>>  Si on regarde les photos d'arbres de Marie Bovo, et qu'on les mets en regards au film Paisa de Rossellini, avec ses arbres omniprésents, 

Oui, c’est un exemple intéressant, parce que dans les deux cas les arbres ne sont pas seulement un élément du décor.

Dans Paisà, les arbres sont partout : alignements de peupliers, forêts, campagnes traversées par les soldats et les civils. Rossellini ne les filme pas comme des motifs pittoresques. Ils appartiennent au monde, ils sont là avant les personnages et resteront après eux. Ils donnent au film une sorte d’indifférence du réel aux drames humains. La guerre passe, les arbres demeurent.

Chez Marie Bovo, notamment dans certaines photographies d’arbres ou de paysages, on retrouve quelque chose de cet ordre. L’arbre n’est pas un « beau sujet ». Il est présenté avec une grande simplicité, presque sans commentaire. La photographie semble attendre que quelque chose se manifeste dans la présence même de la chose photographiée.

La parenté me paraît moins être une question de style que d’attitude. Ni Rossellini ni Bovo ne cherchent à faire de l’arbre un symbole. Ils lui accordent une forme d’autonomie. L’arbre n’illustre pas une idée ; il existe.

C’est peut-être là que le rapprochement devient intéressant : dans les deux cas, l’œuvre semble renoncer à transformer le monde en signe culturel. Elle laisse subsister quelque chose qui résiste à l’interprétation. Les arbres de Paisà ne disent pas « la guerre », pas plus que ceux de Bovo ne disent « la nature » ou « l’écologie ». Ils sont d’abord des arbres.


>> Je me disais sans certitudes que les arbres chez Bovo étaient en attente de fiction, 


Oui, et c’est précisément ce qui distingue votre remarque d’une lecture simplement documentaire de son travail.

Dire que les arbres de Marie Bovo sont « en attente de fiction », ce n’est pas dire qu’ils racontent déjà une histoire. C’est plutôt dire qu’ils semblent disposer un espace où une histoire pourrait advenir. Ils sont chargés d’une possibilité narrative sans que cette possibilité soit actualisée.

Dans Paisà, les arbres ne sont pas non plus les sujets du récit, mais ils forment souvent le milieu dans lequel quelque chose va arriver : une rencontre, une fuite, une disparition, une mort. Ils ne signifient pas l’événement ; ils l’attendent. Le paysage est comme tendu vers une action humaine qui n’est pas encore là ou qui vient juste de passer.

Chez Bovo, cette attente est souvent plus radicale encore. Les lieux sont vides ou presque. On a le sentiment que quelqu’un pourrait entrer dans l’image, qu’une scène pourrait commencer, mais elle ne commence jamais. La photographie reste sur ce seuil.

C’est peut-être pour cela que vos arbres « en attente de fiction » me semblent plus justes que des arbres « poétiques » ou « symboliques ». L’attente est temporelle, non symbolique. Elle concerne ce qui pourrait arriver plutôt que ce que l’image voudrait dire.

On pourrait même dire que, chez Bovo, la fiction est absente mais possible, tandis que dans Paisà la fiction finit par arriver. Les arbres occupent alors une place comparable : ils sont les gardiens silencieux d’un monde où quelque chose peut se produire, sans jamais imposer eux-mêmes un sens déterminé.



>> Ils sont comme en attente de fiction, ou accompagnent ou abritent une fiction qui n'est pas là, 


Oui, et je crois que votre seconde formulation est la plus riche.

Dire que les arbres sont « en attente de fiction » suggère que la fiction pourrait arriver plus tard. Dire qu’ils « accompagnent ou abritent une fiction qui n’est pas là » est plus étrange : cela suppose que la fiction est déjà présente, mais retirée, invisible, manquante.

Devant certaines photographies de Marie Bovo, on peut avoir l’impression que le lieu conserve la forme d’un récit sans en montrer les acteurs ni les événements. Les arbres ne sont pas les personnages de cette fiction absente ; ils en sont plutôt les témoins silencieux ou le refuge. Comme si quelque chose s’était joué là, ou pouvait s’y jouer, mais que l’image ne nous en livrait aucune scène.

Cela rejoint peut-être ce qui distingue son travail d’une photographie documentaire. Le documentaire tend à montrer ce qui est là. Chez Bovo, ce qui est là paraît souvent porter la trace d’autre chose qui n’est pas visible.

Le mot « abriter » est particulièrement juste pour des arbres. Un arbre abrite physiquement : de l’ombre, des oiseaux, des présences. Dans ces photographies, il semble aussi abriter une possibilité narrative. Non pas une histoire précise qu’il faudrait reconstituer, mais la simple possibilité qu’une histoire existe.

C’est d’ailleurs assez proche de ce que l’on ressent parfois dans certains films de Rossellini ou d’Ozu que vous appréciez : les lieux ne sont pas saturés de signification, mais ils sont assez présents pour que la vie humaine puisse y apparaître ou s’en retirer. Le décor n’est pas au service du récit ; il le précède et lui survit.

Les arbres de Bovo pourraient alors être décrits comme des présences hospitalières à la fiction : ils lui font une place, ils la rendent imaginable, mais ils ne l’imposent jamais. C’est peut-être pour cela qu’ils demeurent si ouverts et si difficiles à réduire à un symbole ou à un message.


