On n’imagine pas, en France, la place d’Annie Dillard dans le paysage littéraire américain. Révélée en 1974 par Pèlerinage à Tinker Creek (Christian Bourgois, comme toute son œuvre, 1990), sacré par le prix Pulitzer de l’essai, elle a été comparée, pour ce « journal météorologique de l’esprit », à Henry David Thoreau, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois (1854). Au nombre des rapprochements élogieux et récurrents, on peut également citer Virginia Woolf et Emily Dickinson. Sans oublier cet autre grand auteur de la nature et des grandes espaces, Jim Harrison (1937-2016) – dans une version moins testostéronée et plus tournée vers la métaphysique.

Ecrivaine du cosmos, attachée à dire l’immense comme le minuscule, à l’écoute du monde pour y guetter les manifestations du divin, Annie Dillard est morte le 15 septembre, chez elle, à Wellfleet (Massachusetts). Agée de 81 ans, elle avait publié sept livres de non-fiction, deux romans, autant de recueils de poésie, un d’essais, sans oublier un livre de Mémoires.


Dans ce dernier, Une enfance américaine (1987 ; 1990 pour la traduction française), elle raconte ses premières années. Elle naît Meta Ann Doak, le 30 avril 1945, à Pittsburgh (Pennsylvannie), dans une famille bourgeoise. Aînée de trois filles, elle mène une enfance de sportive et de grande lectrice, qui revient toujours au Guide des étangs et des cours d’eau. Elle note : « Je m’assignai une tâche, celle de me souvenir de tout, absolument tout, pour combattre l’oubli. (…) Certains jours, j’étais taraudée par un sentiment de responsabilité envers le moindre changement de lumière à travers les vitres de la véranda. Qui en garderait la trace ? »

Cette « responsabilité », cette mission de « garder la trace » du monde et, ce faisant, d’en célébrer le miracle, éclate partout dans Pèlerinage à Tinker Creek. Quand celui-ci paraît, l’ancienne étudiante en littérature du Hollins College (Virginie), qui est devenue Annie Dillard en épousant un de ses professeurs, Richard Dillard (premier de ses trois époux), vient de publier des poèmes dans Tickets for a Prayer WheelPèlerinage… naît d’un séjour de convalescence, après une pneumonie, dans la chaîne des montagnes Bleues, en Virginie.

Textes nimbés d’ironie légère

Son traducteur, Brice Matthieussent, le décrit comme « à la fois journal de bord d’une naturaliste, récit d’une aventurière spirituelle, suite d’épiphanies joyeuses, poème, hymne, essai, fiction au sens le plus fort du terme ». Un texte mystique, écrit par une jeune femme qui a quitté, adolescente, l’Eglise presbytérienne parce qu’elle la jugeait « hypocrite », et qui passera sa vie taraudée par la question religieuse.

Le succès spectaculaire du livre amène l’écrivaine à décider de ne presque jamais prendre la parole publiquement. Elle ne se drapera pas pour autant dans le mythe de l’artiste retirée du monde, elle qui enseignera l’écriture créative à l’université Wesleyenne, de 1979 à 2001, et ne refusera pas les apparitions publiques, où elle témoignera toujours d’un sens de l’humour que ses textes nimbés d’ironie légère laissent deviner. Elle connaît un autre grand succès avec Apprendre à parler à une pierre (1982 ; 1992), recueil de quatorze textes au nombre desquels L’Eclipse, sa description d’une expérience vécue dans l’Etat de Washington, tenu pour l’un des chefs-d’œuvre de l’écriture de non-fiction.

A la fin des années 1980, Annie Dillard s’essaie au roman et se lance dans une fresque historique : ce sera Les Vivants(1992 ; 1994). Racontant la vie de pionniers sur la côte Pacifique nord-ouest entre 1855 et 1887, il emporte le lecteur dans une histoire au long cours sans rien sacrifier de l’attention aux détails. Son second roman, L’Amour des Maytree (2007 ; 2008), accompagne un couple sur des décennies et éblouit autant par sa prose océanique que par sa beauté, sa finesse et sa déclaration d’amour au cap Cod.

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Il est le dernier ouvrage publié par Annie Dillard, qui a consacré ses dernières années à la peinture, et dont la haute conception de la littérature ne pouvait sans doute pas s’accompagner de prolificité. Elle présentait ainsi le rôle de l’écrivain dans le merveilleux En vivant, en écrivant (1989 ; 1996) : « Isoler et rendre plus vivace tout ce qui dans l’expérience engage le plus profondément notre intelligence et notre cœur. » A cela, Annie Dillard parvenait remarquablement – il est temps que les lecteurs français le découvrent.

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