«Un film de mille ans réalisé par une intelligence artificielle. Trente-deux générations d’humains. Un paysage transformé. Une multitude d’auteur·es.» Voilà pour le teasing un brin sensationnaliste d’un projet artistique en germination depuis des années au cœur du Limousin, où l’alunissage des artistes et chercheurs qui portent à bout de bras cet ovni techno-animiste n’est pas toujours vu d’un très bon œil par les décroissants du cru. 

Le tournage de ce projet hors normes baptisé le Féral démarrera ce lundi 22 septembre, jour de l’équinoxe d’automne, dans la commune de Cheissoux, à une petite heure de Limoges (Haute-Vienne), sur un bout de colline et sa forêt humide. A compter de cette date et au rythme des saisons, durant les mille ans à venir, une intelligence artificielle, des artistes (Fabien Giraud et Pierre Huyghe pour les premiers d’entre eux) et une petite communauté d’acteurs amateurs âgés de 2 à 50 ans (et après eux leurs enfants, leurs petits-enfants et ainsi de suite, nous promet le scénario) réaliseront une vaste œuvre spéculative autant qu’expérimentale. 

L’IA apprendra d’eux, de l’histoire des hommes comme des paysages, de leur langage, de leur art, ainsi que des variations hygrométriques et des premiers rayons de soleil qui rythment la vie du lieu – avant de devenir l’une des leurs. Début 2026, elle commencera à retransmettre en direct, au musée d’Art contemporain de Sydney et au Guggenheim à New York, des images compulsant l’ensemble de ces datas d’un genre nouveau, plus habituée qu’elle était jusqu’alors à engranger l’écume du capitalisme plutôt que la poétique de la forêt ou l’imaginaire fertile des artistes.

Fin juillet, la petite communauté de curieux, voisins, artistes, chercheurs ou curateurs, réunis durant le summer camp préparatoire orchestré par Fabien Giraud et la productrice Anne Sterne – fondateurs du projet –, ainsi que l’historienne de l’art Ida Soulard en charge de l’institut de recherche associé, voulait encore y croire. Si le changement climatique et l’anthropocène ont des effets irréversibles, si l’IA est bel et bien en marche, rien ne sert de courir comme un hamster dans sa roue, mieux vaut prendre des chemins de traverse et se demander ce que l’IA nous fait autant que ce que nous pouvons lui faire. Le public, prêt à larguer les amarres et à jouer sans fin le jeu de la spéculation, s’est laissé embarquer par le trip musical concocté par Tarek Atoui sur fond d’arc-en-ciel qui semblait commandé pour l’occasion. Avant de s’aventurer dans la forêt avoisinante pour appréhender ce qui sera bientôt le terrain de tournage du film millénaire. 

Car c’est aussi cela qui se joue dans ce projet hors classe : un savant mélange de théorie (celle par exemple de Grégory Chatonsky sur le «corps social algorithmisé» qui menace) et de démonstration par l’art (l’étourdissante projection du «compost d’images jetables» de la jeune vidéaste Yuyan Wang), des conférences de haut vol et des descentes en file indienne dans la forêt qui encercle l’ancien hangar agricole devenu le QG du Féral.

Là, en contrebas, les pieds dans la terre mais l’esprit encore suspendu aux mots de Tristan Garcia, autre complice de longue date du Féral, qui deux heures durant venait de pister les épopées au long cours peuplant l’histoire mondiale de la littérature, les uns et les autres tendirent alors l’oreille qu’ils avaient déjà bien aiguisée pour écouter Fabien Giraud. 

Celui-ci compare la tourbière formée en contrebas à un «disque dur naturel» capable d’enregistrer la mémoire des sols, des précipitations, de l’action humaine comme de la force inhérente de la nature, les empreintes des sangliers laissées dans le sol meuble comme celles des artistes qui se succéderont dans les années à venir pour imaginer des «situations» censées elles aussi nourrir l’IA. Une tourbière plus bavarde qu’il n’y paraît, donc, prête à informer la machine. 

