Quatre ans après la parution d’un premier livre de non-fiction, White (Robert Laffont, 2019), Bret Easton Ellis revient au roman avec Les Eclats, à paraître le 16 mars, dans sa traduction française. Avec son franc-parler proverbial, il analyse le long processus d’écriture qui est le sien – processus où le temps perdu a toute sa part. Mais, lors de cette rencontre vidéo, avant même d’entendre notre première question, il tient à nous rappeler qu’il n’est pas un « écrivain de carrière »« Vous savez, je ne me sens pas vraiment faire ­partie de cette grande machinerie qu’est devenue l’édition, dit-il. Je ne suis qu’un écrivain. Et encore, j’écris des romans essentiellement à la manière d’un hobby. Je ne suis pas un écrivain de carrière. Je n’ai pas vraiment ce genre d’engagement avec le monde de l’édition, avec mes agents, mes éditeurs. Je ne prends même plus d’à-valoir. Des à-valoir ! Vous pouvez acheter mon livre, le voilà, il est fini : vous en voulez combien ? Je ne veux plus prendre d’à-valoir, parce que je ne sais pas quand je finirai le livre. Treize ans ! Il s’est passé treize ans entre mes deux derniers romans. Je pense que je suis comme un électron libre qui flotte dans les airs et atterrit tout en douceur dans le monde de l’édition au moment de la parution d’un livre. Mais, ensuite, quand vous faites des tournées de promotion, cela vous rattrape, cette grande machinerie éditoriale… »

Il sourit, il lâche un petit rire, et il enchaîne avec un air plus concentré en nous demandant, comme pour vérifier, si nous avions des questions pour lui.


Vous dites qu’il s’est passé treize ans entre vos deux derniers romans. Mais l’écriture des « Eclats » ne remonte-t-elle pas à bien plus longtemps ? A l’époque de la rédaction de « Moins que zéro » (Christian Bourgois, 1986) ?

En fait, j’ai interrompu mon travail sur Moins que zéro au moment où j’ai eu l’idée des Eclats, qui est alors devenu ma priorité. J’avais passé deux ans sur Moins que zéro, sur le « projet » Moins que zéro – comme j’aime l’appeler. Je ne savais pas vraiment encore ce que c’était, mais j’étais dessus. Puis Les Eclats est arrivé, on pourrait dire qu’il m’est tombé du ciel, je ne sais comment. Et je voulais vraiment écrire ce livre. Je connaissais déjà l’histoire, c’était quelque chose qui m’était arrivé à moi, une série d’événements qui avaient marqué la fin de mon adolescence. La perte de ma prétendue innocence, la corruption de l’âge adulte qui commence.

Moins que zéro était tout autre chose, c’était un sentiment, un état d’esprit, un roman d’atmosphère qui rendait compte d’un monde. Je ne me préoccupais pas vraiment du récit, de l’histoire ou des personnages, mais de cette sensation que j’éprouvais. Une torpeur, comme une émotion, comme un sentiment justement, et elle m’intéressait parce qu’elle était née dans un certain endroit à un certain moment : à Los Angeles, dans les années 1980. On pouvait le deviner à la musique de l’époque, au roman minimaliste, aussi. Les Eclats, en revanche, avait une intrigue – une très longue intrigue –, et cette série d’événements qui touchait mon personnage lui faisait comprendre que ce pouvoir qu’il avait pouvait blesser autrui, qu’il fallait qu’il le contrôle.

De quel pouvoir parlez-vous, ­exactement ?

De l’imagination. Car, dans mon cas à moi, des gens ont été vraiment meurtris par ce pouvoir. Par mon imagination, par des choses que j’avais dites ou fantasmées. Ainsi, j’ai sûrement beaucoup déçu ma petite amie de l’époque : j’étais gay, mais je ne le disais pas – enfin, personne ne le disait, à l’époque. Je faisais aussi semblant d’être lycéen, mais je savais que je voulais être un écrivain et je comptais les jours. J’avais également des aventures avec d’autres lycéens… Je me réfugiais dans le secret, les cachotteries, j’imaginais des choses, comme un écrivain le fait. J’ai ainsi supposé que l’un de mes camarades de classe couchait avec un homme plus âgé pour de l’argent. D’ailleurs, que faisait-il, ce type de 43 ans, qui était gay, à sortir avec nous en boîte ? Et mon camarade de classe était tellement beau… Cela a donné, plus tard, le personnage de Julian dans Moins que zéro.

