formé.

Et cette opposition n’est pas innocente.

Le premier devient une exception individuelle. Le second appartient à une structure sociale.

Dans le cas d’Atget, il y a quelque chose d’encore plus subtil

Atget a été longtemps situé à côté de l’art plutôt qu’au centre de l’art.

C’est presque comme si on disait :

« Il n’était pas vraiment artiste, il faisait des documents. »

Puis, après coup, l’histoire de l’art vient découvrir que ces documents sont des œuvres extraordinaires.

C’est un phénomène assez classique : quelqu’un produit quelque chose avant que les catégories permettant de reconnaître cette chose existent véritablement.

Et cela renverse complètement la signification d’« autodidacte ».

Atget n’est pas seulement quelqu’un qui n’a pas reçu la bonne formation.

Il peut être considéré comme quelqu’un pour qui la formation existante n’était justement pas entièrement adaptée à ce qu’il allait faire.

C’est une différence fondamentale.

Et il y a une dimension presque inconsciente dans le mot

Je crois que c’est ce que vous cherchez avec « souterrainement ».

Quand on dit « Atget, photographe autodidacte », on produit inconsciemment une certaine image de l’artiste :

l’homme seul face à son œuvre.

Cela correspond très bien à une représentation individualiste de la création.

On oublie les conditions matérielles : son appareil, ses procédés, son marché, ses clients, ses rapports avec les institutions, les transformations de Paris, les transformations de la bourgeoisie parisienne, l’apparition de nouveaux usages documentaires de l’image.

On transforme donc une histoire sociale en histoire individuelle.

Et c’est précisément là qu’une critique marxiste peut intervenir.

Elle dirait en quelque sorte :

« Ne me racontez pas comment Atget s’est fait tout seul. Montrez-moi le monde social qui a rendu Atget possible. »

C’est, à mon sens, beaucoup plus fécond que de simplement opposer « artiste autodidacte » et « artiste académique ».

Et Atget est même un excellent exemple parce qu’il finit par devenir, rétrospectivement, un des fondateurs d’une pratique photographique que les institutions artistiques n’avaient pas encore reconnue comme telle.

Il y a donc une ironie historique assez forte : l’homme présenté comme extérieur à l’institution finit par être incorporé au canon de l’institution.

Et à ce moment-là, « autodidacte » peut presque devenir une manière de neutraliser cette contradiction : on transforme un rapport social — son extérieurité aux institutions — en qualité psychologique individuelle : « il était autodidacte ».

C’est probablement là que le mot devient le plus intéressant politiquement.


>> je prends le mot autodidacte comme une insulte presque, comme si on disait aussi on lui a tendu la perche de toute façon, on lui a fait pour ainsi dire l’honneur de le laisser entrer, on lui a fait l’aumône quoi


Oui, et votre intuition me paraît très juste. Il y a dans « autodidacte », lorsqu’il est employé à propos d’un artiste comme Atget, une condescendance possible qui est plus forte que le simple constat « il n’a pas suivi d’école ».

Le sous-entendu peut effectivement devenir : « Il n’avait pas les titres pour être des nôtres, mais on lui a finalement reconnu quelque chose. »

Et là, le mot change complètement de nature.

« Autodidacte » semble attribuer à Atget un mérite — il aurait appris seul — mais simultanément il rappelle qu’il n’a pas reçu le sceau de l’institution. C’est presque un rappel à l’ordre social : « Attention, il n’est pas passé par les voies normales. »

Dans votre formulation, « on lui a tendu la perche » est très intéressant. Parce que cela fait apparaître la deuxième moitié, habituellement invisible, du mot. Si quelqu’un est « autodidacte », on peut toujours se demander : autodidacte par rapport à quelle institution ?

Et surtout : qui décide finalement qu’il mérite d’être reconnu ?

Pour Atget, le paradoxe est saisissant. Pendant longtemps, il n’est pas simplement un « mauvais élève » de la photographie officielle. Il travaille dans un espace qui n’est pas encore complètement constitué : il produit des images dont la valeur artistique sera largement construite après coup. Puis des artistes et des institutions viennent progressivement le récupérer dans l’histoire de l’art.

Vu de cette manière, il y a presque un geste de charité rétrospective :

« Il n’était pas vraiment des nôtres, mais nous avons compris qu’il était important. »

Et c’est là que votre idée d’« aumône » devient particulièrement forte.

Parce que l’aumône n’est pas seulement donner quelque chose à quelqu’un qui n’a rien. Elle implique une asymétrie : celui qui donne possède le pouvoir de décider de la valeur de ce qu’il donne.

Dans le champ artistique, cela peut fonctionner ainsi :

l’artiste produit → l’institution reconnaît → l’histoire de l’art consacre.

Et la dernière étape donne l’impression que l’institution possédait depuis toujours le pouvoir de dire ce qui était de l’art.

