Que penses tu si je dis que que le film Flow s'est inspiré de la cité de Valerya de Game of throne, 


Oui, c’est une hypothèse tout à fait défendable, à condition de la formuler comme une ressemblance ou une influence possible, et non comme une influence avérée.

Si vous parlez de Flow (Gints Zilbalodis, 2024), je vois assez bien ce qui peut vous faire penser à Valyria dans Game of Thrones : une civilisation disparue, monumentale, mystérieuse, dont les ruines semblent appartenir à un monde antérieur à celui que traversent les personnages. Il y a aussi cette impression d’un monde post-catastrophe, où l’architecture subsiste mais où les humains ont disparu.

Mais il y a une différence importante : dans Flow, les ruines sont beaucoup plus archéologiques et indéterminées. Elles ne racontent pas une histoire précise. C’est justement leur caractère énigmatique qui les rapproche peut-être davantage de l’imaginaire de Valyria que de sa représentation littérale.

En revanche, si vous avez en tête des plans ou des éléments architecturaux très précis, je serais intéressé de savoir lesquels : il est possible que la comparaison soit beaucoup plus frappante qu’une simple analogie générale.


Je ne me souviens plus assez du film mais il me semble que vers la fin ils naviguent au milieu des ruines, comme dans l'épisode 5 de la saison 5 de Games of throne, 


Oui — là, votre rapprochement me paraît beaucoup plus intéressant, et même nettement plus précis que ce que je vous répondais précédemment.

Dans l’épisode 5 de la saison 5 de Game of Thrones, Tyrion et Jorah naviguent effectivement au milieu des ruines de l’ancienne Valyria. La scène montre un bateau avançant lentement dans un paysage aquatique où émergent des vestiges monumentaux d’une civilisation disparue. 

Or Flow repose lui aussi, surtout dans sa deuxième partie, sur un petit groupe d’animaux qui navigue dans un monde entièrement submergé, au milieu des restes d’une civilisation humaine. Le Festival de Cannes décrit d’ailleurs explicitement le film comme une navigation dans des « paysages mystiques » inondés, avec les vestiges d’une présence humaine. 

Et il y a quelque chose de plus troublant : la fonction visuelle des ruines est assez proche.

  • dans Game of Thrones, le bateau traverse une cité morte, engloutie, dont les architectures surgissent de l’eau ;
  • dans Flow, le bateau traverse également un monde où l’eau a recouvert le territoire et où des constructions humaines apparaissent comme les vestiges d’un monde disparu ;
  • dans les deux cas, le bateau est minuscule par rapport aux ruines ;
  • et surtout, la scène produit cette impression très particulière de voyager à travers une civilisation dont on ne connaît presque rien.

Donc si vous me dites : « Certaines images de Flow m’ont fait penser directement à la traversée de Valyria dans l’épisode 5 de Game of Thrones », je trouve la comparaison très convaincante.

En revanche, dire « Flow s’est inspiré de Valyria » est une affirmation plus forte. Je ne trouve pour l’instant aucune déclaration de Gints Zilbalodis disant qu’il s’est inspiré de Game of Thrones ou de Valyria. Il faudrait donc distinguer l’influence réelle de la parenté visuelle.

Mais votre souvenir est bon : la scène que vous aviez en tête est bien celle-là. Et je pense qu’il faudrait regarder les deux séquences côte à côte pour voir si certaines compositions sont suffisamment proches pour parler d’un véritable écho visuel plutôt que d’une simple ressemblance.


Il y a probablement des séquences similaires dans l'hisoire du cinéma , 


Oui, certainement. Et je pense même que Valyria n’est probablement pas la seule, ni nécessairement la meilleure référence.

Il existe un motif cinématographique assez ancien : un personnage ou un petit groupe traverse en bateau les vestiges d’une civilisation engloutie ou abandonnée. Ce qui est intéressant, c’est que Flow peut être inscrit dans cette histoire des images, indépendamment de Game of Thrones.