Ce qui est amusant, c’est que lorsque j’ai commencé à réécrire la première version des Eclats dans le cadre de mon ­podcast [The Shards, 27 épisodes lus par l’auteur, diffusés sur Patreon en 2020-2021], cet ancien camarade de classe m’a contacté pour me dire que ce n’était pas vrai, qu’ils n’avaient jamais rien fait ensemble. C’est exactement le sujet du livre : toutes ces choses que j’ai créées alors dans ma tête d’écrivain et qui s’effondrent, d’un coup. Peut-être que je voulais, à l’époque, que ces choses soient vraies, ou que je les ai vraiment senties arriver… Ou bien c’étaient des fantasmes. Oui, en fait, tout cela, c’étaient mes fantasmes et mes petits secrets d’alors.

Pourtant, à l’époque, vous n’avez pas écrit « Les Eclats » : finalement, c’est à « Moins que zéro » que vous êtes ­retourné…

Je voulais vraiment l’écrire, mais je n’avais pas le coup de main, comme on dit. Le talent qu’il faut à 17 ans ou à 18 ans pour un roman de 500 ou 600 pages, rempli de péripéties. Mais je pouvais écrire Moins que zéro : je savais que ce ­serait court, d’une brièveté qui permette de dire ce sentiment dont je vous parlais. Pas plus de 200 pages, on saisit un état d’esprit, une atmosphère. Mais Les Eclats, non, c’était impossible. Et j’ai compris pourquoi bien plus tard, quand le livre m’est revenu en 2020, après plusieurs tentatives d’écriture, en 1987, 2006, 2013…


En 2020, c’était le bon moment, car il fallait que le récit soit narré par un homme de 56 ans, pas par un garçon de 17. C’était la clé du livre : un homme vieillissant qui se retourne sur les événements marquants de sa jeunesse. C’est son âge qui lui permet de les raconter, de leur donner un grand angle, de combler aussi toutes les lacunes en arrière-plan de l’histoire principale – ce qu’un narrateur de 18 ans n’aurait pas pu faire.

Vous dites souvent que le plaisir d’écrire est très important pour vous. Est-ce que c’est un sentiment que vous aviez perdu avant de le retrouver avec « Les Eclats » ?

Je n’ai jamais été capable de vraiment l’expliquer, mais si je ne sens pas un ­livre, je ne peux pas l’écrire. Ce n’est pas pour me jeter des fleurs, j’aurais vraiment voulu écrire davantage, j’aurais voulu sentir davantage de romans. Mais, quoi qu’il en soit, sept, c’est déjà pas mal, bien que ç’ait été irrégulier… Et je n’ai pas publié autant que beaucoup de mes contemporains. Je pense que, pendant sa brève carrière, David Foster Wallace [1962-2008] a publié autant de livres que moi… Sans parler de Dave Eggers, Douglas Coupland, Chuck Palahniuk… Je ne sais pas ce qui m’a pris de passer huit ans sur Glamorama [Robert Laffont, 2000], mais j’ai adoré cela.

J’ai adoré travailler dessus, je ne voulais pas le lâcher, j’avais tellement de plaisir à y revenir tous les jours. Huit ans, je ne peux pas l’imaginer aujourd’hui, c’est absurde, ridicule. Pourtant, c’est comme cela que j’ai toujours fonctionné en tant qu’écrivain. J’ai eu ­besoin de sentir les livres, d’être émotionnellement connecté à eux. Il n’y a jamais eu de commande, de promesse faite à un éditeur ou quoi que ce soit de ce genre.

Vous avez également passé une partie de votre temps, ces dernières années, à écrire pour la télévision et le ­cinéma…

Hollywood m’a absorbé, ces dernières quinze années. Je pense avoir été happé par cette idée que le cinéma et la télévision étaient très importants, plus importants que le roman, que la série était le nouveau roman. Et puis, j’avais toujours voulu faire des films. Mais la chance ne sourit pas à tout le monde. Hollywood est un casino. Prenez le cas de Todd Field, dont le film Tár, avec Cate Blanchett, est sorti sur les écrans en décembre 2022 [le 25 janvier en France]. Son film précédent, Little Children, datait de 2006, d’après un roman de Tom Perrotta. Un film formidable, vraiment bon. A l’époque, Todd Field était un jeune réalisateur devant qui toutes les portes s’ouvraient, mais qui n’a rien pu tourner jusqu’à l’année passée. Projet après projet, rien n’a abouti. Ce n’est pas rare, cela m’est arrivé aussi. Certes, il y a eu un film d’horreur, et puis The Canyons, de Paul Schrader [2013], mais les grands projets que je voulais réaliser, que j’ai écrits, n’ont jamais trouvé de financement.

