Le chant d’un oiseau dans la nuit. Celui d’une tourterelle triste ou d’un rossignol philomèle. Une lamentation qui serre le cœur, inquiète, mais propage aussi dans l’obscurité du ciel une certaine douceur. Tel est l’effet que produit sur nous la lecture du nouveau roman de l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Un titre simple mais feuillu et épais, qui nous entraîne d’emblée dans ce lieu opaque des enchantements et des sortilèges, où peuvent s’éprouver l’angoisse du labyrinthe comme les joies de la flânerie.
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Notre héros s’appelle ici Jacob Lenz. Exactement comme le dramaturge préromantique allemand Jakob Michael Reinhold Lenz (1751-1792), mort en Russie dans la folie et le plus grand dénuement, et qui, au siècle suivant, inspira à Georg Büchner (1813-1837) sa superbe nouvelle inachevée, Lenz (1839).
Le Lenz qui renaît sous la plume de Jean-Yves Jouannais n’est pas un homme de théâtre – encore que… –, mais un capitaine de l’armée américaine d’une soixantaine d’années, envoyé à Brême en 1947 pour une mission dont il ignore la nature. A son arrivée dans la ville, dévastée par la guerre, il s’installe dans une auberge glaciale à demi délabrée, où il vit seul avec la tenancière mutique et son fils. Bientôt, il découvre la teneur de son mandat : au sein d’une commission de dénazification, il lui faudra déterminer la culpabilité ou l’innocence d’oiseaux qui, ayant été exposés des années 1930 à la fin de la seconde guerre mondiale à des hymnes nazis, continuent de les chanter à tue-tête dans la forêt de Hasbruch.
Voilà condensées, dans ce tribunal, toute l’absurdité et l’impression de vide que ressent Lenz à cette heure de sa vie. La commission à laquelle il est associé, réunie dans le recoin d’une vaste salle encombrée et surchauffée, est constituée de six personnages somnolents, muets, à la face plâtreuse. Ils sirotent continuellement du thé et leurs bruits de succion constituent comme « une langue à eux ». Seul le vieux Georg Niege, poète au visage rappelant « une boîte aux lettres en fer-blanc », prend la parole, s’enfonçant, à mesure que les sessions de travail se succèdent, dans une sorte de délire mystique de plus en plus sibyllin. Evoquant « une farce », « une pièce inepte », Jouannais joue sur un effet de dédoublement du réel. Il superpose à la réalité une scène de théâtre ou une vision de rêve, créant ainsi une distorsion. « Où que l’on regardât, tout prenait l’air bancal », constate Lenz.
Pris dans cette toile absurde, le capitaine qui, au début, tenait le compte de ses heures et de ses jours, s’englue progressivement dans la pâte du temps tandis que l’affaire des oiseaux s’enlise. Il cède à l’ennui, et en lui réémerge une ombre indistincte, un tourment : « Il traînait ainsi le sujet d’une discussion que personne n’aurait jamais avec lui. » Pour échapper à cette anxiété qui sourd, il sort prendre l’air dans les paysages ravagés de Brême. Mais ces randonnées, toujours les mêmes, ne le sauvent de rien : « Il aurait voulu que ce fût une promenade, mais c’était une crispation qu’il ressentait. » Ces déambulations sont en réalité des errances tout autant dans les ruines de la ville que dans ses ruines intérieures.
Poésie nue
Nous voyons alors Lenz aller sur des eaux maussades et sombres. La stagnation (« Il regarda par la fenêtre le ruban noir, mat, immobile, de la rivière ») et la répétition (certaines descriptions, de « fougères aigles » notamment, reviennent plusieurs fois à l’identique dans le texte) caractérisent le sentiment de découragement qui l’habite. Mais la peine dont est atteint Lenz a une densité singulière, elle pèse plus lourd que d’autres. C’est, reconnaît-il, la « tristesse des pères ». Il n’en dira pas beaucoup plus, se contentant d’une remarque à propos du « grand désarroi et du grand bonheur » conjointement éprouvés à la pensée de sa fille, « ange » aux dons étranges – dont celui de converser avec les oiseaux…
Avec ce roman aux décors désolés, à l’humour désabusé, Jean-Yves Jouannais nous donne à lire un très beau livre de la mélancolie. Il y déploie une poésie nue qui brille comme ces bandelettes d’aluminium larguées d’avions pour tromper la DCA ennemie, et que le capitaine prend d’abord, au sol, pour « des éclats de lune ricochant sur les nappes stagnantes des marais ». Son Lenz à l’âme bleue est une magnifique déclinaison – adoucie – du Lenz fou de Büchner.
« J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète », écrit Baudelaire dans un fragment intitulé Symptômes de ruine. De cette « maladie secrète », Une forêt brosse à traits vifs et lumineux les lignes. Il nous fait entrer dans la bâtisse tremblante de son personnage sans pour autant nous livrer au chaos de l’effondrement. Car il sait donner à ces chancellements la grâce d’une danse.
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