Quelques rapprochements particulièrement intéressants :

  • L’Atlantide (Georg Wilhelm Pabst, 1932) : exploration d’une civilisation perdue — même si la situation visuelle est différente.
  • Stalker (Andreï Tarkovski, 1979) : pas de cité engloutie, mais une traversée en barque d’un paysage post-humain, avec des ruines et une civilisation dont la présence est devenue presque fantomatique. C’est probablement une comparaison beaucoup plus pertinente pour Flow sur le plan de l’atmosphère.
  • Le Monde du silence / certains films sous-marins documentaires : l’image des vestiges humains vus depuis l’eau appartient évidemment à une longue tradition documentaire.
  • La Planète des singes (Franklin J. Schaffner, 1968) : autre variante fondamentale du même imaginaire — découvrir les restes d’une civilisation humaine disparue.
  • Waterworld (1995) : beaucoup plus spectaculaire et moins subtil, mais le monde aquatique post-catastrophe et les vestiges émergés constituent une autre occurrence du motif.
  • Et surtout, il y a toute une tradition de films de ruines et de mondes post-apocalyptiques, où l’être humain est confronté aux traces d’une civilisation qui le précède ou vient de disparaître.

Mais je chercherais plutôt du côté de films où la caméra avance réellement sur l’eau entre des ruines monumentales. C’est beaucoup plus spécifique que le simple thème de la civilisation disparue.

Et là, votre rapprochement avec la Valyria de Game of Thrones devient particulièrement intéressant : la scène de la saison 5 pourrait elle-même appartenir à cette tradition iconographique. Autrement dit, il ne faudrait pas nécessairement chercher « qui a copié qui ? », mais plutôt quelle est la généalogie de cette image : une embarcation minuscule traversant les vestiges d’un monde gigantesque et disparu.

Si vous voulez, je peux  rechercher une dizaine de scènes de cinéma qui correspondent vraiment à cette image précise, avec les films et, si possible, les séquences exactes. Ce serait beaucoup plus révélateur que de simples films « avec des ruines ».


Rechercher une dizaine de scènes de cinéma qui correspondent vraiment à cette image précise


Oui. J’ai cherché en prenant votre comparaison au sens très strict : pas simplement « un film avec de l’eau » ou « des ruines », mais un petit bateau qui progresse dans un paysage aquatique où apparaissent les vestiges monumentaux d’un monde disparu. Et le résultat est assez intéressant : il y a beaucoup moins d’exemples vraiment équivalents que je ne le pensais.

Les correspondances les plus fortes

1. Game of Thrones, saison 5, épisode 5 — la traversée de Valyria (2015)
C’est évidemment le cas de référence. Tyrion et Jorah avancent dans une petite embarcation entre les ruines de Valyria, avec les bâtiments et monuments qui émergent de l’eau, tandis qu’un dragon survole la cité. La mise en scène insiste sur la petitesse du bateau face à l’immensité de la civilisation disparue. 

2. Atlantis: The Lost Empire — l’arrivée dans Atlantis (2001)
Ici, le moyen de transport est un sous-marin plutôt qu’une barque, mais la situation est extrêmement proche : une petite expédition pénètre dans un espace aquatique monumental et découvre progressivement les vestiges d’une civilisation ancienne. C’est une référence à examiner sérieusement si l’on cherche la généalogie visuelle de
Flow.

3. City Beneath the Sea (1953)
Voilà une découverte intéressante. Le film raconte la recherche d’un navire coulé qui se révèle être
au milieu des ruines d’une cité engloutie. Les personnages arrivent d’abord en bateau puis explorent les vestiges sous-marins.
Ce n’est pas la même composition que
Flow, mais l’idée de découvrir une ville disparue sous l’eau est très ancienne au cinéma.

4. Godzilla: King of the Monsters (2019) — la cité sous-marine de Godzilla
On découvre une gigantesque cité ancienne engloutie, dans laquelle se trouve le repaire de Godzilla. Ce n’est pas une traversée en surface comme dans
Flow, mais l’image d’une architecture monumentale, très ancienne, envahie par l’eau et redevenue presque géologique est extrêmement proche. Le film montre notamment une sorte de cathédrale sous-marine entourée de sources hydrothermales. 

5. 47 Meters Down: Uncaged (2019)
Les personnages explorent une
ancienne cité maya entièrement submergée, avec rues, bâtiments et passages devenus un labyrinthe sous-marin. Là encore, le dispositif narratif est différent, mais visuellement on est très près du principe « civilisation disparue + eau + architecture monumentale ». 

Et puis des cas plus éloignés, mais qui me semblent importants

6. Stalker (Andreï Tarkovski, 1979)
Celui-ci m’intéresse beaucoup pour
Flow. La séquence du trajet en barque dans la Zone ne montre pas une cité engloutie, mais elle possède exactement cette manière de filmer une petite embarcation traversant lentement un paysage post-humain, où l’eau, les ruines et la végétation ont repris possession du monde.