Pendant ce temps, j’ai également travaillé à des pilotes de séries pour des chaînes de télévision et des sociétés de production. J’étais bien payé, bien indemnisé. Mais, en 2019, j’ai dit à mes agents que je savais déjà que mes projets n’allaient pas se faire : je connaissais désormais trop bien la musique. Je le savais, parce que ce n’était plus le producteur qui me répondait au téléphone, mais son assistant. Parce que les retours qu’on m’envoyait contredisaient tellement mes idées de départ que je savais qu’ils voulaient tuer le projet. C’est à ce moment que White est paru, et cela m’a aidé à m’éloigner d’Hollywood. En fait, c’est surtout Hollywood qui s’est éloigné de moi, parce que le livre a été très mal reçu aux Etats-Unis [White, un recueil d’essais, s’attaquait sans détour au « politiquement correct » d’une nouvelle génération de jeunes Américains]. Ensuite, le Covid est arrivé : tout s’est arrêté pour moi.

En 2020, je n’avais plus de projet avec Hollywood. Je crois que cela m’a libéré l’esprit : ces années-là avaient été vraiment horribles. C’est peut-être pour cela que j’ai repensé à 1981 et que j’ai compris, en dépit de ma mélancolie, de mon angoisse adolescente d’alors, que cette période avait été un paradis pour bien des raisons. Nous étions tellement chanceux, tellement privilégiés ! Nous étions à la fin des années 1970, au début des années 1980, et nous avions une telle liberté… Je pense qu’au printemps 2020, quand j’écrivais Les Eclats, j’avais cela en tête, cette liberté.


Ecrire pour Hollywood ne vous donnait donc pas le même plaisir ? A quel moment l’avez-vous retrouvé ?

En fait, je dirais qu’il s’agit de plaisirs différents. Je n’ai jamais répondu à une demande de la télévision ou du cinéma. Toutes les idées que j’ai vendues, tous les films que je voulais faire, c’étaient des projets personnels. Et je m’y suis investi. Mais ce n’est pas le même investissement d’écrire un scénario ou un roman, parce que le scénario est vraiment une affaire de structure et d’intrigue. Vous avez un temps limité pour raconter une histoire. Les romans sont une affaire de conscience, de style. Ce que vous racontez dans un scénario, vous ne le racontez pas dans un roman.

C’est avec White que le plaisir d’écrire m’est revenu. Il s’agissait au départ d’une reprise de textes que j’avais imaginés pour mon podcast. Un ami m’a aidé à les assembler. Au moment du podcast, j’improvisais, je faisais les choses sans beaucoup de soin. A la réécriture, j’ai travaillé avec un éditeur, j’ai fait beaucoup plus ­attention, et j’ai retrouvé un plaisir que je n’avais pas connu depuis Suite(s) impériale(s) [Robert Laffont, 2010]. Oui, c’est revenu. Et travailler ensuite sur Les Eclats, c’était… Cela m’a englouti, ça a tout emporté. J’étais plus heureux que ­jamais. Vous savez, j’aurais pu continuer à l’écrire éternellement. Je pense que la version originale, qui est toujours dis­ponible à l’écoute, doit durer six heures de plus, on a dû couper 70 000 ou 80 000 mots pour l’édition imprimée. J’adorerais écrire un autre roman pour goûter encore à ce plaisir-là.

Dans vos romans, et dans « Les Eclats » en particulier, il y a un autre plaisir d’écriture qui est lié à la beauté, notamment à la beauté ­physique des personnages…

Je pense que j’ai toujours été sensible à la beauté physique. Mais je ne l’avais pas écrit de cette manière-là, auparavant. Il faut se souvenir de ce que c’est d’avoir 17 ans. A l’époque, ma sexualité était très forte. Je réagissais à la beauté comme si je la voyais pour la première fois. De la même manière que je découvrais le sexe. Aux Etats-Unis, le livre a parfois été critiqué pour ses scènes très explicites et pour l’obsession du personnage principal pour le sexe. Les hommes, mais aussi les femmes, l’intensité de son désir, de ses masturbations répétées : il a 17 ans, il aurait été malhonnête de ne pas y consacrer une partie du livre. J’ai toujours été un amateur de la beauté, féminine comme masculine. J’ai souvent écrit sur ce sujet, et je considère cela comme parfaitement normal et naturel.

