Le cinéaste russe, qui fut, dans les années 1970, l’élève et grand ami d’Andreï Tarkovski, a toujours entretenu des relations tendues avec le pouvoir. Alexandre Sokourov n’est pas un dissident mais il ne s’est jamais abimé dans la loyauté obséquieuse. Malgré les persécutions et les interdictions frappant ses œuvres, à l’époque soviétique ou dans la Russie de Poutine, celui qui se considère comme un «immense patriote», avec «l’amour de la patrie pour principale valeur», n’a jamais émigré. Il ne s’est pas tu non plus, tentant de dialoguer avec le pouvoir sur ses propres terrains.
Dès le début de sa carrière, Sokourov s’est retrouvé en conflit avec le KGB : interrogatoires, filatures, écoutes téléphoniques. Seule l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir l’a sauvé des camps, assure-t-il. La perestroïka ouvre les vannes, dans les années 90 le réalisateur est à l’acmé de sa carrière, accédant à la reconnaissance internationale avec Mère et Fils, en 1997. Au début des années 2000, Père, fils et Alexandra sont sélectionnés à Cannes, tandis que Faust remporte le lion d’or à Venise en 2011.
En octobre 2023, le ministère de la Culture russe refuse de délivrer un certificat de distribution au long métrage Fairytale, où Staline, Hitler, Mussolini et Churchill se retrouvent dans l’au-delà, sans donner de raison précise, ce qui heurte profondément le réalisateur. L’année d’après, l’Arche russe (2002) et le Soleil (2005) sont interdits.
Agé de 74 ans, il continue de vivre en Russie et élève la voix, quand il le peut, contre la censure. Rencontre à Paris, à l’occasion du Festival du film russe «Une autre Russie» (19 mars-1er avril), qui met à l’honneur son dernier opus, Journal d’un réalisateur.
Vos films ont été interdits à l’époque soviétique, autorisés dans la Russie post-soviétique, puis à nouveau interdits. Comment vivez-vous actuellement ?
Avec un poids incommensurable sur le cœur. Je me sens humilié et offensé. Je ne peux pas pardonner ces interdictions. Je n’ai rien d’autre. C’est comme si l’on n’interdisait pas seulement ce que j’ai créé, moi et mes merveilleux collègues, mais ma vie tout entière. Ensuite, c’est un sentiment horrible que de repasser deux fois par la même case. J’ai dit à Poutine : «Vladimir Vladimirovitch, j’ai déjà vécu tout ça. On m’a déjà interdit. Et maintenant, vous interdisez les films pour lesquels vous m’avez décerné des prix d’Etat.» La terminologie utilisée en Russie aujourd’hui est la même que celle employée par Goebbels, on interdit sans aucune explication. Au moins, à l’époque soviétique, chaque fois qu’on interdisait un de mes films, on m’expliquait toujours en détail pourquoi. On m’a mal parlé, avec insolence, mais on m’a parlé.
Comment expliquez-vous cela ? Pourquoi cette censure revient-elle ?
A mon avis, c’est un déclin civilisationnel, une dégradation de la qualité de vie de notre Etat. Peut-être que je me trompe, bien sûr, mais il s’agit d’une crise extraordinaire de la pratique démocratique en général, non seulement en Russie, mais aussi en Europe, dans le monde entier.
Vous en avez parlé à Poutine ?
Plusieurs fois. Nous entretenons une correspondance.
N’avez-vous pas peur de dire de telles choses ? On voit ce qui arrive aux détracteurs…
Peut-être qu’il est déjà trop tard pour ne pas dire ces choses. Est-ce que j’ai peur ? Sans doute. Mais pas pour moi. Un souvenir me remonte, le sentiment que j’avais éprouvé dans les tranchées, dans les années 90, quand je tournais à la frontière afghane [une série documentaire sur l’armée russe]. La situation était telle qu’il n’y avait pas beaucoup de chances de survivre. Et je m’étais dit soudain : «Après tous les efforts que ma mère a déployés pour m’élever, et moi qui ai surmonté toutes sortes de problèmes pour arriver à cet âge, est-ce que je vais vraiment mourir ici, dans cette tranchée crasseuse, au milieu de tout ce cauchemar ?» J’avais tellement honte. Et un certain dégoût s’était emparé de moi face à la mort, face à l’époque, qui était sale. Et je n’en voulais pas. C’était comme si on me forçait à porter des vêtements sales.
Mais vous ne quittez pas la Russie ?
C’est ma patrie. Je suis mal vu par beaucoup de gens de l’opposition, ceux qui vivent en Occident, ils me regardent avec mépris, au mieux avec ironie. Mais oui, je fais partie de cette vie. Est-ce que j’en porte la responsabilité ? Oui. Tout comme j’assume la responsabilité de tous mes actes, y compris mes erreurs. Mais c’est la vie. Je ne peux pas la revivre, tout recommencer une nouvelle fois.
