La réception de L’Avventura aux Cahiers du cinéma au début des années 60 est un chapitre fascinant de l’histoire de la critique, car elle reflète une profonde division interne à la revue.
Une rédaction divisée
Au sein des Cahiers, deux camps s’affrontaient. D’un côté, Rohmer et ses alliés (Jean Douchet, Jean Domarchi, Fereydoun Hoveyda) défendaient le cinéma américain classique et la politique des auteurs traditionnelle. De l’autre, Luc Moullet, André Labarthe et Jacques Rivette plaidaient pour embrasser la modernité incarnée par Godard, Antonioni, Buñuel et Resnais.
Des voix radicalement opposées
Domarchi, dans le numéro 108 de juin 1960, balaya le film comme une œuvre « irritante et prétentieuse, simple annexe de la littérature ». André Labarthe, lui, publia dès août 1960 un essai saluant la modernité et la grandeur du film.
Labarthe alla même plus loin : il publia en octobre 1960 dans le numéro 112 un long entretien avec Antonioni, dans lequel le réalisateur exposait sa conception du cinéma, du néoréalisme et de la mise en scène. C’est Labarthe qui porta le flambeau de la défense d’Antonioni à la revue.
Le contexte : une « bataille d’Hernani » du cinéma
La présentation du film à Cannes en 1960 avait déclenché l’une des rares « batailles d’Hernani » de l’histoire du cinéma. Le public, dérouté, accueillit le film avec cris et sifflets, tandis que la majorité de la critique prit son parti.
Après le désastre de la première projection à Cannes, 35 cinéastes et écrivains signèrent une déclaration de soutien au film et à son réalisateur — un geste qui fut repris par la critique internationale.
Doniol-Valcroze et la « nouvelle ère »
Jacques Doniol-Valcroze, co-fondateur des Cahiers, défendit le film en affirmant que L’Avventura, avec Hiroshima mon amour de Resnais, inaugurait un « nouveau cinéma ».
La portée de ce débat
Ce conflit interne aux Cahiers autour d’Antonioni symbolisa en réalité la transition de la revue elle-même : la fameuse politique des auteurs des Cahiers, qui avait mis en lumière Hitchcock, Hawks ou Rossellini, se révélait incapable de rendre compte du nouveau cinéma français et européen. Une « nouvelle critique » devenait nécessaire — ce qui mena au passage de la direction d’Éric Rohmer à Jacques Rivette.
En somme, L’Avventura fut un révélateur : certains rédacteurs des Cahiers y virent une prétention vide, d’autres le manifeste d’un cinéma enfin adulte.
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