Je le considérerais donc comme un parent esthétique, plutôt qu’un modèle iconographique direct.

7. Waterworld (Kevin Reynolds, 1995)
Le monde entier est recouvert par les eaux et les personnages naviguent parmi les traces de l’ancien monde. Il y a notamment des structures humaines qui émergent encore de l’océan. C’est beaucoup plus spectaculaire et beaucoup moins mystérieux que
Flow, mais le principe de navigation dans les restes d’un monde disparu sous les eaux est bien là.

8. 20,000 Leagues Under the Sea / les différentes adaptations de Vingt mille lieues sous les mers
Ce n’est pas exactement une cité post-apocalyptique, mais les passages où le Nautilus traverse des paysages sous-marins et rencontre les traces d’un monde ancien appartiennent à cette même tradition visuelle. Certaines adaptations vont jusqu’à montrer explicitement Atlantis ; une version télévisée de 2004 comporte notamment des ruines d’Atlantis. 

9. The Mysterious Island (L’Île mystérieuse, 1961)
Autre descendant de Jules Verne, avec une île mystérieuse, des paysages qui semblent appartenir à un monde antérieur et le thème récurrent de la civilisation enfouie. C’est moins directement comparable, mais la construction imaginaire est voisine. 

10. Les Enfants de la mer (Ayumu Watanabe, 2019)
Ici, je m’éloigne encore davantage de votre image, mais c’est probablement
le rapprochement que je regarderais avec le plus d’attention pour Flow : animation, immensité marine, disparition des frontières entre monde naturel et monde humain, et surtout cette sensation que les personnages se déplacent dans un espace qui n’appartient plus à l’humanité. 


Mais je voudrais corriger quelque chose de ma réponse précédente

En cherchant réellement, je trouve votre intuition plus intéressante qu’une simple ressemblance avec un vieux motif « Atlantis ».

La séquence de Valyria est beaucoup plus proche de ce que fait Flow que la plupart des exemples historiques que je viens de trouver.

Dans Game of Thrones, la caméra accompagne un bateau minuscule dans une cité morte, partiellement noyée, et les ruines ne sont pas là pour être explorées comme dans un film d’aventure : elles sont un paysage mystérieux traversé silencieusement.

C’est précisément ce que fait Flow.

Et il y a même un détail particulièrement frappant : dans les deux cas, l’eau transforme une cité en paysage. On ne regarde plus une architecture comme une architecture ; on la regarde comme les restes d’un monde ancien, presque mythologique.

Je trouve donc désormais votre hypothèse beaucoup plus stimulante :

Flow pourrait avoir été influencé, consciemment ou non, par l’imaginaire visuel de la traversée de Valyria dans Game of Thrones.

Mais il y a un problème : les sources sur les influences de Gints Zilbalodis que je trouve citent Kubrick, Hitchcock, Cuarón et Paul Thomas Anderson, mais pas Game of Thrones

Cela ne réfute évidemment pas votre idée. Une influence peut être visuelle, inconsciente ou non déclarée.

Et surtout, je pense qu’on peut aller beaucoup plus loin : comparer les images de Valyria et les plans correspondants de Flow. Ce serait la meilleure façon de déterminer si votre intuition repose sur une véritable proximité de mise en scène — échelle du bateau, angle de caméra, disposition des ruines, végétation, lumière, mouvement de l’embarcation, etc. C’est là que votre hypothèse pourrait devenir vraiment convaincante.


Apocalypse now le film de Copolla est peut-être aussi à retenir


Oui, absolument. Et même, je pense qu’Apocalypse Now est un rapprochement beaucoup plus pertinent que plusieurs des exemples que je vous ai donnés.

La structure de la traversée est très proche : un petit bateau avance lentement sur un fleuve, dans un territoire qui devient progressivement étranger et inquiétant, tandis que les traces de la civilisation humaine se raréfient ou prennent une dimension presque fantomatique.

Mais il y a surtout un élément essentiel : le voyage vers les ruines d’un monde ancien et la sensation de pénétrer dans un espace hors du temps. Chez Coppola, le fleuve devient progressivement un voyage dans le temps et dans la folie. À la fin, le domaine de Kurtz apparaît presque comme une civilisation archaïque surgie de la jungle.

Et cela permet de voir Flow autrement.

Je commencerais à envisager une petite généalogie de la séquence :

Apocalypse NowGame of Thrones / ValyriaFlow

avec, derrière, toute une tradition plus ancienne de voyage en bateau vers une civilisation perdue.