On vous empêche complètement de travailler en Russie actuellement ?
Je n’ai pas le droit d’enseigner. Je ne peux pas recevoir de soutien financier de la part de l’Etat[principal sponsor de toute production artistique «autorisée», ndlr]. Il n’y a plus aucun fonds indépendant. Je n’arrive à travailler que grâce à des amis à Moscou et à Saint-Pétersbourg, qui me donnent de très petites sommes d’argent ; c’est ainsi qu’a été créé le Journal.
Mais vous n’êtes pas encore un «agent de l’étranger» ?
Non. Et d’ailleurs, malgré toutes ces circonstances, je continue de faire partie du Conseil des droits de l’homme auprès du Président [organe consultatif sans pouvoir réel].
On ne vous a pas mis à la porte après que vous avez dénoncé la censure, devant Poutine ?
Pas encore. Mais ça devrait finir par arriver. Peut-être que le Président repousse le moment, car la conversation ne sera pas simple. Nous nous connaissons depuis longtemps.
Mais c’est lui-même qui a créé cette situation. La censure qui vous frappe, c’est l’œuvre de ses mains…
Et de sa vie.
Comment vous regarde-t-il dans les yeux ?
Il a une conception rigide de l’Etat, qui du reste n’a jamais été autre, en Russie. L’Etat russe n’a jamais aimé, respecté ni apprécié ses artistes. Vladimir Vladimirovitch estime probablement qu’il ne peut en être autrement.
Il s’agit plus largement de la liberté d’expression, pas seulement celle des artistes…
Il n’y a pas eu d’autre pratique, dans l’histoire. Hormis un bref intermède sous Boris Eltsine. Poutine m’a dit un jour, il y a longtemps déjà : «Ne croyez pas que lorsque les changements adviendront dans la société, au sein de l’Etat, ils iront dans le sens que vous souhaitez. La société elle-même ne voudra pas de vous et de ceux qui vous ressemblent.»
C’est sa vision à lui ?
C’est sa vision. Mais je suis profondément convaincu que la conscience publique russe n’a pas encore tranché : quelle structure d’Etat le peuple souhaite-t-il, la démocratie ou une autre forme, avec des éléments autoritaires ? Et en ce sens, en Russie, le pouvoir suit une ancestrale tradition. Regardons ça d’un point de vue historique. Ça a toujours été comme ça. Et même si, par exemple, le Président entretient aujourd’hui de bonnes relations avec la veuve d’Alexandre Soljenitsyne et se montre en apparence respectueux de la contribution de ce grand homme, ça n’empêche pas tout le reste. On assiste à un retour à ce qui a toujours été. Ce n’est pas une nouveauté, la lutte du pouvoir contre la création artistique.
Ce Conseil des droits de l’homme auprès du Président, s’agit-il d’une coquille vide ou pensez-vous que l’instance a un sens ?
L’idée en soi est brillante, et les débuts de ces institutions publiques ont été tout à fait magnifiques. Par la suite, il s’est passé la même chose que dans la société tout entière, qui est malade. La maladie est claire, le remède est clair. Mais la société dit : «Je veux souffrir de cette maladie, et mettez de côté toutes vos injections, tous vos comprimés. J’aime être malade.» Et ça arrange le pouvoir, car il est issu de cette société. Il y a une bureaucratie gigantesque en Russie. Et maintenant, ce sont des gens venus du front qui vont être intégrés au pouvoir. C’est un mauvais signe, qui met en péril le développement. Et c’est dangereux, en premier lieu, bien sûr, pour mes jeunes concitoyens. Moi, je suis en fin de parcours. Mais derrière moi, il y a des gens trois ou quatre fois plus jeunes. Comment puis-je être serein, sachant que je leur transmets un tel ordre, un tel Etat ? Pourquoi devraient-ils consacrer une partie importante de leur belle, jeune, riche et énergique vie à la lutte, à la résistance ?
En Occident, on voit souvent Poutine comme un tyran solitaire qui tient la société russe en otage…
Je réfléchis beaucoup au destin de de Gaulle, à cette singularité qu’est de Gaulle dans l’histoire de France. Toutes les sociétés modernes, et surtout en Europe, sont fondées sur l’énorme influence de l’individualité. Probablement parce que l’Etat a été conçu de manière trop complexe. C’est pourquoi un individu pris isolément, ou même des groupes politiques isolés, ne peuvent répondre de tout, de toutes les fonctions, de tous les instincts de l’Etat. Il faut que quelqu’un en réponde personnellement. De par notre psycho-physiologie, nous aimons, et savons, parfois devons, faire confiance à un homme concret. Mais à un moment donné, la société arrive à maturité, et s’affranchit de cette confiance aveugle. Dans la tradition russe, cet instinct n’existe pas.
