Le professeur d’histoire de l’art invite à penser «l’élégance» des animaux, rejetant l’idée d’un utilitarisme de leurs formes et de leurs couleurs. Une démarche qui ouvre à un questionnement sur ce qu’est l’apparence.
Lors d’une soirée, à un invité qui le félicitait d’être «si élégant», Lord Brummel aurait répondu : «Pas assez, puisque vous l’avez remarqué.» C’est que l’élégance est un peu comme la modestie, qui disparaît dès qu’elle s’affirme, ou le charme, si insaisissable que, dès qu’il se «pose», il fait du charmant un charmeur. Si on ne se soucie en rien d’être élégant·e, on peut l’être tout de même, mais aussi bien avoir l’air d’être en survêt et chaussettes. Si au contraire on fait tout, si l’élégance est pensée, apprêtée, exhibée, elle risque d’être endimanchée ou frimeuse – vulgaire. Entre le trop et le pas assez (de grâce, d’harmonie, de légèreté, de finesse, d’aisance) l’espace est étroit. Aussi gagne-t-on à laisser la notion «flotter» – de sorte qu’elle entoure aussi bien une mise, un vêtement, un mouvement du cœur, un pas de danse, une association de couleurs, la verticale d’un cyprès dans une colline toscane, une skyline, la pureté d’une arche, le dressage d’une assiette, les fleurs des champs, qui jamais ne jurent… Mais cette élégance apparaît toute seule, de façon «objective» – comme une aurore boréale ou le Grand Canyon ? Elle est produite par un sujet, de façon «subjective» – comme la Jeune Fille à la Perle, le Golden Gate Bridge, la Petite musique de nuit ? Ni l’un ni l’autre ? En quel sens peut-on alors dire «élégants» le port, l’allure, le plumage d’un paon ?
Il est vrai que les formes animales semblent relever d’une esthétique, qui ferait droit «à la précision des zébrures, des veinures, des marbrures et autres taches qui ornent le pelage de nombreux mammifères ; aux couleurs éclatantes de la livrée des poissons tropicaux et des perroquets […] ; à la régularité stupéfiante des dessins sur les coquillages ; à la délicatesse et la minutie des motifs – bandes, rubans, ocelles – sur les ailes des papillons ou la carapace de très nombreux insectes ; aux plumes et à leurs extraordinaires qualités ; aux effets de brillance, de matité, de velouté, d’iridescence…» Mais que doit-on en penser ? Que ces configurations sont dues à une subjectivité animale ? Que l’esthétique de l’apparence n’est que «dans la tête du zoologiste esthète, ou du collectionneur de papillons» ? Que seul l’œil humain «voit» des dessins dans les stries d’un coquillage ou des arcs-en-ciel dans les plumes du loriquet (mais que verrait-il s’il était doté d’un autre appareil optique, réceptif à d’autres fréquences ?). Ou bien prendre au sérieux la question du sens de l’apparence, dans ce qu’elle exprime en elle-même et pour elle-même, envisager «la possibilité d’une cosmétique animale» qui «éprouve les apparences comme réellement ou littéralement cosmétiques», autrement dit estimer que l’expressivité des formes animales relève d’une réalité objective, dont une «biologie des apparences», une bio-esthétique, une sémiotique naturelle ou une esthétique naturaliste, rendraient raison ? C’est ce dernier point de vue que défend Bertrand Prévost dans l’Elégance animale, un essai riche et assez dépaysant, qui, entre autres, rend hommage, en en développant les thèses, au zoologiste et biologiste suisse Adolf Portmann (1897-1982).
Le «délire des formes animales»
Qu’on n’imagine pas un ouvrage «photographique» qui décrirait la beauté, l’étrangeté, l’éclat chromatique des parures et vêtures animales, les rémiges bleu céruléen du geai des chênes, l’ombrelle rouge vif de la méduse lanterne, les parades nuptiales du poisson-ballon, de l’araignée-paon ou du paradisier… Professeur d’histoire de l’art et d’esthétique à l’université Bordeaux-Montaigne, Bertrand Prévost, tout en citant une foule d’exemples, maintient en effet son propos au niveau théorique, ouvrant ainsi la réflexion sur les données zoobiologiques à un questionnement sur ce qu’est l’image, ce qu’est l’apparence, ce qu’est l’expression – soit à une dimension philosophique, sinon métaphysique. S’il critique un certain animalisme, et l’anthropomorphisme qui guide bien des recherches sur l’animal, Prévost inverse surtout le mouvement qui a induit les sciences du vivant à aller du macroscopique au microscopique, du corps à la cellule, du chromosome au gène : il privilégie, lui, l’extériorité, la surface, la «peau». Mais en ajoutant que le «plan expressif de l’apparaître» – marbrures, taches et autres zébrures – «s’entremet précisément entre l’intérieur et l’extérieur» : il n’est ni dans ni hors de, ni organique ni inorganique, mais anorganique : «les ocelles du jaguar autant que les couleurs chatoyantes des perroquets ne sont pas en effet tout à fait inorganiques, puisque, chimiquement, ce sont toujours des cellules vivantes qui les composent […] ; mais elles ne sont pas pour autant tout à fait organiques puisqu’elles ne se décalquent pas sur l’anatomie ou les divisions de l’organisme, et surtout, puisqu’elles demeurent le plus souvent a-fonctionnelles au regard de la conservation de l’espèce.» De là l’élégance, de cette non-fonctionnalité, de cette «gratuité» ?
