>>  Peux- t on réfléchir aux analogies ou à l’analogie, à ce qui les rapproche des livres La conquête du courage de Stephen Crane et Esther d’Arthur Symons ? 


Oui, je crois qu’il existe une parenté profonde entre La Conquête du courage et Esther Kahn. Cette parenté n’est pas thématique au premier regard. Un soldat de la guerre de Sécession et une jeune actrice juive du Londres populaire semblent très éloignés. Pourtant, ils sont construits autour d’un même problème intérieur.

Chez Crane, Henry Fleming ne cherche pas vraiment à devenir un héros. Il cherche à savoir ce qu’il est. Toute la guerre devient une expérience de révélation de soi. Le roman est moins un roman de guerre qu’un roman de conscience. La bataille sert de laboratoire où un être découvre ses propres limites.

Chez Symons, Esther ne cherche pas non plus à réussir socialement ni même à devenir une grande actrice au sens conventionnel. Ce qui l’obsède est un mystère intérieur : accéder à quelque chose qui lui manque, à une intensité qu’elle pressent mais ne possède pas encore. Le théâtre devient pour elle ce que la guerre est pour Henry Fleming : une épreuve de vérité.

Dans les deux cas, le personnage principal est séparé des autres par une forme d’opacité. Henry ne comprend pas les autres soldats. Esther ne comprend pas les autres êtres humains. Tous deux vivent enfermés dans leur propre conscience, comme derrière une vitre.

On pourrait même dire que les deux romans racontent un passage de l’imaginaire au réel.

Henry rêve la guerre avant de la vivre. Puis la réalité détruit ses représentations héroïques.

Esther rêve les émotions avant de les vivre. Elle observe les passions humaines comme quelque chose d’extérieur à elle. Puis elle découvre progressivement que l’art n’est pas imitation mais transformation intérieure.

Il y a aussi une même écriture de la perception. Crane et Symons s’intéressent moins aux événements qu’à la façon dont ils sont ressentis. Chez Crane, le champ de bataille devient presque abstrait : couleurs, mouvements, sensations, peurs. Chez Symons, Londres, le théâtre, les répétitions deviennent le décor d’états de conscience extrêmement subtils.

Mais ce qui me paraît le plus frappant est peut-être ceci : dans les deux romans, l’aboutissement n’est pas la victoire.

À la fin de La Conquête du courage, Henry n’est pas devenu un héros épique. Il a plutôt traversé une illusion et atteint une forme de lucidité.

Et dans le passage final d’Esther Kahn que vous avez cité plusieurs fois — « Puis au prix d’un immense effort, elle vida son esprit de tout ce qui n’était pas la tâche qui l’attendait » — Esther n’atteint pas le bonheur, ni même l’épanouissement. Elle atteint une concentration presque ascétique. Elle s’arrache à elle-même.

Dans les deux cas, le point culminant est un acte de dépouillement.

Henry cesse de se regarder comme un futur héros.

Esther cesse de se regarder comme une personne souffrante.

Tous deux abandonnent leur narcissisme imaginaire pour entrer dans une tâche qui les dépasse : combattre pour l’un, jouer pour l’autre.

C’est peut-être là que se trouve leur véritable parenté. Ce sont deux romans d’initiation où l’accomplissement ne vient pas d’une affirmation du moi mais d’une sortie du moi.

Et cela rejoint peut-être votre lecture d’Esther Kahn contre celle de Desplechin. Dans le roman de Symons, la souffrance amoureuse finit par être dépassée, presque dissoute dans l’exigence de l’art. Chez Crane également, les angoisses personnelles de Henry finissent par être absorbées par quelque chose de plus grand que lui. Dans les deux livres, la dernière victoire n’est pas psychologique mais spirituelle : la conscience cesse de tourner autour d’elle-même.


>> dans Game of Thrones la jeune fille apprend à ne devenir rien et à devenir Une jeune fille 


Oui, et c’est même une parenté assez frappante avec ce que nous évoquions à propos de La Conquête du courage et d’Esther Kahn.