Et il y a quelque chose de très important : Apocalypse Now lui-même est une réécriture de Heart of Darkness de Joseph Conrad. Le voyage fluvial vers le cœur d’un territoire qui semble remonter vers un âge antérieur de l’humanité est donc beaucoup plus ancien que Coppola.

Je pense donc qu’on tient peut-être quelque chose de plus intéressant que la question « Flow a-t-il copié Game of Thrones ? ».

Il pourrait y avoir une véritable tradition cinématographique du “voyage en embarcation à travers les vestiges d’un monde humain devenu autre chose”. Et Flow en serait une version extrêmement épurée et débarrassée de presque tout récit.

Si vous voulez, je peux maintenant  faire une recherche beaucoup plus précise sur cette filiation Heart of Darkness → Apocalypse Now → Valyria → Flow, en cherchant des scènes concrètes et pas seulement des films qui ont vaguement le même thème.


Je ne dis pas que Flow a copié Game of throne, 


Oui, je comprends — et votre idée est plus subtile. Vous ne cherchez pas à établir un plagiat ou même nécessairement une influence directe de Game of Thrones sur Flow. Vous remarquez une parenté d’images.

Ce qui vous intéresse semble être quelque chose comme : d’où vient cette image cinématographique d’une petite embarcation qui pénètre dans un paysage de ruines, vestige d’une civilisation disparue ?

Et dans cette perspective, Apocalypse Now est effectivement essentiel. Il faudrait même probablement remonter plus loin que Coppola, puisque son dispositif vient en grande partie de Heart of Darkness.

Je distinguerais donc :

  • Conrad : le voyage en bateau comme pénétration progressive dans un monde archaïque et inconnu ;
  • Coppola : le fleuve devient un passage vers un monde qui échappe progressivement à la civilisation ;
  • Valyria dans Game of Thrones : la navigation parmi les ruines donne à ce motif une forme visuelle extrêmement spectaculaire ;
  • Flow : le motif est dépouillé du récit, des dialogues et presque même des humains ; il reste le bateau, l’eau et les vestiges d’un monde disparu.

Et c’est précisément pour cela que je trouve votre rapprochement avec Valyria intéressant : même si Zilbalodis n’a jamais vu cette séquence ou ne s’en est jamais inspiré, il a pu retrouver une image qui appartient déjà à une sorte d’imaginaire cinématographique collectif.

Je pense même qu’il faut chercher des exemples beaucoup plus anciens et beaucoup plus inattendus. Il y en a probablement dans le cinéma fantastique, la science-fiction, le cinéma d’animation et peut-être même chez Tarkovski ou Herzog. C’est cette généalogie des images qui serait vraiment intéressante à établir.


J'en parlerai plutôt d'imaginaire cinématographique et d'hommage


Oui, je pense que « imaginaire cinématographique » et « hommage » sont beaucoup plus justes que « inspiration ».

On pourrait même formuler votre idée ainsi :

Je ne pense pas que Flow copie Game of Thrones. J’ai plutôt l’impression que certaines séquences de Flow s’inscrivent dans un imaginaire cinématographique de la navigation parmi les vestiges d’une civilisation disparue — et que la séquence de Valyria dans Game of Thrones en constitue une expression particulièrement frappante. On pourrait même y voir, consciemment ou non, une forme d’hommage.

Et hommage est intéressant parce qu’il ne suppose pas nécessairement une influence revendiquée. Une œuvre peut reprendre une image, une situation ou une manière de filmer qui appartient à la mémoire du cinéma, sans que son auteur ait voulu faire une citation précise.

Dans le cas de Flow, je trouve même que le mot hommage devient particulièrement pertinent parce que le film est presque entièrement construit avec des images et des situations qui semblent venir de quelque part : le cinéma d’aventure, le film catastrophe, le cinéma post-apocalyptique, Tarkovski, peut-être Apocalypse Now, etc., mais transformés en quelque chose de très personnel et presque sans récit.

Et votre intuition sur Valyria pourrait alors se formuler simplement :

« En voyant Flow, j’ai pensé à la traversée de Valyria dans Game of Thrones. Je ne parle pas d’une influence directe, mais d’un même imaginaire cinématographique : une petite embarcation qui traverse les vestiges d’une civilisation disparue. Flow pourrait presque être vu comme un hommage très dépouillé à ce type d’images. »

Je trouve cette formulation beaucoup plus intéressante que « Flow s’est inspiré de Game of Thrones ».



