L’ex-guérillero avait passé douze ans en prison avant de présider l’Uruguay entre 2010 et 2015, marquant tout le continent avec ses avancées sociales, du mariage pour tous à la dépénalisation du cannabis, mais aussi son humour et son refus du luxe. Il est mort ce mardi 13 mai à 89 ans.
On l’avait étiqueté «président le plus humble du monde». Après son élection à la fonction suprême en 2009, il continuait à conduire sa propre Coccinelle bleue, modèle 1987, et préférait vivre dans sa ferme plutôt qu’au palais présidentiel. Mais au-delà de son image de frugalité et de bonhomie, c’est son parcours digne d’un roman et le bilan positif de ses cinq ans de mandat qui ont fait de Pepé (diminutif de José) Mujica une figure majeure de la gauche latino-américaine, tendance social-démocrate, réformiste et pragmatique. Loin du socialisme cubain calqué sur l’URSS ou du messianisme du Vénézuélien Hugo Chavez.
José Mujica fut le 40e président de la République orientale de l’Uruguay, longtemps connue comme «la Suisse de l’Amérique latine», un îlot démocratique pionnier dans l’instauration de l’Etat-providence, assombri par une parenthèse noire : une dictature d’abord civile puis militaire, entre 1973 et 1985. Né en 1935, Mujica est un militant de gauche qui passe, en 1964, à la lutte armée avec le mouvement des Tupamaros, une guérilla marxiste-guévariste, qui prend pour modèle la révolution cubaine.
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Le groupe s’en prend aux multinationales, plaçant des explosifs chez Coca-Cola ou Bayer. Puis vient le temps des enlèvements. Le plus célèbre sera, en 1970, celui de Dan Mitrione, un agent du FBI qui formait à la lutte antiguérilla les régimes de droite en Amérique latine. La spécialité dont il se vantait : les techniques d’interrogatoire, c’est-à-dire la torture des prisonniers. Son rapt a une répercussion mondiale. Le gouvernement uruguayen refusant de relâcher 150 prisonniers tupamaros contre sa liberté, l’otage est exécuté au bout de dix jours. L’affaire sera retracée au cinéma en 1972 dans le film Etat de Siège de Costa-Gavras, avec Yves Montand dans le rôle de l’agent américain.
Neuf ans à l’isolement
José Mujica, plusieurs fois blessé par balles, arrêté puis évadé, n’a pas directement participé à l’enlèvement, mais il sera pris dans un vaste coup de filet mené contre les militants clandestins, en compagnie du chef et idéologue du mouvement, Raul Sendic. Il restera emprisonné de 1972 à 1985, la plupart du temps (neuf ans) à l’isolement, avec les cafards pour seuls compagnons de cellule. Il connaîtra la torture, les privations, la maladie… Il confiera plus tard que la pire des punitions aura été d’être privé du moindre livre durant sept années.
Avec le retour de la démocratie et l’élection du président centriste Julio Maria Sanguinetti, le guérillero bénéficie d’une amnistie. Ayant renoncé à la violence, il crée un parti, le Mouvement de participation populaire (MPP), qui s’intègre à l’union de la gauche, baptisée Frente Amplio (front élargi). Elu député puis sénateur, il entre au gouvernement quand Tabaré Vazquez, du Frente Amplio, est élu président en 2004.
Quand il est élu président, il refuse tout personnel de maison et renonce à 87 % de son salaire, ne gardant que ce qu’il estime strictement nécessaire à ses dépenses courantes.
Nanti du portefeuille de l’Elevage, l’Agriculture et la Pêche, il impose un style qui tranche avec les usages. Sa franchise et ses traits d’humour lui valent le reproche de manque de professionnalisme, en même temps qu’ils réjouissent les médias. Il quitte le gouvernement en 2008 et se prépare pour la présidentielle suivante. Représentant de la tendance la plus à gauche du Frente Amplio, il est désigné candidat. En campagne, Mujica accepte une concession vestimentaire : il troque le gros pull de camionneur pour le costume, mais rejette la cravate. Le 22 novembre 2009, il remporte le deuxième tour face au conservateur Luis Alberto Lacalle avec 54,63 % des suffrages. Il prend ses fonctions le 1er mars 2010.
Avec sa femme et camarade de combat, la sénatrice Lucia Topolansky, il refuse d’habiter la résidence présidentielle, dans le centre de Montevideo, et reste fidèle à sa chacra : une petite propriété à la sortie de la capitale, formée d’une maison de moins de 50m2 et d’un terrain où le couple cultive des fleurs, dont la revente a longtemps été son moyen de subsistance. Mujica accepte à contrecœur une discrète équipe de sécurité, mais refuse tout personnel de maison. A ces économies pour le budget de la nation s’ajoutent 87 % de son salaire auxquels il renonce : il ne garde que ce qu’il estime strictement nécessaire à ses dépenses courantes: moins de 1000 euros.