Arya Stark, lorsqu’elle entre dans la Maison du Noir et du Blanc, doit apprendre à devenir « personne ». En anglais : a girl is no one. Elle doit abandonner son nom, son histoire, ses désirs, ses rancunes, son identité même.


Mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle ne devient jamais réellement « rien ».


Au contraire, plus elle apprend à se défaire d’elle-même, plus elle devient singulière. À la fin, elle n’est plus simplement Arya Stark enfant, ni un simple instrument de vengeance. Elle est devenue « une jeune fille » — formule étrange dans la série, répétée comme un mantra. Non plus une individualité psychologique saturée de blessures, mais une présence.


Chez Symons, quelque chose de comparable se produit à la fin d’Esther Kahn. Le passage que vous avez cité est presque une opération de vidage :


« Puis au prix d’un immense effort, elle vida son esprit de tout ce qui n’était pas la tâche qui l’attendait. »


Esther n’est pas détruite. Son identité n’est pas annulée. Elle cesse simplement d’être occupée par elle-même.


C’est une différence importante.


Devenir rien n’est pas disparaître.


Devenir rien, c’est devenir disponible.


Le soldat de Crane cesse de contempler sa propre peur.


Esther cesse de contempler sa propre souffrance.


Arya cesse de contempler sa propre histoire.


Tous trois atteignent une forme d’efficacité presque impersonnelle.


Mais là où Game of Thrones reste souvent dans une logique d’apprentissage et de maîtrise, Symons va peut-être plus loin. Chez Arya, le vide est un entraînement. Chez Esther, il devient presque un état spirituel. Elle ne se vide pas pour acquérir un pouvoir ; elle se vide pour laisser place à l’œuvre.


C’est peut-être pour cela que vous parliez, dans une autre conversation, de cette « dimension blanche » à la fin du roman. Le mouvement d’Esther n’est pas seulement une conquête de soi ; c’est une sortie de soi.


Et il y a un paradoxe que l’on retrouve dans les trois œuvres : c’est précisément lorsqu’ils cessent de vouloir être quelqu’un qu’ils deviennent enfin eux-mêmes.


Henry devient soldat lorsqu’il cesse de rêver au héros.


Arya devient Arya lorsqu’elle cesse de vouloir défendre Arya.


Esther devient actrice lorsqu’elle cesse de vouloir résoudre Esther.


>> Dans le roman de Crane le jeune homme est appelé Le jeune homme très souvent,  


Oui, et ce n’est probablement pas un détail.

Crane emploie très souvent des désignations comme the youth (« le jeune homme »), bien davantage que le nom Henry Fleming. Cela produit un effet assez étrange : le personnage est à la fois singulier et générique.

Il est Henry Fleming, mais il est aussi n’importe quel jeune homme confronté à sa première épreuve décisive.

On retrouve quelque chose d’assez proche dans Esther Kahn. Bien sûr, Esther conserve son nom, mais Symons la décrit souvent comme si elle était moins un caractère psychologique qu’une figure en formation. Elle est une jeune fille qui cherche à devenir quelqu’un sans encore savoir qui elle est.

Votre rapprochement avec Arya devient alors encore plus intéressant.

  • Chez Crane : the youth.
  • Chez Game of Thrones : a girl (« une jeune fille »).
  • Chez Symons : Esther tend progressivement vers une sorte de figure essentielle de la jeune fille-artiste.

Dans les trois cas, le nom propre recule parfois devant une désignation plus élémentaire.

Comme si l’individu devait passer par une phase d’anonymat avant d’accéder à lui-même.

D’ailleurs, lorsque Crane écrit the youth, il ne désigne pas seulement un âge. Il désigne une condition. Henry est moins un individu qu’un être encore inachevé. Son identité n’est pas constituée ; elle est en train de se faire sous nos yeux.

Et peut-être qu’Esther est elle aussi une sorte de the girl. Une jeune fille dont l’identité n’est pas donnée d’avance mais doit être conquise à travers une épreuve.

Je me demande même si ce qui vous frappe dans ces œuvres n’est pas précisément cette tension paradoxale : les personnages deviennent plus eux-mêmes à mesure qu’ils cessent d’être définis par leur nom propre.