Ne pas oublier non plus que dans Flow le chien ne commente pas le paysage


Oui, et c’est même un point essentiel. Cela change beaucoup la nature du rapprochement.

Dans Flow, le chien ne commente jamais ce qu’il voit : il n’y a ni dialogue, ni voix off, ni explication du monde disparu. Le paysage est donc donné comme pure image. Nous sommes dans une expérience très différente d’un film d’aventure classique où un personnage nous explique les ruines, leur histoire ou leur importance.

Cela renforce justement l’idée d’un imaginaire cinématographique plutôt que d’une référence narrative précise.

Et cela rapproche peut-être encore davantage Flow d’Apocalypse Now : dans les deux films, le voyage en bateau est aussi une manière de faire découvrir progressivement un monde sans avoir besoin de l’expliquer. Le spectateur voit, interprète, imagine.

Mais Flow pousse cette logique beaucoup plus loin : le chien ne sait pas davantage que nous ce qui est arrivé au monde. Il ne possède aucune connaissance historique. Il traverse simplement ce qui reste.

C’est particulièrement beau dans les séquences de ruines :
les personnages ne regardent pas les ruines comme des archéologues ; ils les habitent comme un paysage.

Et c’est peut-être là que votre idée d’hommage devient la plus intéressante : Flow ne citerait pas nécessairement une scène particulière. Il pourrait rendre hommage à une certaine manière cinématographique de raconter sans expliquer, par le déplacement d’une embarcation dans un monde mystérieux.

Cela me fait d’ailleurs penser qu’il faudrait inclure dans notre recherche des films où le silence du personnage face au paysage est aussi important que le paysage lui-même. Ce critère pourrait faire ressortir des rapprochements beaucoup plus fins.


Ce qui est singulier dans Flow, ce n’est pas seulement « un bateau parmi des ruines ». C’est plutôt :

un personnage traverse un paysage dont il ne possède pas la clé, et le film refuse de transformer ce paysage en information.

Le chien ne demande pas ce qui s’est passé, ne raconte pas l’histoire des ruines, ne manifeste même pas nécessairement de curiosité « humaine ». Le spectateur est placé dans la même situation que lui : il voit, mais ne sait pas.

Cela ouvre une autre généalogie que celle du simple film de « civilisation perdue ».

Des films à regarder sous cet angle

Stalker — Tarkovski
C’est probablement le rapprochement le plus évident. Les personnages traversent un territoire dont ils ignorent l’origine et la signification. Les vestiges, l’eau, les bâtiments abandonnés sont filmés sans être expliqués.
Le paysage devient le récit.

Apocalypse Now — Coppola
Le bateau avance et le monde se transforme progressivement autour de lui. Les personnages parlent énormément, mais
ils ne possèdent pas réellement le sens du paysage qu’ils traversent. Plus ils avancent, moins le monde est explicable.

L’Avventura — Antonioni
Très différent, mais important pour cette idée : les personnages sont confrontés à des lieux qui semblent contenir quelque chose qu’ils ne parviennent pas à saisir. Antonioni fait souvent du paysage
un espace d’énigme plutôt qu’un décor explicatif.

Le Miroir — Tarkovski
Pas de voyage en bateau comparable, mais une conception du paysage comme mémoire et sensation plutôt que comme information. C’est une piste possible pour comprendre certaines images de
Flow.

_Les Temps modernes / les films muets en général
Une autre piste, plus surprenante : lorsque le personnage ne parle pas, le cinéma doit faire passer énormément de choses par
son comportement face au monde. Flow retrouve quelque chose de cette puissance du cinéma muet, mais avec un animal.

Et je pense qu’il faudrait surtout examiner le cinéma d’animation : Flow est peut-être moins proche du film catastrophe que d’une tradition de l’animation où le monde est découvert sans explication verbale.

C’est pourquoi je modifierais notre question de départ. Au lieu de chercher :

« Quels films montrent une barque au milieu de ruines ? »

je chercherais :

« Quels films montrent un personnage silencieux traversant un monde dont l’histoire n’est jamais expliquée ? »

Là, on pourrait tomber sur des rapprochements vraiment surprenants — et peut-être comprendre beaucoup mieux ce que Flow semble citer ou auquel il rend hommage.


je crois qu’il faut préciser encore davantage ce que j’entendais par là.