Sa politique économique n’a rien de gauchiste. Il réduit les barrières protectionnistes pour attirer les capitaux étrangers, l’essor des entreprises fait grimper les salaires, et le chômage, traditionnellement bas en Uruguay, est maintenu pendant tout son mandat autour de 6 %. En cinq ans, le salaire minimum grimpe de 250%. Il parvient en outre à désamorcer une brouille de plusieurs années qui empoisonnait les relations avec l’Argentine, mécontente d’une usine de cellulose polluante construite sur l’Uruguay, le fleuve frontalier.
«Aider ma femme à récolter les citrouilles»
C’est dans le domaine sociétal que les réformes promues par Mujica vont changer le pays, et servir de modèle pour tout le continent. En 2012 est votée la loi qui dépénalise l’avortement, faisant de l’Uruguay le deuxième pays d’Amérique latine, après Cuba, à autoriser l’IVG. L’année suivante, c’est le mariage pour tous qui est instauré. Et toujours en 2013, une autre avancée majeure est décidée : la culture et la vente de cannabis sortent du Code pénal. Aucun pays dans le monde n’était allé aussi loin. Même s’il faudra attendre 2017 pour que le joint soit vendu en pharmacie.
A l’étranger, son aura d’homme de gauche apôtre de la simplicité et du bon sens grandit. Comment ne pas aimer un gouvernant capable d’arriver au conseil des ministres en sandales, le bas du pantalon retroussé, ou de quitter une réunion en lançant : «Désolé, je dois aider ma femme à récolter les citrouilles» ? C’est «le dernier des hippies», dira de lui plus tard, avec admiration, le président de gauche argentin Alberto Fernandez.
Lorsque José Mujica achève son quinquennat en 2015, le pays est prospère, et sa popularité au plus haut. Logiquement, les électeurs renouvellent leur vote à gauche : le socialiste Tabaré Vazquez, son prédécesseur, sera son successeur. L’ancien guérillero ne quitte pas la politique pour autant et participe au débat public en tant que sénateur. Il n’abandonne son siège qu’en novembre 2020, à 85 ans, en raison des risques que le Covid-19 fait courir à sa santé fragile. Son processus de starisation était déjà en marche: en aout 2018, il était l’invité d’honneur du festival de cinéma de Venise, où étaient projetés deux films sur lui: El Pepe, une vie suprême,documentaire hagiographique d’Emir Kusturica, et la fiction Compañeros, qui retraçait ses douze ans de prison.
«Je fais ce que font tous les vieux. Donner des conseils dont tout le monde se fiche.»
— José Mujica, après avoir quitté le pouvoir
Dans sa maisonnette, le retraité accueille journalistes et admirateurs et distille sa philosophie, apologie d’un mode de vie frugal et modeste, gage selon lui d’une vie intérieure riche et épanouissante. La leçon que lui ont apprise ses longues années sans liberté. «La frénésie de consommation nous vole notre liberté, elle envahit la place que devrait occuper l’affectivité, plaidait-il. Il faut garder du temps de vie pour les relations humaines, l’amour, l’amitié, l’aventure, la solidarité, la famille…» Son rôle d’oracle tardif le faisait sourire : «Je fais ce que font tous les vieux. Donner des conseils dont tout le monde se fiche.» Ces dernières années, il avait durement critiqué les dérives autoritaires des régimes de gauche du Venezuela et du Nicaragua.
Pepe Mujica est mort mardi 13 mai à 89 ans, des suites du cancer de l’œsophage qu’il avait révélé en avril 2024. Son affaiblissement l’avait contraint à interrompre sa chronique vidéo hebdomadaire que publiait le site de la Deutsche Welle, la radio publique allemande.
Sa vieille Coccinelle, qu’on appelle Fusca en Uruguay, lui survit. Un admirateur fortuné lui en offrait un million de dollars. Après avoir réfléchi à «faire don de la somme» à des causes solidaires, il avait finalement décliné : «Ce serait faire offense aux amis qui se sont cotisés jadis pour me l’offrir.» L’homme qui n’a jamais porté de cravate a demandé que ses cendres soient enterrées sous un séquoia de sa ferme, là où reposent les restes de Manuela, sa chienne à trois pattes morte à 22 ans.
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