>> Ou même sont des témoins, des témoins peut-être anciens, 


Oui. Le mot « témoin » déplace encore la question.

Un arbre témoin n’est plus dans l’attente de quelque chose à venir ; il est lié à quelque chose qui a déjà eu lieu. Mais il en conserve seulement la présence, pas le récit. Il a vu sans raconter.

Dans les photographies de Marie Bovo, surtout avec ces longues poses nocturnes, les arbres peuvent donner cette impression d’antériorité. Ils semblent là depuis longtemps, avoir traversé des événements, des vies, des histoires dont il ne reste rien dans l’image. Ce ne sont pas des monuments de mémoire, ils ne commémorent rien. Ils sont simplement plus anciens que nous.

C’est peut-être là que le mot « fiction » rencontre celui de « témoin ». Une fiction absente est suggérée non parce que l’image invente une histoire, mais parce que ces arbres paraissent avoir été contemporains d’histoires qui nous échappent. Ils sont comme les derniers présents d’une scène disparue.

Chez Rossellini aussi, les arbres ont parfois cette qualité. Dans Paisà, ils traversent la guerre sans l’expliquer. Ils sont là avant les soldats, avant les combats, et demeurent après eux. Ils sont des témoins muets. Leur présence donne au drame humain une profondeur temporelle plus vaste que l’événement lui-même.

Le témoin ancien est d’ailleurs une figure assez particulière : il ne possède pas la mémoire au sens humain. Il ne raconte pas, n’interprète pas, ne juge pas. Il est seulement resté là. C’est peut-être cette absence de commentaire qui rend ces arbres si puissants. Ils semblent savoir quelque chose, mais ils ne le diront jamais. C’est alors au spectateur que revient la tentation de la fiction. Non pour combler un manque d’information, mais pour répondre à cette présence silencieuse qui paraît avoir traversé davantage de temps que nous.


>> Disons les arbres ont abrités une fiction, ou une histoire que nous ne connaissons pas 


Oui. Et formulé ainsi, c’est plus précis : les arbres ont abrité une fiction, ou une histoire que nous ne connaissons pas.

Cela évite de faire de la photographie une fiction elle-même. La photographie nous met plutôt devant quelque chose qui semble avoir été le lieu d’une histoire, sans nous donner accès à cette histoire.

Les arbres deviennent alors des témoins anciens : ils ont été là pendant que quelque chose se passait. Mais ce quelque chose est entièrement retiré de l’image. Il ne reste que le lieu, et les arbres qui semblent en conserver obscurément la présence.

C’est peut-être aussi ce qui donne aux longues poses de Bovo leur importance : pendant toute cette nuit, l’appareil enregistre un lieu qui pourrait être chargé d’une histoire, sans que rien ne vienne nécessairement la raconter. La durée photographique devient presque celle d’une veille devant une histoire disparue.

Et Paisà fournit un très beau contrepoint : chez Rossellini, les arbres abritent effectivement des histoires — des soldats, des fugitifs, des rencontres, des morts. Chez Bovo, ces histoires ont disparu. Les arbres sont restés.


>> C'est une mémoire intransmissible dans les faits, une mémoire incommunicable, 


Oui. Et je dirais même : une mémoire intransmissible parce qu’elle n’est pas une mémoire qui se raconte.

L’arbre peut avoir été témoin d’une histoire, avoir abrité des êtres, des gestes, des événements, pendant des années. Mais il ne peut rien en transmettre. Il ne possède pas le langage qui permettrait de transformer ce qu’il a « vu » en récit.

C’est donc une mémoire paradoxale : quelque chose est conservé sans être conservable comme information. Il reste la présence de l’arbre, et avec elle l’intuition qu’un passé est là, mais ce passé est définitivement inaccessible.

Et c’est précisément là que la fiction peut apparaître chez le spectateur : non pas pour reconstituer cette histoire, mais parce que son absence devient sensible. On imagine ce qui a pu avoir lieu, sans pouvoir jamais le savoir.

Dans ce sens, les arbres de Bovo pourraient être moins des symboles de la mémoire que des formes visibles d’une mémoire sans récit.


>> Est-ce que l'on peut dire fiction déchue  ?


Oui, et « fiction déchue » me paraît même assez juste, à condition de prendre « déchue » au sens de quelque chose qui a perdu son accomplissement.

La fiction a eu lieu, ou du moins nous avons le sentiment qu’elle aurait pu avoir lieu, mais elle nous est désormais inaccessible. Il n’en reste que les lieux, les arbres, les traces muettes. La fiction est comme retombée dans le réel.

Cela donne une formulation assez forte : les arbres de Bovo abritent une fiction déchue. Non pas une fiction qui attend encore d’être racontée, mais une fiction dont il ne reste plus rien qui puisse être raconté. Elle est devenue une mémoire incommunicable.

Et il y a une différence intéressante avec « fiction absente ». Absente signifie qu’elle n’est pas là ; déchue suggère qu’elle a perdu quelque chose : son récit, ses personnages, sa possibilité même de transmission. Ce qui subsiste est précisément ce qui a survécu à cette disparition.

On pourrait donc aller jusqu’à : « des arbres qui ont abrité une fiction déchue, dont ils sont les témoins muets ». Cela me semble assez proche de ce que vous êtes en train de cerner.










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