Fabien Giraud le sait aussi, son projet, un peu mégalo, technophile, post-humaniste diront certains (mais pas lui), ne passe pas toujours très bien auprès des écolos du coin pour qui l’arrivée de ce projet d’art contemporain qui promet de considérer leur lopin de terre comme une «membrane» sensible dont la machine, l’IA, pourrait capter tous les frémissements, sonne comme une injure. Mais pour lui, il n’y a pas de contradiction à tenter depuis cet ancrage local de répondre à une urgence globale : «Pas question de laisser nos imaginaires et nos datas aux mains de gens comme Elon Musk.» 

Et de regretter que la gauche, après la tentative avortée du «manifeste accélérationniste» au début des années 2010, ait complètement refoulé la question technologique quand l’extrême droite au contraire s’en est largement saisie. «Douze ans plus tard, Elon Musk et la Maison Blanche dévastent les institutions fédérales états-uniennes sous les coups brutaux d’une armée de jeunes programmateurs brandissant les IA génératives comme leur arme ultime et leur drapeau de ralliement», constatait ce printemps avec la même amertume le philosophe Yves Citton sur le site d’AOC.

Avec le Féral, il s’agit de considérer que l’intelligence artificielle, invention humaine vouée à s’émanciper de ses créateurs, est une nouvelle espèce dans le bestiaire de l’anthropocène. Exactement comme les proliférations encouragées par les infrastructures humaines devenues hors de contrôle, ces fameuses espèces invasives introduites par l’homme qui finissent par décimer l’écosystème autochtone par exemple, ou les forêts qui repoussent d’anciennes terres agricoles contaminées par les pesticides telles que décrites par l’anthropologue Anna Tsing qui a forgé le concept d’«écologies férales» (1). Reste alors à élaborer des scénarios pour éviter ou dévier les ravages de sa prolifération. 

Mise en scène soumise aux capteurs de l’IA

«Il va s’agir d’instruire cette IA», résume Fabien Giraud. «Mais aussi de lui désapprendre des choses», complète-t-il devant une série de peintures abstraites qu’il réalise à ses heures perdues dans l’unique perspective de nourrir la bête. Car face à ces abstractions par exemple, jets de peintures et lavis indistinct, l’IA, un brin réactionnaire, cherche à tout prix à déceler dans le magma informe de la figuration : ici un œil, là un visage. En un mot, l’IA cherche à reconnaître. Avec le Féral, il va précisément s’agir de lui faire découvrir ce qu’elle ne connaît pas encore, d’élargir ses horizons et pourquoi pas, de l’apprivoiser, elle qui est aujourd’hui aux mains des grosses entreprises capitalistes. 

Aux manettes du premier épisode du film de mille ans (ici on ne parle pas d’épisodes mais d’«Epoch», «pas par coquetterie mais parce que cela correspond à un terme utilisé en informatique pour désigner les cycles d’apprentissage ou de simulation»), Fabien Giraud, qui nous avait déjà habitués avec son complice Raphaël Siboni à brouiller les pistes temporelles, a préparé le coup d’envoi du tournage. Avec sa petite troupe d’acteurs amateurs et le concours d’occitanistes, il a imaginé une reconstitution historique située au début du Moyen Age, période durant laquelle la peste de feu, l’ergotisme, s’abattit un temps sur cette région du Limousin. L’ergot contenu dans le seigle donnait des hallucinations aux villageois soupçonnés d’être victime de sorcellerie. 

Cette mise en scène sera soumise aux capteurs de l’IA, qui jusqu’à preuve du contraire ne connaît pas l’occitan du XIe siècle, mais peut-être déjà les hallucinations liées au LSD, drogue de synthèse fabriquée à partir du même champignon parasite qui attaquait l’ergot de seigle. Au printemps, c’est Pierre Huyghe – dont la dernière exposition l’an dernier à la Pointe de la douane, à Venise, introduisait déjà, parmi les espèces non humaines qui peuplent désormais son œuvre, robots, créatures et intelligences artificielles en phase d’apprentissage – qui imaginera le script de la seconde «Epoch». Sans que l’on sache à ce stade quelle «allure de vie» il voudra bien soumettre à l’IA, ni, bien sûr, ce que cette dernière en retiendra. 

(1) Le Champignon de la fin du monde, la Découverte, 2017.



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