Loin de tout discours militant, le plasticien et vidéaste Pierre Huyghe, exposé à la Fondation Beyeler, à Riehen, près de Bâle, en Suisse, jusqu’au 13 septembre, revient sur son désir de produire d’autres imaginaires face au chaos du monde.
Au cœur de l’exposition, vous avez déposé dans un aquarium une sorte de poumon, membrane qui respire, se dérégule, et dont le halètement sourd des murs. D’où ce souffle vient-il ?
C’est ma respiration, avec ses apnées ; ces instants où je passe d’un état inconscient, rêvant, à l’état d’éveil, dans un sentiment de panique. De cette condition, j’essaie de faire un mode d’exposition. Avec ses moments calmes, et ses cassures de rythme. Il n’est pas question de dire : « Regardez-moi. » Mais d’exposer cette sensation qu’on a tous, depuis quelques années, d’avoir du mal à respirer, confrontés que nous sommes au chaos du monde.
Vous êtes pourtant à mille lieues de ces artistes qui commentent l’actualité…
Je suis extrêmement sensible à ce chaos, j’y pense toute la journée, comme nous tous, je ne vis pas dans une bulle. Mais je ne suis pas dans une relation activiste au monde. Même si je viens de cette grande radicalité, j’ai décidé de ne pas être prisonnier de ce avec quoi je suis en désaccord, pour produire d’autres imaginaires.
Vous définissez cette exposition comme un « soulscape ». Quelles formes peut prendre un « paysage de l’âme » ?
L’exposition passe d’un état à un autre, d’une condition à l’autre. Nous avons beaucoup joué des températures de couleurs, des intensités lumineuses. Le sol, avec ses couleurs poudreuses, est instable, flottant. Parfois surgissent des sons vibratoires, d’autres plus incertains. Je tourne depuis un moment sur ces questions de l’indéterminé, du larvaire, de l’enfance. Ce qui n’est pas de l’ordre du représentable, le pas encore humain ; tous les possibles.
La Fondation Beyeler, chef-d’œuvre de l’architecte Renzo Piano, vous a-t-elle inspiré ?
Dans ce white cube très normé, un geste dramatique ou radical ne peut pas fonctionner. Il faut aller vers une autre gamme de jeu, en mode mineur. Bien sûr, je joue avec le lieu. Le plafond très complexe de cette boîte à lumière permet de travailler sur différentes strates. Mais quand je suis invité à exposer dans un musée, je regarde les plans trente secondes, et plus jamais après. Je ne veux pas faire de l’aménagement d’espace, mais travailler les idées. Je réfléchis à des configurations, des nœuds de significations. Cela me permet de fabriquer des lignes de sens, de correspondances, qu’il s’agit de lier, de casser, ou de mettre en désaccord.
Et puis, à un moment, je me souviens qu’il ne faut pas que je rêve trop, car il va falloir faire rentrer ça dans une boîte. C’est alors que je reviens dans le lieu, et qu’il s’accorde à l’idée. Mais j’ai souvent la tentation d’échapper aux musées. Après cette exposition à Bâle, qui est un peu l’aboutissement d’un cycle, je vais arrêter l’art et les musées pendant deux ou trois ans, pour réaliser un long-métrage et, j’espère, le jardin dont je parle depuis quinze ans.
Vous montrez notamment « Liminal », film qui met en scène la silhouette d’une femme, sans visage, dans un univers minéral en métamorphose. Vous l’aviez montré en 2024 à Venise, mais l’œuvre semble ici très différente…
Elle est complètement nouvelle. Bien plus qu’un remontage. A Venise, j’étais insatisfait du résultat, et je n’ai pas pu supporter ce qu’elle était. J’ai donc travaillé un an sur ce nouveau film. Ce que j’ai gardé, c’est ce corps féminin, né d’un scan hyperréaliste, pas du tout généré par IA [intelligence artificielle]. J’aborde cette nouvelle apparition de façon plus narrative, presque mythologique. C’est l’idée de la naissance du vivant, de ce qui commence à vouloir exister, à devenir sujet, dans une certaine souffrance. J’ai beaucoup réfléchi à la notion de créature, de Pinocchio à Frankenstein, en passant par le golem. A ce moment où on ne sait plus à quel point la créature fait le créateur.
Tout cela m’attriste, car c’est l’inverse de ce que je suis. Je n’ai été élevé que par des femmes, des femmes fortes, qui avaient un regard très aigu sur le patriarcat et sur l’ordre. Ce qui m’intéresse, c’est cette entité dont on comprend qu’elle peut engendrer. Pendant six secondes, on passe sur son ventre, on aperçoit la cicatrice d’une césarienne, un nombril, on aperçoit son sexe en un éclair.
Ce corps dit : « J’ai été engendré, et j’ai engendré. » Si j’évoque la question de la naissance de la vie, de la paternité, ce n’est pas de l’ordre de l’intime, mais d’une expérience partagée. Je n’aborde pas un problème sociétal, mais la question, existentielle, de l’espèce. En ce sens, ce personnage relève presque de l’autoportrait : pas de ma petite personne, mais de nous, en tant qu’espèce.
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