Toute l’œuvre de Bret Easton Ellis peut être résumée par deux chansons sorties à seize mois d’écart, au tout début des années 80 : Sex and Dying in High Society («Sexe et agonie dans la haute société») du groupe X et Going Under («Plonger dans les tréfonds») de Devo et son «I Know a Place Where Dreams Get Crushed» («Je connais un endroit où les rêves se font broyer»). Rien de surprenant à ce que les deux titres soient ouvertement cités dans The Shards (les Eclats en VF), neuvième livre d’Ellis paru en 2023 et synthèse quasi parfaite de tout ce qui a fait la réputation et le succès de l’écrivain américain. Une longue errance oisive dans le Los Angeles du début des années 80, entre jeunes issus de très bonnes familles (comme dans Moins que zéro, roman qui le fit connaître en 1985), perturbée par la présence spectrale et quasi subliminale d’un tueur en série aux méthodes innommables (pas très éloigné de Patrick Bateman, le trader psychopathe d’American Psycho), mis en forme dans un curieux et excitant mélange entre autobiographie et fiction (à la manière de Lunar Park ou Suite(s) impériale(s) et ponctué de passages quasi documentaires, sur l’industrie du cinéma notamment, le rapprochant parfois aussi de son essai White.

Un livre dense, addictif et protéiforme qui a déjà connu deux incarnations – avant d’être publié, il a été lu par Ellis au micro de son podcast dans une version plus longue d’un tiers – et en vit désormais une troisième avec cette adaptation en série dont les premiers épisodes sont diffusés aujourd’hui sur Disney +. Projet à la gestation mouvementée, passé entre les mains de HBO avec une réalisation confiée initialement à Luca Guadagnino puis Kristoffer Borgli avant d’être repris en main par Ryan Murphy (Nip /TuckAmerican Horror StoryMonster) et Ellis lui-même pour le compte de FX Networks – ce qui laissait augurer a minima d’une certaine fidélité à l’œuvre originale et évitait les écueils du cynisme ou de la réinterprétation. Le résultat, assez étonnant, est à la fois exactement ça et complètement autre chose.

La base reste rigoureusement la même : dans le Los Angeles de 1981, Bret Ellis, avatar de l’auteur âgé de 18 ans, vit sa dernière année de lycée entre aspirations littéraires et désœuvrement existentialo-festif entouré de sa petite bande d’amis, tous affreusement séduisants, incroyablement riches et sexuellement hyperactifs, dont les parents sont soit perpétuellement absents, soit profondément névrosés, le plus souvent les deux. Un petit monde tout en piscines turquoise, tubes new wave et Mercedes 420 SL décapotables où vont bientôt débarquer synchroniquement Robert Mallory, un nouvel élève au charme hautement toxique, et le Trawler, un tueur en série visant spécifiquement les adolescents.

Les deux premiers épisodes, écrits par Ellis et Murphy, suivent assez rigoureusement le roman, entre longues tirades de Bret en voix off (impeccablement interprété par Igby Rigney) et scènes clés au cordeau (la course-poursuite automobile entre Bret et Robert). La très bonne idée de la série est d’opérer dès le troisième épisode un brusque changement de vitesse («Les filles préfèrent les mecs qui conduisent en manuelle», dit un des personnages en martyrisant son levier) en donnant les clés du récit à d’autres scénaristes (notamment Charles Rogers, un des créateurs de l’excellente et passablement tordue série Search Party) pour en multiplier les ramifications sans pour autant jamais complètement s’en éloigner, ni le dénaturer.

On voit ainsi débarquer de nouveaux personnages telle Rhonda, élève neurodivergente pratiquant le roller disco qui va devenir un des nœuds de l’intrigue ou s’étoffer considérablement de figures d’arrière-plan comme Ryan Vaughn, qui mène une double vie secrète comme acteur porno. Mais The Shards reste à l’image exacte du roman un récit d’atmosphère, quasi-hypnotique, essentiellement basé sur les confrontations psycho-perverses (chaque épisode contient au moins un tête-à-tête d’anthologie) et une reconstitution minutieuse du début des années 80, très inspirée du American Gigolo de Paul Schrader – codes couleur : or, chocolat, lavande, rose pêche, bleu Tiffany, rouge vénitien – qui évite les pièges du cosplay et de la soupe nostalgique, et confine à un fétichisme assez fascinant (une écoute de cassette audio où branchement de jack et défilement de bande virent à l’érotisme le plus complet).