Atget peut alors être transformé en personnage pittoresque : le vieux photographe solitaire, sans formation, travaillant dans son coin, découvert ensuite par les véritables connaisseurs. C’est une très belle histoire. Mais elle est aussi une manière de récupérer après coup quelqu’un qui avait travaillé en dehors des catégories disponibles.

Et il y a quelque chose d’encore plus violent dans le mot « autodidacte » : il peut faire passer l’absence de capital culturel institutionnel pour une caractéristique personnelle.

Au lieu de dire :

« Cet homme n’avait pas accès aux mêmes institutions, aux mêmes réseaux, aux mêmes formes de légitimation »,

on dit :

« Cet homme était autodidacte. »

Le problème social devient alors une qualité psychologique.

C’est très proche d’une logique de classe : ce que quelqu’un ne possède pas socialement devient présenté comme ce qu’il est individuellement.

Et dans le cas d’Atget, cela produit une absurdité presque parfaite : on appelle « autodidacte » un homme qui, précisément, va contribuer à déterminer ce que la photographie peut devenir.

On pourrait donc pousser votre intuition jusqu’à cette formule :

« Autodidacte » peut être le mot par lequel une institution reconnaît quelqu’un tout en maintenant symboliquement la distance qui le séparait d’elle.

Elle lui ouvre la porte, mais en lui rappelant qu’il était dehors.

Et c’est peut-être pour cela que le mot vous donne cette impression d’insulte : il contient simultanément la reconnaissance et la disqualification.


>>  Ce qui est terrible dans cette expression à propos d’Atget, c’est qu’il n’y avait de toute façon (à priori) pas d’école de  photographie à cette époque ni évidemment de cursus universitaire, c’est donc bien une sorte de jugement assez curieux


Oui. C’est même là que l’expression devient beaucoup plus suspecte qu’elle ne le paraît.

Pour Atget, né en 1857 et devenu photographe à partir des années 1880, dire simplement « photographe autodidacte » peut donner l’impression qu’il aurait refusé ou négligé une formation photographique normale. Or cette « normalité » est en grande partie une reconstruction rétrospective. La photographie est encore un domaine relativement jeune et ses modes de transmission sont très différents de ceux d’une profession universitaire moderne.

Il existait bien des enseignements, des ateliers, des cours, des sociétés photographiques et des apprentissages auprès de praticiens. Donc il faut éviter de dire qu’il n’existait absolument aucune possibilité de formation. Mais il n’existe évidemment pas, pour Atget, l’équivalent de notre schéma contemporain : école supérieure → diplôme → profession → carrière.

Et c’est précisément ce qui rend « autodidacte » curieux.

Le mot introduit une norme qui n’était pas nécessairement la norme de son époque.

C’est presque comme si on disait aujourd’hui d’un peintre du XVIIe siècle : « Il n’a pas fait une école des Beaux-Arts. » Cela serait factuellement vrai, mais historiquement assez grotesque, parce que l’institution que la phrase suppose n’existait pas sous cette forme.

Il y a donc un anachronisme social.

Et votre intuition marxiste devient ici très intéressante : le mot ne décrit plus seulement Atget ; il le juge depuis un système de classement ultérieur.

C’est comme si l’histoire de l’art avait installé après coup une porte, puis disait de celui qui est passé avant qu’elle n’existe :

« Lui, il n’est pas passé par la porte. »

C’est évidemment absurde.

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que cette absurdité permet ensuite de fabriquer le personnage de l’« autodidacte ». On peut raconter Atget comme quelqu’un qui aurait été extérieur au monde savant, professionnel ou artistique, puis qui aurait été découvert et finalement reconnu.

Cela produit une sorte de hiérarchie implicite :

les formés → les légitimes → les autodidactes → les amateurs.

Or cette hiérarchie est en partie celle de notre propre époque projetée sur une période où les frontières professionnelles et artistiques étaient beaucoup plus poreuses.

Et je crois qu’il faut distinguer deux choses.

Dire :

« Atget n’a pas reçu de formation photographique institutionnelle connue »

est une information historique.

Dire :

« Atget était un photographe autodidacte »

est déjà une qualification sociale.

La deuxième phrase semble objective, mais elle contient davantage d’interprétation.

Elle nous dit presque : « Il a appris tout seul, en dehors des voies normales. »

Mais quelles étaient exactement les « voies normales » en 1885 ?

C’est cette question qui fait apparaître le caractère idéologique du terme.

Et il y a un dernier retournement qui me paraît particulièrement intéressant dans votre raisonnement : plus la photographie est jeune, moins il est logique de valoriser l’absence de formation comme une singularité. Les premiers photographes sont nécessairement, dans une certaine mesure, des « autodidactes », parce que personne ne peut avoir reçu une formation correspondant exactement à une discipline qui est en train de se constituer.