Je ne parle pas simplement d’un personnage qui ne parle pas. Je parle d’un dispositif cinématographique assez particulier :

un personnage avance dans un monde dont le passé est visible mais dont l’histoire reste invisible.

C’est exactement ce qui me paraît remarquable dans Flow. Le chien ne sait pas ce que sont les immeubles, les statues, les routes ou les ruines qu’il traverse. Et le film ne le sait pas à sa place. Il ne fournit pas de « légende » au paysage.

C’est très différent, par exemple, d’un film où un personnage arrive dans une cité antique et dit : « C’était autrefois la capitale de… ». Là, le mystère est immédiatement transformé en récit.

Dans Flow, au contraire :

ruine → regard → déplacement → silence.

Et c’est là que je pense que Valyria devient intéressante. Dans la séquence de Game of Thrones, il y a quelque chose de très proche : pendant quelques minutes, le spectateur regarde une civilisation morte sans qu’on lui raconte son histoire. Tyrion et Jorah sont presque des intrus dans l’image. Le bateau avance, les ruines apparaissent, la brume enveloppe tout, et le spectateur doit imaginer ce qui a pu se passer.

Avec Apocalypse Now, on trouve une autre version du même procédé : le bateau pénètre progressivement dans un monde dont la logique nous échappe. Mais Coppola conserve le langage, les explications, les récits de guerre. Zilbalodis retire presque tout cela.

C’est pourquoi je serais tenté de parler, pour Flow, non pas seulement d’un hommage à telle ou telle scène, mais d’un hommage à une certaine idée du cinéma : laisser un monde énigmatique être regardé sans le traduire en paroles.

Et cela pourrait nous donner une sélection de films beaucoup plus pertinente que ma première liste.


J’ai repris cette piste plus sérieusement, et je ferais une distinction importante : on peut établir une filiation d’images et de dispositifs cinématographiques, mais pas pour l’instant une filiation d’influences déclarées.

1. Conrad →

Apocalypse Now

Le premier niveau est assez solide. Apocalypse Now transpose explicitement le dispositif de Heart of Darkness : un homme remonte un fleuve vers un personnage devenu une sorte de figure mythique, et le voyage transforme progressivement le paysage en monde étranger. Le film est bien présenté comme un voyage « upriver » vers le heart of darkness

Mais ce qui nous intéresse ici n’est pas seulement le scénario. C’est la fonction du bateau : la caméra reste avec lui, et le monde est découvert par progression. Le paysage n’est pas simplement un décor : c’est ce que le voyage produit.

2.

Apocalypse Now

→ Valyria

Là, je parlerais d’une parenté visuelle, sans prétendre que Game of Thrones cite Coppola.

La séquence de Valyria possède précisément cette structure : une petite embarcation entre dans un espace monumental dont le passé est beaucoup plus vaste que ce que les personnages peuvent en comprendre. HBO présente d’ailleurs officiellement l’épisode 5 de la saison 5 comme celui des « Stone Men of Valyria ». 

Ce qui me semble remarquable, c’est que la scène aurait pu être racontée par des dialogues sur l’histoire de Valyria. Elle ne l’est pas. On la regarde.

3. Valyria →

Flow

Et c’est là que votre intuition devient vraiment intéressante.

Dans Flow, Zilbalodis pousse ce procédé jusqu’à l’extrême : aucun humain, aucun dialogue, aucune explication du cataclysme. Les animaux traversent un monde dont ils ne connaissent évidemment pas l’histoire. Le réalisateur explique lui-même pourquoi il a choisi de faire le film sans dialogue, et les entretiens insistent sur le fait que les animaux ne sont pas anthropomorphisés. 

Donc lorsque le chien — ou le chat — regarde un paysage de ruines, le film ne lui fait pas dire ce que nous sommes censés comprendre.

C’est une différence capitale avec beaucoup de films de science-fiction ou post-apocalyptiques.

Et il y a quelque chose d’encore plus intéressant

Les sources que j’ai trouvées sur les influences revendiquées par Zilbalodis ne mentionnent pas Game of Thrones ni Apocalypse Now. Il parle plutôt de son propre film précédent Away, de Jacques Tati, de Future Boy Conan, et de sa volonté de raconter par l’image plutôt que par le dialogue. 