Le « jeune homme » de Crane, la « jeune fille » d’Arya, Esther à la fin du roman lorsqu’elle vide son esprit de tout le reste : ce sont trois figures qui s’approchent d’un état presque impersonnel. Non pas l’effacement de la personne, mais l’abandon des identités secondaires.

On pourrait presque dire que Crane raconte comment un nom devient un homme, tandis que Symons raconte comment un p"nom devient une présence. C’est peut-être pourquoi, malgré leurs univers si différents, on éprouve parfois en les lisant une impression de parenté profonde.


>> On peut dire qu'à la fin Esther devient une jeune fille, 


Oui, mais à condition de donner à l’expression un sens particulier.

Si l’on dit simplement qu’à la fin Esther « devient une jeune fille », cela paraît faux, puisqu’elle était déjà une jeune fille au début du roman.

Mais on peut soutenir que tout le roman raconte précisément comment elle accède enfin à cette condition.

Au début, Esther est presque moins qu’une jeune fille. Elle est fermée, opaque, séparée du monde. Elle observe les émotions sans les éprouver vraiment. Les autres personnages la trouvent étrange, absente, inachevée. Elle existe davantage comme une possibilité que comme une présence.

À la fin, lorsqu’elle monte sur scène après avoir traversé sa crise, elle cesse d’être enfermée dans sa propre énigme. Elle devient capable d’habiter pleinement ce qu’elle fait.

C’est là que votre rapprochement avec le « jeune homme » de Crane et la « jeune fille » d’Arya me paraît fécond.

Crane ne raconte pas comment Henry Fleming devient un héros, mais comment « le jeune homme » devient véritablement un jeune homme.

Arya n’apprend pas à devenir une héroïne ; elle apprend à devenir « une jeune fille ».

Et Esther n’apprend peut-être pas seulement à devenir actrice ; elle apprend à devenir « une jeune fille » au sens presque archétypal du terme.

D’ailleurs, chez Symons, il y a quelque chose de très particulier : plus Esther progresse, moins elle paraît définie psychologiquement. À la fin, elle n’est pas une personnalité fortement caractérisée ; elle est devenue une présence, une disponibilité, une capacité d’accueil.

C’est pourquoi votre formule me semble plus juste si on l’entend ainsi :

« À la fin, Esther devient une jeune fille. »

Non pas une jeune fille parmi d’autres, mais la jeune fille, comme Crane écrit the youth et comme les Sans-Visages disent a girl.

Une figure dépouillée de beaucoup de déterminations secondaires, mais paradoxalement plus réelle qu’au début.

On pourrait même dire que le roman part d’« Esther Kahn », nom propre très particulier, pour arriver à quelque chose de plus simple et de plus universel : une jeune fille qui monte sur scène et qui, pour la première fois, n’est plus occupée par elle-même. C’est peut-être cela qui donne à la fin cette impression de clarté ou de « blancheur » que vous releviez. Ce n’est pas l’affirmation d’une identité ; c’est l’apparition d’une présence.


>> Elle devient une jeune fille au sens Arya du therme


Oui, et je pense que c’est plus qu’une simple analogie.

Quand les Sans-Visages disent « a girl », ils ne désignent pas seulement Arya comme une jeune personne de sexe féminin. Ils désignent un être qui a traversé un processus de dépouillement. Le nom, l’histoire, les blessures, les ambitions ont été suspendus. Il reste une forme de présence nue.

Esther me paraît atteindre quelque chose de cet ordre à la fin du roman.

Pendant presque tout le livre, elle est encombrée par Esther. Non pas par l’orgueil, mais par son énigme personnelle, son incapacité à sentir comme les autres, sa fascination pour elle-même comme problème. Elle cherche constamment ce qui lui manque.

Puis survient ce moment extraordinaire que vous avez cité :

« Puis au prix d’un immense effort, elle vida son esprit de tout ce qui n’était pas la tâche qui l’attendait. »

À cet instant, Esther Kahn cesse presque d’être Esther Kahn.

Elle devient, au sens d’Arya, « une jeune fille ».