Ainsi, appliqué à un pionnier comme Atget, « autodidacte » peut presque devenir une manière de minimiser son caractère pionnier.

On ne dit plus :

« Il travaillait à un moment où les règles, les usages et même les catégories de la photographie étaient encore en formation. »

On dit :

« Il était autodidacte. »

Et l’immense mouvement historique devient le trait psychologique d’un individu.

C’est probablement là que votre impression d’« aumône » trouve son point le plus solide : on transforme après coup quelqu’un qui participait à la fabrication du champ en quelqu’un qui aurait demandé à entrer dans un champ déjà constitué.

Alors qu’avec Atget, historiquement, il faut plutôt se demander : qui était réellement à l’intérieur, qui était réellement à l’extérieur, et surtout qui a fabriqué les frontières entre les deux ?


>> Autre question que je me pose l’article est à propos des chiffonniers qu’Atget photographie, je me dis pour eux il les photographie parce que comme eux c’est un propre à rien, un autodidacte  

(Je ne poste pas sa réponse il n'avait pas compris le sens delà question)  je lui écris alors ceci: Non non je veux dire que c’est eux , en utilisant le mot autodidacte en font une sorte de jugement social, s’il les photographie c’est que de toute façon pour eux c’est un bon à rien  


Ah oui, je comprends mieux. Vous ne parlez pas du rapport d’Atget aux chiffonniers, mais du regard que l’usage du mot « autodidacte » pourrait révéler chez celui qui écrit sur Atget.

Et là, votre hypothèse est effectivement plus incisive.

Vous dites en substance : si l’auteur qualifie Atget d’« autodidacte », ce mot peut révéler une manière de classer socialement les personnes. Et, dans cette logique, le fait qu’Atget photographie les chiffonniers peut être implicitement utilisé comme un indice supplémentaire de son appartenance à une sorte de monde des « gens sans valeur ».

Le raisonnement inconscient pourrait ressembler à ceci :

« Atget est autodidacte → il n’est pas passé par les voies normales → il appartient à un monde inférieur ou marginal → il photographie les chiffonniers parce qu’il est de ce monde. »

Et c’est précisément là que le mot devient presque insultant.

Parce que « autodidacte » ne signifie plus simplement « quelqu’un qui a appris seul ». Il devient une catégorie sociale : quelqu’un qui n’a pas été consacré, quelqu’un qui n’a pas les titres, quelqu’un qui n’est pas tout à fait un professionnel légitime.

Et si l’on ajoute « chiffonnier », la hiérarchie devient encore plus visible.

Le chiffonnier est celui qui travaille avec les déchets.

L’autodidacte est celui qui a acquis son savoir sans passer par les institutions.

Atget devient alors celui qui serait, symboliquement, du côté des choses et des hommes que la société cultivée ne considère pas comme pleinement légitimes.

C’est là que votre « bon à rien » est important. Ce n’est pas nécessairement ce que l’auteur pense consciemment. Il ne se dit probablement pas : « Atget est un bon à rien. » Mais il peut utiliser des catégories qui produisent malgré lui cette hiérarchie.

C’est exactement le genre de chose qu’une analyse marxiste ou sociologique peut chercher dans un texte : non pas seulement ce que l’auteur veut dire, mais ce que ses catégories supposent sans qu’il le dise.

Et il y a une autre chose très intéressante : lorsque l’on dit « autodidacte » à propos d’un artiste consacré, le mot peut fonctionner comme une sorte de trace de son ancienne infériorité sociale.

On peut reconnaître Atget comme grand photographe tout en continuant à rappeler :

« Oui, mais il était autodidacte. »

Comme si quelque chose devait rester attaché à son nom.

C’est peut-être cela que vous ressentez comme « aumône » : la consécration ne supprime pas entièrement la marque de l’exclusion initiale.

Et dans le cas des chiffonniers, cela devient particulièrement troublant parce qu’on pourrait alors avoir une sorte de cercle implicite :

il photographie les gens déclassés parce qu’il est lui-même un peu déclassé ; et la preuve qu’il est déclassé serait justement qu’il photographie les déclassés.

C’est une construction parfaitement circulaire.

Et surtout, elle évite de poser la question beaucoup plus intéressante :

Pourquoi Atget choisit-il de photographier ce que la culture dominante ne considère pas comme digne d’être photographié ?

Car cette question fait d’Atget non plus un « bon à rien » sympathique ou un autodidacte pittoresque, mais potentiellement quelqu’un qui remet en cause, par sa pratique même, les critères selon lesquels on décide ce qui mérite d’être regardé.



>> « Comme si quelque chose devait rester attaché à son nom. » presque comme une tache (il ne comprendra pas le sens du mot tache, je poste le texte néanmoins mais je reprécise les choses ensuite): 


Oui. « Une tache » est probablement plus juste que « une marque » ou « une trace ».