Donc je ne dirais surtout pas :

« Zilbalodis s’est inspiré d’Apocalypse Now et de Game of Thrones. »

Je dirais plutôt :

« Flow semble retrouver, et peut-être prolonger, un imaginaire cinématographique dont Apocalypse Now et la traversée de Valyria sont deux manifestations particulièrement frappantes : celui du voyage silencieux à travers un monde dont les vestiges témoignent d’une histoire que le film ne raconte pas. »

Et le mot hommage, que vous employiez, me paraît ici très juste — précisément parce qu’il peut désigner une mémoire des images, et pas nécessairement une influence consciente.

Je pousserais même la filiation un peu plus loin

Il y a, me semble-t-il, trois choses différentes qui se transmettent :

le bateauHeart of Darkness / Apocalypse Now
les ruines → Valyria / les mondes post-apocalyptiques
le silence devant le mondeFlow

Et Flow les réunit en retirant pratiquement tout ce qui était narratif dans les œuvres précédentes.

C’est peut-être cela qui donne cette impression très particulière : on a parfois l’impression de reconnaître des images sans pouvoir identifier exactement leur origine.

Je pense que la prochaine étape intéressante serait donc de rechercher les antécédents de cette image avant Coppola : cinéma muet, L’Atlantide, Nosferatu, Stalker, Herzog, animation japonaise, etc., mais en ne conservant que les scènes où le déplacement à travers le paysage est réellement le principe de la scène. Cela permettrait de voir si Flow appartient à une véritable tradition visuelle.


Je reformule une question précédente dans ce nouveau sujet : Parles moi des analogies possibles concernant le film Flow et de l'épisode 5 saison 5 de Game of thrones et  de la cité de Valerya lorsque dans cet épisode ils y arrivent en barque


Oui. Et en reprenant précisément votre comparaison, l’analogie entre Flow et la séquence de Valyria dans l’épisode 5 de la saison 5 de Game of Thrones (« Kill the Boy ») me paraît beaucoup plus intéressante qu’une simple ressemblance de décor.

Dans Game of Thrones, Tyrion et Jorah pénètrent en barque dans les ruines de l’ancienne Valyria : une cité autrefois immense, désormais morte, noyée dans la brume et en partie envahie par l’eau. Dans Flow, le chat et les autres animaux naviguent eux aussi dans un monde où une civilisation humaine semble avoir disparu et où l’eau a transformé radicalement le paysage. La séquence de Valyria est d’ailleurs explicitement conçue comme une traversée d’une cité en ruines, avec le brouillard, le silence et la menace invisible des « hommes de pierre ». 

1. Le point commun le plus frappant :

la barque qui pénètre dans un monde mort

C’est probablement là que votre rapprochement devient vraiment pertinent.

Dans les deux cas, nous avons :

une petite embarcation → un paysage aquatique immense → des vestiges monumentaux → absence presque totale d’humains → impression d’entrer dans un autre monde.

Ce n’est pas simplement « de l’eau et des ruines ».

La caméra adopte pratiquement le même principe : elle accompagne un déplacement lent dans un espace que les personnages découvrent en même temps que nous.

Dans Valyria, Tyrion et Jorah ne visitent pas une ville au sens classique. Ils glissent devant les restes d’une civilisation. Le bateau devient une sorte de véhicule archéologique.

Dans Flow, c’est encore plus radical : les animaux ne savent même pas ce qu’ils regardent. Ils traversent un monde dont ils ne possèdent aucune histoire ni aucune explication.

Et c’est précisément ce que Zilbalodis recherchait : il explique qu’il ne voulait pas situer Flow dans un endroit réel précis, mais créer un monde qui donne l’impression d’être découvert en même temps que le chat. 

2. La différence fondamentale est justement très belle

Et c’est là que je pense que votre rapprochement peut devenir une lecture cinématographique, plutôt qu’une recherche d’influence.

Dans Game of Thrones :

une civilisation morte est devenue un lieu maudit.

Dans Flow :

la civilisation humaine a disparu, et la nature a repris le monde.

Valyria est donc une ruine historique.

Le monde de Flow est plutôt une ruine ontologique.

On ne sait même plus exactement ce qui est arrivé aux humains. Il ne reste que leurs constructions, leurs traces, leurs objets. Zilbalodis a d’ailleurs volontairement conçu l’architecture du film comme des indices permettant de comprendre qu’une civilisation humaine a précédé les animaux. 

C’est très proche de l’effet produit par Valyria : on voit les conséquences d’un événement dont on ne voit jamais réellement la catastrophe elle-même.

3. L’eau transforme les ruines en paysage fantastique

C’est probablement le rapprochement visuel que je retiendrais le plus.

L’eau n’est pas simplement un élément du décor : elle modifie la perception de l’espace.

