La DJ, connue pour sa participation à la cérémonie d’ouverture des JO, et cible fréquente de l’extrême droite, a été empêchée, ce samedi 18 juillet, de mixer dans un festival isérois par une action de militants propalestiniens à l’appel de la section locale de La France insoumise.
22h20 sur la place du Jardin de Ville de Grenoble, ce samedi 18 juillet. Tête d’affiche du festival Cabaret frappé, la DJ Barbara Butch s’élance avec un premier morceau largement recouvert par les huées. Plus d’une centaine de manifestants munis de drapeaux palestiniens, de sifflets et de doigts d’honneur se sont rassemblés au plus près de la scène. Allan Brunon, président du groupe La France insoumise de Grenoble, mène l’action en costard-cravate, entouré d’autres élus et militants. Le reste de la foule est un mélange de soutiens plus timides à l’action, de badauds qui ne comprennent pas ce qui se passe et de fêtards venus pour danser sur le set de cette artiste lesbienne connue pour son engagement contre l’antisémitisme, les lgbtphobies et la grossophobie, qui regardent la scène en silence, bière à la main.
Seule face à cette action massive et organisée, Barbara Butch tient trois, puis quatre chansons. Elle joue Titanium de Sia et David Guetta : «Tu cries à tue-tête, mais je n’entends pas un mot de ce que tu dis», dit le texte. Pied-de-nez adressé aux manifestants ? Des projectiles sont jetés. L’artiste est bientôt rejointe par une membre de l’organisation qui lui parle à l’oreille. Barbara Butch lance Imagine de John Lennon et quitte la scène, après s’être avancée pour adresser un cœur avec les doigts au public. «On a gagné !» entend-on dans la foule, qui célèbre sa victoire avec des slogans antifascistes.
L’adjoint à la culture, Alexis Monge, monte sur scène pour défendre «la liberté de programmation et la liberté de création. Nous ne minimisons pas du tout le génocide à Gaza, en Palestine, ajoute-t-il, sous les invectives. Ce que je regrette ce soir, c’est qu’une femme queer ait reçu des projectiles à la figure alors qu’elle faisait son travail d’artiste.» La Ville de Grenoble annonce à Libé qu’elle va déposer une plainte pour le sabotage des installations électriques, «qui aurait pu gravement mettre en danger les équipes», déplore Laurence Ruffin, la maire de Grenoble. Alexis Monge va aussi déposer une plainte pour intimidation et jet de bouteille lors de son intervention. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez condamne ce dimanche l’interruption du concert «par des militants propalestiniens dont certains membres de La France insoumise».
Sollicité par Libé, Allan Brunon n’a pas donné suite pour l’heure. Mais a expliqué à nos confrères d’Ici Isère que «ce n’est pas Mme Barbara Butch qui est censurée, ce sont toutes les personnes qui luttent contre le génocide à Gaza qui sont censurées aujourd’hui dans notre pays» et que cette action est l’usage d’une «liberté d’expression». L’association Retour de Scène, responsable de la programmation du Cabaret frappé, avait acté, ce vendredi 17 juillet, dans un communiqué, «que la programmation de l’artiste suscite des réactions» mais que «déprogrammer sur la base d’opinions est un acte fort qui reviendrait à faire des organisations culturelles des arbitres idéologiques».
Que s’est-il passé pour en arriver là ? Le groupe LFI au conseil municipal de Grenoble organisait ce boycott depuis l’annonce, au printemps, de la programmation du Cabaret frappé, festival gratuit qui rassemble chaque année depuis 1999 des milliers de Grenoblois. «Nous sommes prêts à mettre des moyens humains pour empêcher nous-mêmes la venue de Mme Barbara Butch, prévenait Allan Brunon, en conférence de presse, le 10 juillet. Nous ne la laisserons pas se produire et ferons un blocus militant, pacifique, face à cet événement qui pour nous n’est pas acceptable.»
«La peur et l’intimidation ne sont pas des méthodes»
C’est la signature au printemps par Barbara Butch d’une tribune favorable à la loi Yadan, censée «lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme», qui avait mis le feu aux poudres. Enterré depuis par la macronie, ce projet de loi avait été pointé par des militants et des juristes comme une tentative de museler les soutiens à la Palestine en empêchant toute critique d’Israël. L’artiste avait alors expliqué sur Instagram l’avoir signé en raison de «l’antisémitisme qu’[elle] subi[t] au quotidien, depuis [son] enfance». Elle ajoutait : «Bien évidemment, qu’il y a des choses à redire contre cette loi [...] mais moi je ne suis pas juriste, je ne lis pas entre les lignes comme certains l’ont fait.»
Autre reproche : celui d’avoir accepté une invitation à l’ambassade de France de Tel-Aviv, en juin 2025, comme le rappelait LFI sur les tracts distribués à Grenoble et ses réseaux sociaux, représentant la DJ en train de mixer avec du sang sur les mains et l’accusant d’être une «artiste complice de génocide». «La tension est montée ces dernières semaines par de l’intimidation, jusqu’aux projectiles de samedi, déplore Laurence Ruffin. On dépasse les limites de ce qui est acceptable en démocratie. Ce n’est pas une manière de faire de la politique. Je considère qu’on doit sans cesse défendre la cause palestinienne et on peut utiliser la scène comme lieu de débat, comme la CGT l’avait fait la veille. Mais la peur et l’intimidation ne sont pas des méthodes.»
Cible de deux camps adverses pour des raisons différentes
«Cette manière de m’attaquer est intolérable, disait Barbara Butch dans la vidéo Instagram en avril. Et franchement, quand ça vient de son propre camp, c’est pire que tout.» Elle se retrouve ainsi aujourd’hui cible de deux camps adverses pour des raisons différentes. Connue internationalement depuis sa participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024, elle avait subi des attaques des religieux de toute la planète, jusqu’à Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan, qui qualifiaient pour le premier de «honte» une prétendue parodie de la Cène et pour le second de «propagande perverse» la cérémonie, manière de condamner son message pro-LGBT. Jean-Luc Mélenchon avait aussi regretté sur son blog «une moquerie de la Cène chrétienne».
Après cet événement, Barbara Butch dit avoir reçu des menaces de mort et des insultes antisémites, lesbophobes, sexistes et grossophobes dans des dizaines de langues. Trois hommes ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Paris à des peines de quatre à dix mois de prison avec sursis et un à une peine de dix mois ferme pour harcèlement en ligne et menaces de violences. En mai, l’extrême droite parisienne organisait un boycott de la Nuit blanche dont elle était la directrice artistique. Barbara Butch apparait aussi cet été en une du magazine d’extrême droite Omerta dont le titre est : «Occident dégénéré : pédophilie, wokisme, antifa, racaille, progressisme, jusqu’où iront-ils ?» Drôle de convergence des luttes contre la DJ.
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