Dans quel état se trouve la culture aujourd’hui ?
Je regrette que ce soit précisément la culture qui ait subi un coup aussi dévastateur. Tous les grands metteurs en scène de théâtre ont perdu la possibilité de travailler, ont quitté le pays, et certains ne sont même plus en vie. Dans la vie théâtrale russe, qui est d’une importance fondamentale pour la vie du pays, nous ne pouvons aujourd’hui trouver une ou deux personnalités sérieuses et influentes. C’est dangereux, car la vie culturelle est évolutive. Le maître transmet son savoir-faire à ses élèves, et ainsi de suite. C’est ainsi que toute la culture russe est construite. L’enseignement du cinéma se fait par le biais d’ateliers : un maître concret recrute ses propres élèves. C’est une tradition russe. Aujourd’hui, ces Cicéron ont tous disparu, se sont noyés ou se sont enfuis, ils ont abandonné leurs barques, la transmission n’est plus assurée.
Vous avez présenté pour la première fois à Paris le «Journal d’un réalisateur». De quoi s’agit-il, quelle est la genèse de ce projet ?
Il m’a fallu un an et demi pour monter le Journal. C’est un film psychologique, qui s’est construit pas à pas, à partir de ma propre vie. Dans tous mes autres films, je me tiens à une certaine distance, j’invente et je crée. Ici, il s’agit de ma vie. Lorsque mes films de fiction ont été interdits sous le régime soviétique, on m’a donné la possibilité de travailler au studio de films documentaires de Leningrad, qui produisait beaucoup de chroniques. De magnifiques réalisateurs y travaillaient, qui auraient pu être mes professeurs. Déjà à l’époque, je me suis demandé ce qui adviendrait si on mettait bout à bout ces chroniques… D’une manière générale, l’idée de la synthèse me semble fructueuse. J’ai compris très tôt que l’analyse était moins importante. Et j’ai toujours voulu rassembler, sans détruire, sans analyser. J’avais envie de tout réunir en un seul moment présent. A l’époque, il n’y avait pas encore de moyens techniques pour ça. Et peut-être que je n’avais pas encore assez de maturité dans la tête. Mais avec le temps, j’y suis revenu régulièrement, tout en réalisant des films de fiction. Par exemple, j’ai tourné Francofonia avec mon formidable ami le chef opérateur Bruno Delbonnel, sous une forme narrative, avec une partie documentaire.
L’histoire récente, la plus actuelle, vous a-t-elle influencé lors du montage, avez-vous entendu des échos ?
Pas du tout. Parce que rien de ce qui se passe en Russie aujourd’hui n’est une surprise pour moi. En 2006, j’avais déjà déclaré publiquement que la guerre avec l’Ukraine était inévitable. Il n’y a pour moi aucun mystère politique ou historique.
Est-ce que votre film est compréhensible pour les jeunes générations ou cela n’intéresse-t-il que ceux qui, comme vous, ont vécu ce siècle ?
Je l’ai montré, chez moi à mes étudiants, à mes anciens élèves, des vingtenaires et trentenaires. Notre tempérament sociohistorique est différent. Pour moi, ma patrie, ma terre natale, c’est une valeur en soi. La culture en fait partie. Pour les jeunes, il y a une distance entre eux et la patrie. Ils ont regardé avec intérêt. Mais je n’ai pas observé chez eux l’émotion que je ressens.
Voyez-vous un danger mortel pour la culture russe en ce moment ?
En Russie, la culture est tellement colossale, tellement multiforme, qu’elle survivra à cela aussi. Mais est-ce que ça signifie que la prochaine étape du développement de la culture sera naturelle, organique ? Il ne peut y avoir de culture sans continuité. Il en va de même dans la science : la continuité. Peut-être que les hommes d’Etat russes sont rassurés par la vitalité éternelle de la culture russe. Comme quand on coupe la queue d’un lézard, elle repousse toujours. Certes, mais en plus petite. Et pas au moment où il le faudrait.
C’est un coup terrible, en premier lieu pour la jeunesse du pays. Ce sont les conséquences les plus graves des différentes situations historiques. Si l’Etat, par ses actions, engendre d’énormes problèmes pour le développement de la jeunesse, ça signifie qu’il se suicide lui-même. Mais c’est malheureusement une tradition en Russie, où l’Etat n’a jamais été bienveillant et généreux à l’égard de l’art, marâtre plutôt que mère.
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