Dans Valyria, les ruines apparaissent comme une ville presque fantomatique :

  • brume ;
  • eau sombre ;
  • architecture monumentale ;
  • végétation ;
  • structures à moitié immergées ;
  • déplacement très lent de la barque ;
  • profondeur difficile à évaluer.

Dans Flow, l’inondation produit exactement ce type de transformation : les paysages terrestres deviennent des paysages marins, les bâtiments deviennent des îlots ou des obstacles, les animaux naviguent dans des espaces qui n’étaient manifestement pas destinés à être parcourus en bateau.

Le site officiel du film parle lui-même de « mystical overflowed landscapes » : des paysages submergés et mystérieux. 

4. Et surtout :

la monumentalité vue depuis une petite embarcation

C’est peut-être encore plus précis.

Dans les deux scènes, les personnages sont minuscules par rapport au monde qu’ils traversent.

Le bateau est fragile, presque dérisoire.

Et autour de lui :

des structures gigantesques, verticales, anciennes, mystérieuses.

Cela crée une sensation très particulière : le bateau ne semble pas seulement se déplacer dans l’espace ; il semble traverser le temps.

C’est une sensation que Flow utilise énormément : les animaux vivent dans un monde dont ils ne comprennent pas l’origine. Le réalisateur a d’ailleurs expliqué avoir incorporé des architectures de provenances très diverses — européennes, sud-est asiatiques, mayas ou aztèques — précisément pour donner au monde un caractère intemporel plutôt que géographiquement identifiable. 

5. Il y a même une parenté dans la manière de filmer la découverte

Et là je pense que votre souvenir est particulièrement intéressant.

Ce qui rapproche certaines images de Flow de Valyria n’est pas nécessairement la forme exacte des bâtiments.

C’est plutôt une grammaire du regard :

bateau → déplacement → apparition progressive du paysage → monument ou ruine → silence → sentiment de menace ou de mystère.

C’est une manière très cinématographique de présenter un monde disparu.

Et elle est assez éloignée de l’animation classique : Zilbalodis ne cherche pas à « expliquer » les décors. Il les laisse exister.

C’est d’ailleurs cohérent avec son choix de faire Flow pratiquement sans dialogue et sans anthropomorphisme : les animaux ne commentent pas ce qu’ils voient. 

C’est exactement le point que vous aviez souligné dans notre discussion précédente : le chien ne commente pas le paysage.

Et cela change énormément la perception de ces images.

6. Valyria comme « imaginaire cinématographique » de

Flow

Je serais donc prudent avant de dire :

« Zilbalodis s’est inspiré de Game of Thrones. »

Je n’ai trouvé aucune déclaration de Zilbalodis allant dans ce sens. Au contraire, lorsqu’on lui demande ses influences visuelles, il cite des architectures très diverses et insiste sur la volonté de créer un lieu sans localisation précise. 

Mais on peut défendre quelque chose de plus intéressant :

La séquence de Valyria appartient à un imaginaire cinématographique dont Flow réactive certains motifs.

Et ces motifs sont :

  • la civilisation disparue ;
  • le monde post-catastrophe ;
  • l’eau qui recouvre les traces humaines ;
  • la navigation comme exploration ;
  • la ruine monumentale ;
  • la brume et la visibilité limitée ;
  • l’absence de parole ;
  • la découverte d’un espace inconnu ;
  • le sentiment d’une histoire immense dont nous ne percevons que les vestiges.

Et là, Game of Thrones n’est qu’un élément d’une généalogie beaucoup plus vaste.

C’est justement ce qui me semble plus intéressant que de chercher une « copie » ou une influence directe. On pourrait parler d’une sorte de mémoire visuelle collective du cinéma fantastique et post-apocalyptique : des images de civilisations englouties, de villes mortes et de personnages minuscules traversant leurs vestiges.

Et Flow transforme cet imaginaire : ce qui était à Valyria une cité morte et inquiétante devient, dans Flow, un monde presque contemplatif où les animaux sont les héritiers involontaires de la planète.

Si vous voulez pousser cette piste, je pense qu’il faudrait maintenant mettre côte à côte la séquence exacte de Valyria et 3 ou 4 passages précis de Flow : plans, mouvements de caméra, couleurs, brouillard, architecture, échelle des personnages et surtout la façon dont le bateau entre dans le paysage. C’est là qu’on pourrait déterminer si la ressemblance est réellement forte ou seulement thématique.




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