L’idée est judicieuse, particulièrement dans un moment où nombre d’écoles des beaux-arts sont dans une situation politique et financière difficile : retracer dans une exposition l’histoire de l’une d’entre elles, de sa fondation à aujourd’hui. L’élue est celle de Montpellier. C’est une production en circuit court : le MoCo, le musée où se tient l’exposition principale, et l’école des beaux-arts en question appartiennent à la même entité administrative, sous l’autorité du même directeur, Numa Hambursin.
Ce dernier rend ainsi pieusement hommage à ses prédécesseurs, à commencer par le premier d’entre eux, François-Xavier Fabre (1766-1837). Cet ancien élève de David, portraitiste et marchand d’art, retournant en 1825 dans sa ville natale, s’emploie à y fonder un musée, qui a grandement prospéré depuis et porte toujours son nom, et une école.
Deux siècles plus tard, celle-ci, qui a déménagé plusieurs fois dans la ville, est donc l’un des éléments de cette structure, le MoCo (Montpellier Contemporain), les deux autres étant un ancien hôtel particulier devenu musée, et MoCo.Panacée, qui est à la fois lieu de pratique, de discussion et d’exposition. On le voit, l’enseignement artistique a été pris au sérieux par les municipalités montpelliéraines successives, et il continue de l’être, ce qui n’est pas le cas partout.
Restait à résoudre la question de la forme : comment fait-on pour exposer l’histoire d’un enseignement artistique ? Un livre semblerait a priori plus commode, mais il aurait été moins visible qu’un ensemble d’œuvres. Ces dernières, signées par les anciens élèves,occupent la totalité du MoCo, plus une partie du Musée Fabre. Le parcours est d’abord chronologique (la fondation et le XIXe siècle), puis thématique (l’atelier, les séances d’après modèle, les techniques), puis de nouveau chronologique (des années 1960 à maintenant). Les articulations entre ces divers chapitres ne sont guère expliquées, de sorte que, selon son humeur, on peut apprécier la variété des approches ou regretter qu’il soit facile de perdre le fil du récit.
Du système ancien à la liberté
De génération en génération, les manières changent grandement. Le regard doit donc embrasser, dans la même salle ou sur le même mur, des créations sans rapport entre elles. Si, au XIXe siècle, une certaine continuité stylistique demeure entre néoclassicisme cherchant le beau idéal et réalisme tempéré par souci du bon goût, il n’en est plus de même après la première guerre mondiale, quand se diffusent influences et modes modernes. Dans un premier temps, le système ancien résiste : en 1941-1942, l’élève Pierre Soulages exécute au fusain une étude d’après un moulage de l’antique. Après la Libération et, à plus forte raison, depuis les années 1960, il ne reste plus rien de tel. Selon l’humeur, là encore, on se réjouira du triomphe de la liberté la plus complète, ou l’on se dira que celle-ci n’est pas toujours bonne conseillère. Les dernières salles, consacrées aux années récentes, sont plutôt pauvres en révélations.
Mais il y a à Montpellier une particularité. L’école des beaux-arts a été, à la charnière des années 1950 et 1960, la base arrière d’un mouvement qui a accédé à une reconnaissance d’abord nationale, puis internationale : le groupe Supports/Surfaces, l’un des derniers à avoir réalisé le modèle historique d’une avant-garde. Les noms sont connus : Vincent Bioulès, Daniel Dezeuze, Toni Grand, Claude Viallat et, d’abord proche d’eux, François Rouan. Ils ont pour professeurs des hommes ouverts, Camille Descossy et Georges Dezeuze. Ils comprennent que, pour exister, il leur faut s’émanciper de ceux que l’on nomme alors les « maîtres ».
Ce moment est le meilleur de l’exposition, grâce à la présence d’œuvres méconnues, restées pour la plupart dans les ateliers de leurs auteurs. Il y a là deux toiles d’Henriette Pous, devenue en 1962 l’épouse de Claude Viallat, dont un nu dans un intérieur qui fait regretter qu’elle ait été si discrète par la suite. On voit comment Vincent Bioulès évolue alors par étapes d’un paysagisme épuré vers une abstraction où une géométrie stricte contient l’intensité du chromatisme et le dynamisme du geste. A l’arrière-plan de ses expériences, il y a l’histoire, de Piet Mondrian à Mark Rothko.
Composition expressionniste
Quant à Claude Viallat, il se bat contre Picasso sur le terrain de la peinture d’histoire. Or l’histoire se nomme alors « guerre d’Algérie », et Viallat cherche comment peindre sa colère et son horreur. Il se jette dans une grande composition expressionniste, entre Pablo Picasso et Jackson Pollock, et veut, pour la finir, la mitrailler. Faute d’une arme, elle est demeurée intacte, mais sa puissance n’en est pas diminuée. Un peu plus tard viennent ses premières expériences de répétition d’une forme abstraite, qui ont rendu Viallat célèbre et dont on regarde les irrégularités, les éclaboussures et les déchirures un peu autrement après avoir découvert ce qui les a précédées dans son atelier.
Les autres découvertes sont à MoCo.Panacée. S’y tient une exposition elle aussi consacrée à l’enseignement, non plus à Montpellier mais à Paris, où l’artiste Djamel Tatah a été professeur aux Beaux-Arts de 2008 à 2023. Djamel Tatah vit aujourd’hui à Montpellier, et la ville lui rend ainsi un deuxième hommage, après sa rétrospective au Musée Fabre en 2022. Seize de ses élèves sont réunis. Ils ne constituent pas un groupe, leurs pratiques étant souvent très éloignées les unes des autres. L’homogénéité est plutôt générationnelle : elles et ils sont trentenaires.
Si le modelage, l’assemblage, l’installation sonore et le numérique sont présents, la peinture est le médium dominant. Mais on chercherait en vain des réminiscences de celle de Tatah lui-même, si singulière. On en déduit qu’il a été un professeur ennemi des dogmatismes, des idées reçues et des engouements du marché. Ces qualités ont fait venir dans son atelier des élèves désormais reconnus : Mathilde Denize, que l’on a vue au Plateau à l’automne 2025 ; Bilal Hamdad, qui était au Petit Palais jusqu’au début du mois de février ; Djabril Boukhenaïssi, dont l’exposition à Chicago, de novembre 2025 à janvier 2026, a été un succès. Et aussi Clémence Gbonon, Nina Jayasuriya, Rayan Yasmineh ou David Mbuyi, dont les travaux sont, comme on dit dans le jargon des galeries, repérés et recherchés. Cela fait beaucoup pour un enseignement qui n’a duré que quinze ans.
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