L’apparence joue un rôle essentiel dans le dimorphisme sexuel, la répulsion de l’ennemi, l’appel du partenaire, l’exhibition, le camouflage, les formes de mimétisme, homochromique (vert des perroquets/feuillage) ou homotypique (phasmes/brindilles)… Aussi, pour l’expliquer, a-t-on retenu l’idée darwinienne de sélection naturelle : le caméléon n’aurait jamais survécu si les couches de nanocristaux de son épiderme ne lui permettaient de changer de couleur, de courtiser les femelles (couleurs claires et variées), manifester l’agressivité (couleurs sombres), se camoufler en se «fondant» dans le milieu. Des milliers d’autres exemples confirmeraient que les formes expressives ont une fonction, une finalité – indexées à la conservation de l’individu et de l’espèce. Or Prévost estime qu’il s’agit là d’une idée que de très nombreux cas contredisent. Les couleurs bariolées du plumage des perroquets, dit-il, ne souffrent d’aucune explication biologique en termes d’utilité pour l’espèce, et semblent «gratuites». Et comment comprendre, dans une perspective utilitariste, les «phénomènes d’hypertélie», à savoir les excroissances ou les «développements extrêmes d’ornements», cornes démesurées, queues immenses, collerettes et appendices en tout genre, couleurs vives et repérables, «toute une extravagance vivante, toute une exubérance organique qui risque néanmoins de mettre en péril la propre survie de l’espèce par le handicap qu’elle génère» ? Le sens ne peut se réduire à la fonction : quand bien même celle-ci justifierait telle ou telle forme, elle resterait inapte à rendre compte de la prodigalité morphologique et chromatique, de la variabilité infinie, du «délire des formes animales».
Les huit chapitres qui composent l’Elégance animale, qu’on peut lire séparément, étayent tous la critique d’une telle approche, et même de la morphogenèse. Selon Prévost, celle-ci aurait un rapport aux formes «aussi extérieur que celui qu’entretient avec elles la biologie de l’évolution». Elle peut certes expliquer la coloration (due tantôt à la présence de pigments tantôt à celle d’«une structure qui, incolore par elle-même, viendra diffracter les rayons lumineux pour produire de splendides couleurs iridescentes»), en reconstituer la genèse physico-chimique, mais elle ne «dira pourtant rien de son sens singulier : qu’est-ce que ça faitd’avoir des ailes bleues plutôt que noires ?» Plus encore : si on s’intéresse à la signification, est-il plus important de savoir si la couleur provient d’un colorant ou d’un rayon, ou de se demander «comment agit un bleu sur l’œil qui le contemple» (Portmann) ?
Un «potentiel visuel»
Il serait évidemment téméraire d’affirmer que c’est l’œil qui produit la forme (bien que nulle forme n’existerait s’il n’y avait aucune «vision») et exagérément anthropocentrique de soutenir que c’est «pour l’homme» que «se dessinent les marbrures sur la coquille des mollusques». Il est pourtant loisible de constater que sur une plume, par exemple, «la coloration ou l’iridescence n’affecte souvent que la partie visible : le revers et la partie recouverte par la plume voisine ne sont pas colorés et demeurent le plus souvent noirs». En outre, les organes internes, «viscéraux», sont pliés, «présentent à peu près tous la même coloration et sont dépourvus de motifs». Alors que l’extériorité, la peau, laisse voir une infinité d’habits différents. Aussi doit-on penser que c’est «à l’œil spectateur d’un ennemi qu’est exposée la livrée de camouflage» et que «c’est cette destination expressive qui en explique la configuration singulière», comme si «un regard extérieur avait été en quelque sorte intériorisé morphologiquement».
Ce qui rend les phénomènes de surface (peau, poils, plumes, écailles) expressifs, ce n’est donc pas une «disposition interne» qui «s’exprimerait» : c’est «leur destination pour la vue». Autrement dit : ce n’est pas «un œil extérieur de spectateur qui donne aux formes leur expressivité», mais plutôt, écrit Bertrand Prévost, l’«autonomie d’une visualité, l’émergence d’un plan esthétique qui, pour autant qu’il est visible, ne préjuge en rien de sa réception par un sujet voyant : soit quelque chose de l’ordre d’un potentiel visuel, d’une puissance de visualité, qui précisément vient tendre les formes hors d’elles-mêmes pour les rendre expressives».
On laissera de côté l’examen de ce que ces thèses audacieuses d’une philosophie naturelle de l’expression «font» à la biologie et à la zoologie, à l’animalisme contemporain, à la philosophie et à la science, encore ancrées aux notions de subjectivité et d’objectivité. Et on laissera méditer sur l’idée que l’apparence animale est une image. Ce que révèle l’Elégance animale, c’est que les animaux «revêtent une apparence», mais pas comme on «revêt un vêtement». Revêtir une apparence ne revient pas à porter un objet, un plumage, une fourrure, mais à produire une cosmétique, à «faire se lever une parure», tout à fait singulière, «bien que cette singularité ne se confonde ni avec une subjectivité organique ni avec l’objectivité d’un corps autre». D’où l’élégance. Et peut-être – ou pas – une mode animale.
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