Si on pense marginalement à beaucoup de choses au fil des épisodes, de Heated Rivalry à la plus vintageDynasty (le neuvième et dernier épisode intitulé Stairway to Heaven tourne autour d’une chute d’escalier, les connaisseurs apprécieront), The Shards évoque aussi, plus fréquemment et assez curieusement, certains moments de Twin Peaks. Ici, ce qui accroche, charme et captive, ce ne sont pas les meurtres du Trawler, mais les têtes de lit à motif géométrique, le glamour agonisant et les cerveaux en surchauffe sous des masques de cire immuables, comme dans la série de David Lynch et Mark Frost, où l’on se plaisait davantage à retrouver les ambiances de café-lambris-tarte aux cerises, la corruption ordinaire et la cruauté des amours adolescentes plutôt que d’espérer découvrir qui avait tué Laura Palmer. L’autre aspect qui rapproche The Shards de Twin Peaks est aussi ce qui fait sa plus grande force : ses personnages, tous filmés, écrits, traités comme des figures centrales, et son casting, ahurissante cascade de beautés irrationnelles et d’authentiques têtes de fous.

Comme un écho direct à ses personnages, tous fils et filles de producteurs de cinéma, actrices déchues et avocats fiscalistes pleins aux as, le casting alterne figures à contre-emploi et nepo-babies de catégorie royale. Avec en tête de gondole, Kaia Gerber, fille du top model Cindy Crawford, qui ressemble tellement à sa mère que ça en devient surnaturel. Et surtout Homer Gere (fils de Richard et énième lien indirect avec American Gigolo) qui électrise la série dans le rôle de Robert Mallory, le nouveau venu au lycée suspecté d’être le tueur en série, magnétique Terminator bisexuel mi-Elvis Presley, mi-Gary Numan.

Décapage vigoureux et permanent

Mais la palme dans cette collection de mâchoires carrées, abdos saillants et crinières laquées revient indiscutablement aux physiques hors cadre, essentiellement concentrés dans la famille Schaffer, parents psychotiques, pervers et camés de Debbie, la petite amie de Bret (incarnée par la chanteuse pop Hayes Warner). La mère, Liz, starlette déchue, mère au foyer millionnaire névrosée, droguée et négligemment alcoolique (Evan Rachel Wood, impériale). L’assistant-homme à tout faire-conspirateur Steven Reinhardt, interprété par le producteur-star de Broadway Jordan Roth, personnage inouï, créature androgyne à mi-chemin entre le Bowie période Thin White Duke et une Tilda Swinton constipée («Tu ressembles à une prostituée qui tapinerait dans une station spatiale», lui balance-t-on à un moment). Et, dans le rôle du père, souverain incontestable de cette brochette aux mille piments, Wes Bentley (le jeune ado d’American Beauty, croisé depuis dans Interstellar ou Hunger Games) qui donne à ce producteur de cinéma à la sexualité et aux ambitions troubles, son regard insectoïde et ses manières reptiliennes, repoussante serre de rapace toujours à un cheveu de se refermer sur sa proie.

«Toutes les grandes œuvres traitent de la perte», dit-il dans l’une de ses meilleures scènes. Parce qu’évidemment, The Shards ne parle que de ça, en permanence : la perte de l’innocence, de l’enfance, des certitudes, des parents. Parfois tout ça en même temps, comme dans l’épisode central, Murder on the Dancefloor, se déroulant intégralement pendant le tournage d’un concours de danse télévisé virant au jeu de massacre, où l’on perdra tour à tour son identité, ses illusions, ses limites et, accessoirement, sa vie. Un décapage vigoureux et permanent qui agit presque comme un négatif quasi parfait de Succession. Là où la série de Jesse Armstrong ajoutait des couches – d’indignité, de bassesse, de cruauté – dans The Shards, on soustrait. De superficiels, imbuvables et outrageusement parfaits, les personnages se révèlent progressivement pathétiques et désespérés. Des figures imparfaites et faillibles qui baisent et meurent dans la haute société et descendent, les uns après les autres, tout en bas, dans les tréfonds. Là où les rêves se font broyer. Jusqu’à ne plus être que d’infimes éclats, des fragments insignifiants.

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