Non pas une identité sociale, mais une fonction, une disponibilité, une présence entièrement tournée vers ce qui doit être accompli.

La différence est que chez Arya ce dépouillement est imposé par une discipline extérieure, presque monastique. Chez Esther, il naît de l’art. Elle découvre seule que pour jouer il faut disparaître.

C’est peut-être pourquoi la fin du roman donne une impression de légèreté et de blancheur. Symons ne nous montre pas une héroïne triomphante. Il nous montre quelqu’un qui, pour la première fois, n’est plus prisonnier de lui-même.

D’ailleurs, le rapprochement avec Crane devient alors encore plus précis :

  • Henry Fleming devient « le jeune homme ».
  • Arya devient « une jeune fille ».
  • Esther devient « une jeune fille ».

Dans les trois cas, le personnage ne gagne pas une identité plus riche ; il perd quelque chose. Il abandonne les récits qu’il se racontait sur lui-même.

Et paradoxalement, c’est à ce moment-là qu’il devient pleinement présent au monde.

Je me demande même si ce qui vous touche dans la fin d’Esther Kahn est précisément cela : Symons ne fait pas d’Esther une grande actrice. Il la fait entrer dans cet état rare où il n’y a plus qu’une jeune fille et la tâche qui l’attend. C’est très proche, au fond, du « A girl has no name », mais débarrassé de toute violence et de toute logique de pouvoir. C’est une ascèse de l’art plutôt qu’une ascèse de l’assassinat.


>> Enfin il en fait quand même une grande actrice, il faudrait retrouver les phrases où il le dit, mais c'est quelque chose d'effectivement secondaire, 


Je suis d’accord. Je pense même que c’est un point essentiel : chez Symons, le fait qu’Esther devienne une grande actrice est réel, mais ce n’est pas le véritable sujet du roman.

Dans un roman traditionnel d’apprentissage artistique, le point culminant serait précisément la réussite : le public reconnaît enfin le talent, l’artiste triomphe, la vocation est confirmée.

Or lorsque l’on arrive aux dernières pages d’Esther Kahn, ce qui frappe n’est pas le succès. Ce qui frappe, c’est l’état intérieur d’Esther.

Symons insiste davantage sur l’opération spirituelle qui la rend capable de jouer que sur la gloire qui en résulte.

C’est pourquoi votre rapprochement avec Arya me paraît toujours pertinent. Arya devient une combattante exceptionnelle, mais ce qui importe dans sa formation n’est pas d’abord son efficacité ; c’est le dépouillement qu’elle a traversé.

De la même façon, Esther devient effectivement une grande actrice, mais parce qu’elle a cessé de chercher à devenir une grande actrice.

Il y a là un paradoxe très fréquent dans les récits d’initiation les plus profonds : l’accomplissement survient lorsque le but cesse d’être l’objet principal de la conscience.

D’ailleurs, de mémoire, lorsque Symons évoque le talent d’Esther à la fin, il ne le présente pas comme une conquête sociale ou une victoire mondaine. Son jeu apparaît presque comme une conséquence naturelle de cette disponibilité nouvelle qu’elle a atteinte.

C’est peut-être ce qui distingue si fortement le roman du film de Desplechin tel que vous le lisez. Chez Symons, l’art finit par absorber la souffrance. Chez Desplechin, la souffrance semble rester le centre de gravité du personnage.

Dans le roman, Esther devient une grande actrice parce qu’elle est devenue « une jeune fille » au sens où vous l’entendez : un être qui n’est plus occupé par son propre drame. La grandeur artistique est alors le résultat visible d’une transformation plus fondamentale et plus mystérieuse.

Et c’est peut-être là que le rapprochement avec Crane est le plus précis. À la fin de La Conquête du courage, Henry est devenu un bon soldat. Mais le livre n’est pas vraiment l’histoire d’un soldat qui réussit ; c’est l’histoire d’un jeune homme qui cesse de se regarder vivre.

Chez Symons, Esther devient une grande actrice. Mais le roman est peut-être avant tout l’histoire d’une jeune fille qui cesse de se regarder souffrir.













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