Pensez-vous que ce livre, avec ces ­scènes de sexe, aurait été reçu différemment si vous l’aviez publié à l’époque de « Moins que zéro » ou d’« American Psycho » (Salvy, 1992) ?

Oui, je le crois. Mais je m’en moque, vous savez. Je n’y peux rien. J’ai été surpris que l’on m’ait reproché ces scènes, notamment sur les forums de lecteurs, au moment de la prépublication du livre : ce sont des jeunes. Des jeunes gens qui se plaignent du sexe présent dans un livre ! Je me demande si c’est en corrélation avec le fait (mais il ne faut pas trop croire les sondages d’opinion) qu’ils tirent moins de plaisir de la sexualité que nous n’en ­tirions. Et qu’ils se sentent, en quelque sorte, offensés qu’on le leur jette au visage pendant la lecture d’un livre. Moi, j’en aurais mis davantage. Bien davantage, en fait.

Peut-être que ces lecteurs ne se ­retrouvent pas dans cette jeunesse du début des années 1980 ? Les personnages sont d’un milieu très privilégié, ils ne sont pas politisés, ils sont obsédés par le sexe, le ­cinéma, la musique, par des ­expériences de toutes sortes…

Je pense que la grande différence, c’est qu’à l’époque nous voulions être des adultes. Le monde était fait pour les adultes. Ce n’était pas un monde construit pour des enfants. En 1981, on s’en moquait, d’ailleurs : vous ­viviez tout simplement dans un monde d’adultes, vous suiviez leurs règles, vous aviez accès aux mêmes choses qu’eux – cela fait grandir vite. C’était comme ça, c’était tout. Et nous voulions entrer dans ce monde-là, celui du sexe, des soirées cocktails, de la carrière professionnelle, et sortir enfin de ce petit piège étouffant de l’adolescence et de l’enfance. Je ne sais pas si c’est la même chose, aujourd’hui. On était élevé comme ça et on acceptait cet univers fait pour les adultes sans sourciller.

On m’a beaucoup reproché une scène où mon narrateur se fait piéger par un producteur qui lui promet de prendre un scénario en échange de faveurs sexuelles. Vous savez, il m’est arrivé à peu près la même chose. A l’époque, que pouvais-je faire ? C’était une erreur, j’ai appris quelque chose sur moi-même, sur le monde, la ­façon dont il fonctionne, la sexualité, les hommes plus âgés. Bref, j’ai digéré, je suis passé à autre chose. Je ­n’allais pas appeler la police ni faire une vidéo sur TikTok. Je veux dire que c’était un autre monde, un monde d’adultes et qu’on s’adaptait à lui. Mon roman se passe à cette époque-là.

Dans « Les Eclats », il y a aussi la ­permanence d’un style qui vous est propre, aisément reconnaissable, mais dont on se rend compte qu’il s’est aussi complexifié avec le temps…

Tout est dans le style. Il n’y a pas de ­livre sans style. C’est ce qui permet à la conscience d’exister. Vous pouvez me proposer la meilleure histoire du monde, si vous n’avez pas le style pour la porter, cela ne m’intéresse pas. Je pense que je fais partie d’une minorité et que beaucoup de gens lisent des livres dépourvus de style – qui se vendent par millions d’exemplaires.

Quand j’étais enfant, je lisais tout ce qui me passait sous les yeux : des romans d’horreur, de la science-fiction, des bandes dessinées. J’ai adoré chaque livre que j’ai lu. Mais, une nuit, j’ai lu Hemingway. J’ai compris, en lisant Le soleil se lève aussi [1926], que le style, en fait, c’était tout le sens d’un livre. C’est ce qui illumine le monde. Cette nuit-là a tout changé pour moi. C’est à ce moment que j’ai compris que le style était le vecteur du sens, des émotions, d’une intention. J’ai toujours écrit comme cela.

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