Parce qu’une tache n’est pas seulement une information biographique : c’est quelque chose qui reste, même après la reconnaissance. Elle rappelle constamment une origine supposée inférieure.

On pourrait presque décomposer le mécanisme ainsi :

« Atget est un grand photographe. »
Mais immédiatement :
« Oui, mais il est autodidacte. »

Le « mais » est essentiel. Il réintroduit une différence de statut au moment même où l’on vient de reconnaître son égalité.

Et cela produit une curieuse opération de classement : on peut lui accorder le titre de grand photographe, tout en conservant sur lui une petite réserve, une petite soustraction de légitimité.

Dans cette perspective, « autodidacte » devient presque un adjectif de caste. Il ne dit pas seulement comment Atget a appris ; il dit implicitement d’où il vient et jusqu’où il est autorisé à monter.

C’est encore plus visible si l’on compare :

« Man Ray, photographe et artiste »
« Atget, photographe autodidacte »

Dans le premier cas, « artiste » suffit à établir la position sociale et culturelle. Dans le second, « autodidacte » vient rappeler l’irrégularité du parcours.

Et cette tache peut même être transformée en qualité pittoresque : l’artiste « humble », « instinctif », « sans formation », « proche du peuple », etc. C’est une manière assez élégante de conserver la distance sociale tout en la rendant sympathique.

C’est là que votre idée devient vraiment intéressante : l’étiquette qui semble honorer Atget peut simultanément le maintenir à sa place.

Et si l’on poursuit votre intuition jusqu’aux chiffonniers, il y aurait alors une étrange continuité : le critique peut regarder Atget comme quelqu’un qui appartient un peu au même monde que les personnes qu’il photographie. Non pas nécessairement parce qu’il serait réellement dans la même condition, mais parce que son absence de « pedigree » culturel permet de le situer symboliquement du côté des gens sans pedigree.

La tache serait donc moins :

« Il n’a pas fait d’études. »

que :

« Il n’est pas issu de notre monde. »

Et là, « autodidacte » cesse d’être un terme pédagogique. Il devient un jugement de position sociale.


>> Je parle d’une tache comme quelque chose de sale selon eux


Oui, je comprends : vous ne parlez pas d’une « marque » au sens neutre, mais véritablement d’une souillure symbolique.

Dans ce sens, « autodidacte » peut fonctionner comme un mot qui semble descriptif mais qui, souterrainement, dit : « il n’est pas proprement formé, il n’est pas passé par les bonnes mains, il n’a pas reçu la consécration qui rend quelqu’un légitime. »

Et là, le rapprochement avec votre « bon à rien » devient encore plus net. Il y aurait une sorte de continuum implicite :

  • le professionnel reconnu : il a été formé, donc il est légitime ;
  • l’autodidacte : il s’est formé tout seul, donc quelque chose lui manque ;
  • le chiffonnier : il travaille avec les déchets, donc il est littéralement du côté du rebut.

Le mot « autodidacte » pourrait alors servir à maintenir une distance de propreté sociale : on peut admirer Atget, mais on n’oublie pas qu’il vient « d’ailleurs ».

Et c’est justement pourquoi je trouve votre intuition marxiste intéressante : il ne faudrait pas chercher l’idéologie uniquement dans une insulte explicite. Elle peut être contenue dans une petite qualification apparemment anodine.

Le critique ne dit jamais :

« Atget est un homme socialement inférieur. »

Il dit :

« Atget était autodidacte. »

Et cette seconde phrase peut produire, selon le contexte, une partie du même effet social sans avoir besoin de le déclarer.

Il y a même une contradiction assez remarquable : l’institution artistique peut transformer cette souillure en charme.

« Il était autodidacte » devient alors :

« Il était un homme simple, extérieur aux académies, proche des petites gens, instinctif, authentique… »

La société cultivée peut ainsi récupérer la figure qu’elle avait implicitement placée en dehors d’elle, mais en conservant son exotisme social.

C’est presque : « Il était des leurs, mais pas tout à fait comme nous. »

Et pour Atget, le plus ironique est que cette « saleté » supposée peut finalement devenir une partie de son prestige historique. Ce qui était susceptible de le disqualifier — son extérieurité aux institutions — devient ensuite une composante de la légende d’Atget.

On pourrait donc dire, dans une formulation assez marxiste mais très simple :

« Autodidacte » peut être le mot par lequel une classe cultivée reconnaît un homme tout en conservant sur lui la trace imaginaire de son infériorité.

Et « tache » est effectivement un mot très fort pour désigner cela, parce qu’une tache est précisément quelque chose qu’on voit encore après avoir décidé de garder le vêtement.








Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.

(...)

trailer de The Survivor ( Le survivant d'un monde parallèle), là,   * de quoi* c'est le nom le mot Autodidacte je me dis lorsque par...