L’écrivaine de science-fiction fait le récit dramatique d’une épreuve intime. Une confrontation au système de santé russe dont elle fait une description effarante.


Celui qui doit – ou pas – être regardé, c’est un bébé mort-né. Et puis une autre interrogation : Quand le bébé doit-il mourir ? Ces deux questions sont le sujet d’un récit dont l’auteure dit qu’il parle de «l’inhumanité du système en place dans [son] pays… C’est un livre sur l’humanité et l’inhumanité en général».

En 2012, Anna Starobinets a 37 ans, c’est une écrivaine de science-fiction reconnue, on dit qu’elle est «la Stephen King russe». Elle est mariée avec l’écrivain et scénariste Sacha Garros. Ils vivent à Moscou avec leur petite fille Alexandra, dite Belette.

Anna Starobinets est enceinte, elle passe l’échographie des 16 semaines, quelque chose ne va pas dans la voix du médecin. «La scène me rappelle immédiatement le début d’un roman de science-fiction que j’ai écrit, le Vivant : “Le capteur a couiné et le médecin a lu le résultat”. Je suis à côté d’un échographe qui couine et c’est moi qui demande : — Il y a quelque chose qui cloche avec le bébé ?»

Ce qui cloche, c’est une polykystose rénale. Les reins occupent tout l’abdomen du fœtus qui n’a quasi aucune chance de survie. Elle peut avorter ou laisser la grossesse aller à son terme et laisser le bébé mourir rapidement. Il faut l’avis d’un spécialiste.


Médecins insensibles 

A partir de là, cette dramatique épreuve intime devient aussi une plongée dans le système de santé russe dont elle fait une description effarante. Un système qui se révèle d’une brutalité stupéfiante, tout comme les individus qu’il produit. Le lecteur croise une série de médecins plus insensibles les uns que les autres. Abusant, de manière apparemment routinière de leur pouvoir. Un abus qu’on retrouve à tous les échelons, jusqu’à l’infirmière ou la femme de ménage. Un système où la possession d’une parcelle de pouvoir semble être une invitation à en abuser. A de rares et admirables exceptions près.

Spécialiste N°1 accepte de recevoir la jeune femme (3 000 roubles l’examen). A peine a-t-il introduit la sonde échographique dans son vagin que 15 personnes (étudiants et jeunes médecins) entrent dans la salle. Personne n’a demandé son avis à la patiente, personne ne lui parle. Spécialiste N°1 aux 15 jeunes : «Regardez comme c’est intéressant… Avec des anomalies pareilles, les bébés ne survivent pas». Puis, à la patiente : «Rhabillez-vous. Ne restez pas là voyons». Spécialiste N°2 lui hurle dessus en apprenant qu’elle a déjà vu Spécialiste N°1. Mais accepte finalement de l’examiner (6 000 roubles). Spécialiste N°3, une femme. «Ecoutez jeunes gens… Votre petit a une dysplasie rénale. Je suis vraiment désolée.» Elle propose d’attendre deux semaines, puis confirme le diagnostic. «Pour ces deux semaines d’espoir et de délai qu’elle nous a données, je suis aujourd’hui encore reconnaissante à Olga Malmberg», écrit Starobinets.

Le couple cherche un avis à l’étranger, on leur conseille l’hôpital de la Charité à Berlin, un des meilleurs hôpitaux d’Allemagne et d’Europe. Ils atterrissent littéralement sur une autre planète. Premier médecin : «Je suis vraiment désolé que vous vous retrouviez dans notre hôpital pour une raison aussi triste.» Il confirme le diagnostic. «The baby has no chance.» A l’oral, écrit l’auteure, tous les employés de la Charité diront «baby» «parce que des recherches ont montré que ça aide une femme d’entendre appeler baby et non fœtus son fœtus condamné».

A partir de là, on ne pourra que constater le contraste total entre le système de santé allemand, en tout cas les médecins de la Charité de Berlin, et le système de santé russe, en tout cas les médecins moscovites. D’un côté, la grande humanité et la grande rigueur éthique des Allemands. De l’autre, en Russie, à de rares exceptions près, on a l’impression que l’éthique est une notion totalement hors sujet. Quand la décision est prise d’interrompre la grossesse, Starobinets remarque que, à Moscou, «si vous êtes hospitalisée dans le but de tuer un enfant à naître, votre devoir est de souffrir». Ici, c’est le contraire. Alors qu’elle commence par refuser l’anesthésie péridurale, le médecin lui dit : «There is no reason why you should be in pain». «C’est cette phrase précise, prononcée comme une évidence, qui constitue la principale différence entre l’hôpital de la Charité et l’hôpital des maladies infectieuses de Moscou. Entre toutes les cliniques d’Europe et tous les hôpitaux de Russie. Entre toutes les infirmières, tous les médecins, fonctionnaires, hommes et femmes d’Europe et de Russie.»

Moment le plus consolateur 

Et donc, regarder ou non ? Starobinets a peur de voir «cette créature inachevée, innocente et mise à mort» mais, finalement, juste après l’interruption de grossesse, il y aura une visite qu’elle raconte de façon bouleversante. Le baby ressemble à Sacha. «Nous restons à contempler notre fils mort. Nous sommes unis par la plus grande intimité possible entre des êtres humains.» Ce moment qui était redouté depuis des mois sera peut-être, paradoxalement, le plus consolateur. Il y a une grande tristesse, pas une tristesse vide d’images, avec juste des fantasmes terrifiants, mais une tristesse avec le souvenir d’un visage à chérir.

Retour à Moscou. Longue période difficile où le système de santé se montre égal à lui-même (détestable à quelques exceptions près). En 2016, le couple repart à Berlin et fait une extraordinaire visite au cimetière des enfants mort-nés où le baby est enterré parmi d’autres babies, «peut-être qu’ils jouent ensemble». Ils semblent trouver un apaisement quand ils mettent sur la petite tombe un caillou avec l’inscription : «Mini Belette 13/12/12».

Anna est à Berlin avec Sacha parce qu’il y est traité pour un cancer. Il va mieux «mais nous ne savons pas ce qui adviendra par la suite»,écrit-elle. Ce qui est advenu, elle le racontera dans le Libé des écrivains en 2018 : Sacha est mort en 2017. En 2022, après l’invasion de l’Ukraine, Anna quittera la Russie et s’exilera en Géorgie puis en Espagne. Plus tard, dans une interview à un journal espagnol, elle dira : «En dix ans, j’ai perdu une grossesse, un mari et un pays. Bien sûr que je suis quelqu’un d’autre.»

Anna Starobinets, Regarde-le, traduit du russe par Raphaëlle Pache. Actes Sud, 272 pp., 21,50 € (ebook : 15,99 €).

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